Mercredi 21 février 2018

Peinture futuriste

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 1 octobre 2008

Le Centre Pompidou se concentre uniquement sur la dimension picturale du mouvement de Marinetti.

Le 20 février 1909, le poète italien Filippo Tommaso Marinetti publiait en une du Figaro son Manifeste du futurisme dont l’onde de choc allait bientôt secouer le monde de l’art de Paris à Moscou. Le centenaire de la naissance de la première avant-garde est l’occasion d’une relecture du mouvement pour Didier Ottinger, commissaire de l’exposition « Le Futurisme à Paris » cet automne au Centre Pompidou. Dans la lignée de « La Révolution surréaliste » en 2002, ou « Dada » en 2005, l’exposition tend à s’inscrire dans la tradition des grandes rétrospectives du Musée national d’art moderne sur les mouvements qui ont marqué le XXe siècle. Mais le propos est ici resserré sur une problématique rigoureusement picturale au risque de passer à côté du contexte historique, voire de « l’esprit » d’une avant-garde encore méconnue en France. L’exposition, selon Ottinger, cherche à réévaluer le destin de l’esthétique futuriste dans les mouvements qui en ont hérité à travers l’Europe, en soulignant l’importance de sa rencontre avec le cubisme. Après « Futurismo e futurismi » organisé par Pontus Hulten au Palazzo Grassi à Venise en 1986, l’exposition parisienne entend donc recentrer l’influence de la peinture futuriste venue d’Italie depuis le prisme de la « capitale de l’art ». S’articulant autour d’une reconstitution exhaustive de la première exposition des peintres futuristes à la Galerie Bernheim-Jeune à Paris en 1912, le parcours dessine, dans une succession de salles, un limpide exposé d’histoire de l’art qui traduit le syncrétisme du cubisme et du futurisme, du cubofuturisme russe, à l’orphisme en passant par le vorticisme britannique.
Les toiles d’Umberto Boccioni, Carlo Carrà, Luigi Russolo ou Gino Severini exposées à Paris en 1912 proclament la rupture avec l’esthétique du cubisme de Braque, Picasso ou Gleizes. Dénonçant le traditionalisme de ces derniers, les futuristes prônent l’interdiction du nu et des sujets pittoresques au profit de la représentation des foules agitées, de la ville moderne et de ses machines. Ils renoncent à la méthode analytique du cubisme pour capter la simultanéité, saisir le mouvement et la vitesse, symbole du progrès vénéré par Marinetti. Ce dialogue fécond entre deux conceptions de la peinture est magistralement illustré dans cette exposition – qui aurait pu s’appeler « Cubisme et futurisme » – grâce à d’exceptionnels prêts d’œuvres venues des musées du monde entier, dont la quasi-totalité de la salle consacrée au futurisme au Museum of Modern Art (MoMA) de New York. Mais cette abondance ne voilerait-elle pas les lacunes de cette exposition, dont l’accrochage semble esquiver le défi curatorial de faire entrer au musée une avant-garde qui préconisait de « cracher chaque jour sur l’autel de l’Art ».

Un phénomène de société
Aussi, l’installation audiovisuelle composée par le DJ Jeff Mills, accumulation de « bruits » et d’images, catapultée au milieu de ces belles peintures, pourrait finalement rendre justice à « l’esprit » du futurisme. En effet, le nez dans la peinture, l’exposition du Centre Pompidou risque de se méprendre sur la nature même de cette avant-garde. Le futurisme fut bien moins un mouvement pictural qu’un phénomène de société. Devançant l’ensemble des avant-gardes, il a investi tous les domaines de la création : théâtre, architecture, musique, photographie, cinéma, danse, mais aussi la mode et la cuisine, traversant ainsi les frontières entre l’art et la vie. Le futurisme a inventé une nouvelle forme de diffusion de ses idées sur l’art dont ont hérité Dada ou le surréalisme. Marinetti et ses compagnons, révoltés contre l’académisme dicté par le goût bourgeois, s’employèrent à coup de tracts, déclamations et autre coups de théâtre, à la plus violente provocation, cherchant même à déclencher la colère du public (Marinetti publia un manifeste du Plaisir d’être hué). La performance, dont les poèmes bruitistes ou le théâtre simultané dans la folle agitation des soirées futuristes sont les ancêtres, fut le moyen employé par les artistes présents dans cette exposition qui porte bien mal le sous-titre d’« Avant-garde explosive ». Enfin, le défi muséographique n’était-il pas d’apporter un éclairage et une distance historique sur un mouvement qui, prônant la destruction des musées et des bibliothèques, vouant un culte à la guerre, a connu des dérives idéologiques qu’il serait bien commode de ne pas nommer ici ? Le sujet n’a pas été effleuré par le commissaire de l’exposition lors de la conférence de presse donnée le 19 septembre. Ainsi, l’isolement de Marinetti et de son manifeste dans une salle offrirait-il un alibi pour ne pas épiloguer sur la sympathie du fondateur du futurisme pour l’idéologie fasciste. Fallait-il prendre le parti de donner à voir cette peinture qui exalte innocemment sa foi en l’avenir, sous un angle purement formaliste dans cette exposition qui sera bientôt inaugurée à Rome, au Quirinal, par un maire nationaliste ?

LE FUTURISME À PARIS

- Commissaire de l’exposition : Didier Ottinger, directeur adjoint du Musée national d’art moderne
- Nombre de salles : 10
- Nombre d’œuvres : 114

LE FUTURISME À PARIS : UNE AVANT-GARDE EXPLOSIVE, du 15 octobre 2008 au 26 janvier 2009, Musée national d’art moderne, Centre Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 40 69, tlj sauf mardi 11h-21h. Catalogue à paraître, 360 p., 39,90 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°288 du 3 octobre 2008, avec le titre suivant : Peinture futuriste

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