Paris reprend l’initiative...

Sur un marché qui a quitté la France

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 25 septembre 1998

Il y a plus de cinquante ans que Paris a abandonné la première place mondiale dans le domaine de l’art asiatique. Le marché a quitté les bords de Seine pour se déplacer vers Londres, New York et Hong Kong, suivant ainsi le sillage des grands collectionneurs. Afin de redonner sa place à la France face à ses concurrents étrangers, neuf antiquaires et deux commissaires-priseurs se sont associés pour présenter “l’Automne asiatique à Paris�?, une manifestation qui se veut le pendant de l’Asian Week organisée à New York et à Londres.

Avant la Seconde Guerre mondiale, les plus grands marchands et collectionneurs, tels Ching Tsai Loo et Robert Rousset, travaillaient sur les bords de la Seine. Depuis cinquante ans, le marché a en grande partie quitté Paris. Peu de ventes spécialisées y sont organisées, et les plus belles pièces ont tendance à se vendre à Londres, Hong Kong et New York. “Nous souffrons en France de l’héritage des Frères Goncourt, qui ont popularisé les chinoiseries tardives souvent laides et les arts décoratifs japonais, s’exclame l’expert Jean-Luc Estournel. Ce goût spécifique a provoqué un effet pervers en poussant nombre de gens à n’envisager l’art d’Asie qu’à travers les jades et les ivoires, occultant ainsi les secteurs de l’archéologie, des arts sacrés ou des arts intellectuels (calligraphie, peinture). En outre, au-delà de 40 000 francs, ce sont généralement des étrangers qui enchérissent. Nous sommes parfois amenés à conseiller à nos clients de vendre à New York, où ils pourront obtenir des prix beaucoup plus élevés”.

Les collectionneurs d’objets d’art asiatique sont aujourd’hui principalement originaires de Chine, Taiwan, Hong Kong, Singapour et des États-Unis. “Un véritable marché de l’art s’est développé en Chine. Des ventes se déroulent à Shanghai et Pékin, où des prix importants sont réalisés, souligne Jacques Barrère. Les Français sont en revanche très à la traîne. Soixante-dix pour cent de mes clients sont étrangers”. Des Belges, des Suisses et des Italiens sont également présents sur ce marché, ainsi qu’un nombre croissant de Britanniques et d’Allemands. “Les collectionneurs français se comptent sur les doigts de la main et sont en général âgés, confirme Christian Deydier. Je connais pourtant quelques jeunes collectionneurs belges et américains. Ces derniers sont des entrepreneurs qui travaillent dans les milieux de la finance, de la pharmacie ou de l’industrie alimentaire. Il n’existe plus, en fait, de très grands collectionneurs comme le Japonais Hirano. Ils sont aujourd’hui moins passionnés et moins connaisseurs que dans le passé. Toute une gamme d’amateurs qui s’intéressait à des pièces de qualité moyenne a aujourd’hui disparu”.

Michel Dubosc, responsable de la C.T. Loo & Kokoro Gallery, confirme ces analyses. “Les Français n’achètent en général pas les pièces exceptionnelles qui se chiffrent en centaines de milliers ou en millions de francs, remarque-t-il. Ils se situent plutôt dans une gamme de prix allant de 50 à 150 000 francs”. Quelques très riches collectionneurs belges sont eux aussi très présents ; ils n’hésitent pas à payer 1 million de dollars pour obtenir une pièce. Le désintérêt des Français pour l’art d’Extrême-Orient se traduit par la sortie du territoire d’un nombre important d’objets d’art qui gagnent les États-Unis, Hong Kong et Taiwan.

Pour tenter d’inverser ce courant, neuf grands marchands, dont Christian Deydier et Jacques Barrère, et deux commissaires-priseurs – Mes Tajan et Cornette de Saint-Cyr – ont uni leurs forces pour organiser, du 23 septembre au 15 novembre, “L’Automne asiatique à Paris”, avec des expositions et des ventes publiques spécialisées, un rendez-vous international qui pourrait devenir annuel (lire notre article p. 28).

Un marché en dents de scie
Ce marché, dominé par les Américains et les Asiatiques, se révèle instable. “Depuis 1990, la spécialité enregistre des mouvements de yo-yo, déplore Christian Deydier. Certains prix se sont écroulés, notamment pour l’archéologie chinoise. Un cheval Tang qui valait en 1990 jusqu’à 800 000 francs se négocie aujourd’hui autour de 100 000 francs. Une poupée Han debout, dont le prix avoisinait les 400 000 francs en 1992, est aujourd’hui invendable à 10 000 francs. Cette baisse correspond en réalité à un ajustement. Les prix pratiqués n’étaient pas sains”.

L’expert Thierry Portier fait, lui, état d’un effondrement des prix dans le secteur du mobilier chinois. L’afflux de meubles dans un état déplorable en provenance de Chine envahit les salons et salles des ventes des pays occidentaux. “On trouve aujourd’hui une table en vente publique pour 1 000 francs, un bureau pour 4 000 francs. Il s’agit d’éléments anciens mais disparates qui ont été assemblés”. Cet effondrement ne concerne cependant pas les très beaux meubles chinois de l’époque Ming (1368-1619) dont les prix ont beaucoup augmenté, comme en témoignent les résultats exceptionnels enregistrés lors la vente très médiatisée organisée par Christie’s à New York, en septembre 1996. Une paire de cabinets s’est ainsi vendue plus de 600 000 dollars (3,6 millions de francs), un fauteuil de méditation du XVIIe siècle près de 280 000 dollars.

L’instabilité du marché dans les domaines de l’archéologie et du mobilier chinois affecte aussi les porcelaines japonaises, qui se sont dépréciées par rapport au début des années quatre-vingt-dix. Les prix avaient stagné à partir de la guerre du Golfe, ils baissent aujourd’hui en raison de la crise économique que connaît le Japon, la clientèle étant en grande majorité nippone. “Une paire de vases Imari – début du XVIIe siècle – qui se négociait en 1990 environ 60 000 francs se vend aujourd’hui 40 à 50 000 francs”, indique Robert Stephan. En revanche, le prix des porcelaines chinoises se maintient, notamment pour les pièces impériales et les pièces de formes (terrines, beurriers) à décors européens, souligne Bertrand de Lavergne. Pour leur part, les porcelaines de la Compagnie des Indes, particulièrement les assiettes à fleurs, sont orientées à la baisse, précise Louis Lefebvre.

Les bronzes chinois se sont particulièrement appréciés depuis deux ou trois ans. Un Mahakala chinois en bronze doré datant du début de l’époque Ming, mis en vente par Sotheby’s à Londres en avril 1994, est parti à 36 000 livres (environ 300 000 francs). Il s’est revendu 690 000 dollars (4,1 millions de francs) en mars 1998, à New York, toujours chez Sotheby’s.

Que faut-il collectionner ?
“Il faut surtout acheter pour se faire plaisir et choisir son thème de collection en fonction de son budget, insiste Jean-Luc Estournel. Une collection de bronzes archaïques chinois constituée à partir d’un petit budget ne pourra aboutir qu’à un ensemble décoratif sans intérêt.” Il est indispensable de se constituer une culture personnelle dans la spécialité choisie, en achetant de bons ouvrages et en visitant les musées. Le collectionneur pressé et peu disponible pourra se tourner vers un professionnel réputé et travailler avec lui à l’élaboration de  sa collection. “Les acheteurs doivent absolument demander des garanties précises lors de l’achat, poursuit Jacques Barrère. L’état de l’objet – les restaurations qui ont été effectuées – et la datation scientifique doivent figurer sur la facture a côté du descriptif de l’objet”.

Fort de ces conseils, il importe d’examiner de près la qualité des objets avant toute décision d’achat. L’archéologie chinoise, dont les prix ont baissé, est intéressante : une figure du Sichuan se vend aujourd’hui autour de 100 000 francs. L’argenterie chinoise est également attrayante : une théière de Shanghai datant de 1900 vaut aujourd’hui entre 2 000 et 3 000 francs. Et l’on peut acquérir des paravents chinois à partir de 10 000 francs.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°67 du 25 septembre 1998, avec le titre suivant : Paris reprend l’initiative...

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