Vendredi 27 novembre 2020

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Olivier de Bernon : « Des expositions marquées par la notion d’échange »

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 14 février 2012 - 1461 mots

PARIS [17.02.12] - Olivier de Bernon, le nouveau président du Musée national des arts asiatiques-Guimet, dévoile sa stratégie pour l’établissement public.PAR DAPHNÉ BÉTARD

Membre scientifique de l’École française d’Extrême-Orient depuis 1991, Olivier de Bernon a permis aux Archives nationales de France d’hériter, en 2004, de millions de documents du souverain cambodgien Norodom Sihanouk, documents dont il a ensuite assuré le programme d’inventaire et de conservation. Spécialiste de la littérature cambodgienne, il est devenu président du Musée Guimet le 28 août 2011 et dévoile aujourd’hui les grandes orientations de l’établissement public.

Daphné Bétard : Vous venez de prendre la présidence du Musée Guimet. Quelles sont les grandes lignes de la politique que vous souhaitez mener ?

Olivier de Bernon : Dans l’immédiat, mes préoccupations sont celles d’un gestionnaire. Lorsque j’ai pris la tête du musée, j’ai réalisé qu’il fallait organiser une programmation de longue main, de manière à ce que tous les services du musée puissent s’organiser en amont. Il faut que le Musée Guimet n’ait plus qu’une seule programmation et que les services fonctionnent d’une manière convergente. Il nous faut également diversifier cette programmation. Même si l’organisation de saisons (indienne, chinoise…) est souhaitable, il est important de proposer une grande variété d’expositions afin que tous les publics y trouvent un intérêt. C’est ce que, en assez peu de temps, nous avons pu mettre en place. Lors du prochain conseil scientifique, au mois de mars, je serai en mesure d’annoncer de manière pratiquement ferme une programmation jusqu’au premier semestre 2015.

D. B. : Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
O. B. : Je vous parle sous réserve des approbations du conseil scientifique du mois de mars : la première exposition de mon mandat, au deuxième semestre 2012, aura pour thématique les routes du thé. Cette exposition sera transversale, c’est-à-dire que les départements de l’Inde, de la Chine, de l’Asie centrale, du Japon et de la Corée y participent. Ce thème est suffisamment riche pour concerner toutes les aires géographiques habituellement traitées par le Musée Guimet. En 2013, nous mettrons sur pied un partenariat avec la Société asiatique – fondée en 1822, c’est la plus ancienne société consacrée à l’Asie en Europe – avec une exposition axée sur la découverte de l’Orient. Le propos sera centré sur cette disposition intellectuelle innovante, assez française à l’origine, qui est de se sentir comptable des civilisations autres que la nôtre. Cette disposition emblématique de l’orientalisme français remonte à la Révolution française, à la création des « Langues O’ » (en 1795) et à l’édification des premiers instituts d’archéologie au Caire par Napoléon. La Société asiatique, le Musée Guimet, et, à certains égards, l’École française d’Extrême-Orient, témoignent de cette ouverture érudite et savante sur le monde. C’est une exposition qui va aborder l’érudition comme un véritable objet d’étude. D’une richesse intellectuelle documentaire considérable, le sujet n’est pas facile à traiter car il ne vise pas un public averti venu chercher quelque chose de précis mais concerne le public dans une acceptation beaucoup plus large.

La deuxième manifestation qui va marquer 2013 sera dévolue à Angkor et s’inscrit dans un cycle commun aux musées de l’armée et Guimet. Au Musée Guimet, nous allons montrer comment nous sommes passés d’un Angkor imaginaire, avec la découverte de cette civilisation gigantesque en l’absence de tout canevas historique ou référence architecturale, à une connaissance plus scientifique du lieu grâce aux travaux de l’archéologie. J’espère que mes collègues de l’Ecole française d’Extrême-Orient accepteront de participer à l’événement pour nous faire part des travaux en cours, car il s’agit aussi de faire le point sur le dernier état de la recherche et de mettre en exergue les nombreux documents d’archives récoltés. Je souhaite que chaque manifestation soit, dans la mesure du possible, adossée à un colloque réunissant divers spécialistes avec des publications à la clef.

D. B. : Cette année sera marquée également par la réouverture très attendue, après d’importants travaux de rénovation, du Musée d’Ennery (Paris-16e), institution se trouvant dans l’escarcelle du Musée Guimet…
O. B. : Au mois de mars, le ministre de la Culture va en effet inaugurer les salles rénovées du Musée d’Ennery, dont la collection exceptionnelle plonge le visiteur dans l’esprit de la fin du XIXe siècle parisien et dans la représentation du Japon à un moment où il est devenu objet de fascination. En 2014, une exposition liée au japonisme est d’ores et déjà prévue. Nous allons aborder ce regard particulier qui fait montre d’une poésie, d’une esthétique, d’une perméabilité à l’art japonais peut-être plus grande qu’aujourd’hui. Ce sera l’occasion d’évoquer un des personnages qui est intervenu pour la donation Ennery : Georges Clemenceau [son exécuteur testamentaire], lui-même collectionneur d’objets orientaux, ayant voyagé en Asie. Ensuite, nous avons programmé une grande exposition sur l’art moghol et les cours d’Europe, sur leurs influences réciproques. Ici encore, il s’agit de montrer les prémices d’une mondialisation à un niveau très esthétique et raffiné. C’est peut-être la constance des expositions à venir au Musée Guimet : elles sont marquées par la notion d’échange.

D. B. : Comptez-vous poursuivre l’ouverture à l’art contemporain proposée par votre prédécesseur ?
O. B. : Je n’ai pas l’intention de fermer la perspective que M. Jacques Giès [président du Musée Guimet de septembre 2008 à septembre 2011] a ouverte. Pour autant, je crois qu’il faut donner à cette ouverture à l’art contemporain des formes qui soient exactement compatibles avec les modénatures du Musée Guimet. Il faut que les expositions d’art contemporain soient à la fois limitées, pertinentes et peu intrusives. Limitées parce que le public traditionnel du Musée Guimet ne doit pas être dérouté par un art qui n’est pas nécessairement celui qu’il vient rechercher – il faut que les expositions d’art contemporain aient à voir avec l’Orient ou l’Extrême-Orient. Limitées, car il faut éviter l’écueil qui consiste à transformer les œuvres patrimoniales (force de l’institution) en un décor pour des œuvres contemporaines. L’art contemporain doit être mis en écho et non en majeur. Il y a aussi une question d’échelle : le musée ne dispose pas de très grands volumes pour ses expositions temporaires. Il va accueillir les œuvres de très grands volumes de l’artiste Okamoto Taro et nous devons, pour cela, trouver un partenaire pour les exposer. Cela pourrait se faire avec le Conseil économique et social [situé place d’Iéna, à quelques mètres du Musée Guimet], qui dispose d’espaces importants qu’il a déjà ouverts à l’art contemporain. Une exposition peut se commencer au Musée Guimet et se poursuivre dans un lieu qui n’est pas nécessairement le Grand Palais. Nous nous sommes aussi rapprochés du Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

D. B. : Souhaitez-vous développer des partenariats avec les institutions voisines, qui se situent sur la colline de Chaillot, à l’image de ce qui est fait avec « la Colline des musées », lancée en 2009 ?
O. B. : Il faut que les choses soient spontanées et non artificielles. Nous avons l’intention de multiplier des partenariats avec d’autres musées, mais sans que cela soit une démarche systématique. Je souhaiterais tisser des liens particuliers avec le Musée des arts asiatiques de Nice. Nous avons au moins deux choses en commun : il s’appelle « Musée des arts asiatiques » et c’est un bâtiment qui a été, comme Guimet, construit pour être un musée ; il ne s’agit pas d’un ancien palais épiscopal ou d’une ancienne halle aux grains transformée ensuite. Nous souhaitons développer des projets communs entre nos deux institutions. Le public niçois n’est pas celui de Paris, cela ouvre de nouvelles perspectives.

D. B. : Les musées abritant des collections d’art extra-européen ne se sont pas encore lancés, ou alors très timidement, dans le débat sur la restitution des œuvres d’art à leur pays d’origine. Cette question vous semble-t-elle légitime et ce type de demande est-elle, selon vous, recevable, au moins au cas par cas ?
O. B. : En France, dans les musées, la conservation des œuvres d’art s’appuie sur un grand principe : celui de l’inaliénabilité des collections publiques. Dès lors que l’on respecte cette règle première, parler de restitution ne mène à rien. En revanche, il est tout à fait envisageable de mettre sur pied des systèmes de prêts ou de dépôts à plus ou moins long terme, en s’appuyant sur des accords précis entre pays. Je pense notamment à une œuvre dont la tête se trouve au Musée Guimet tandis que le torse a été identifié dans un musée d’Asie du Sud-Est [il s’agit du torse représentant Harihara du Musée national de Phnom-Penh, au Cambodge, dont la tête est conservée au Musée Guimet]. Il serait intellectuellement plus satisfaisant que les deux parties soient réunies. Cela pourrait se faire sous la forme d’un prêt au Musée Guimet, puis d’échanges avec le musée de Phnom-Penh. C’est dans ce type d’accords mutuellement bénéfiques que se trouvent les réponses à ces impossibles questions de restitutions.

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Olivier de Bernon. © Musée Guimet.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°363 du 17 février 2012, avec le titre suivant : Olivier de Bernon : « Des expositions marquées par la notion d’échange »

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