Diplomatie

« Niet » aux demandes allemandes de restitution d’œuvres d’art

Par Emmanuel Grynszpan (correspondant à Moscou) · Le Journal des Arts

Le 20 février 2019 - 776 mots

MOSCOU / RUSSIE

Moscou oppose une fin de non-recevoir à la proposition des autorités allemandes de réactiver les négociations sur le retour en Allemagne de biens culturels saisis par les Soviétiques à l’issue de la Seconde Guerre mondiale.

Vladimir Medinski, ministre de la Culture russe. Source : Kremlin Press office
Vladimir Medinski, ministre de la Culture russe
© Kremlin Press office

Moscou. Tout est parti d’une note de la diplomatie allemande à la fin du mois de décembre rappelant aux médias russes que Berlin espère toujours le retour des biens culturels confisqués par les Soviétiques à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Un mois plus tard, le 28 janvier, le ministre de la Culture, Vladimir Medinski, répondait par l’entremise d’une tribune vindicative publiée dans le journal officiel Rossiïskaïa Gazeta. Dans ce texte, le ministre claque brutalement la porte au nez des Allemands en titrant : « Nous avons réglé nos comptes avec la guerre ». Au passage, Medinski signe sa tribune en tant que« docteur en histoire et professeur », un titre qui lui est contesté par la communauté des historiens russes. Il accuse ni plus ni moins Berlin d’une « nouvelle tentative de revenir sur le bilan de la Seconde Guerre mondiale par le biais de la restitution ».

Selon le ministre, aucune négociation ne peut être évoquée, en particulier sur le « retour », car ce qui a été confisqué à l’Allemagne au sortir de la guerre « nous appartient légitimement : premièrement, en tant que pays victime d’agressions perfides et de méthodes de guerre barbares de la part des nazis ; deuxièmement, en compensation des dommages causés pendant les années de guerre, y compris concernant les biens culturels, pillés et illégalement exportés, et, enfin, en tant que puissance victorieuse ». Il fonde son argumentation sur une procédure d’indemnisation des biens culturels irrémédiablement perdus ou détruits lors de l’invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie. Un dispositif repris « dans le cadre de la “procédure de restitution à quatre partis” approuvée par la Commission interalliée des réparations de Moscou en 1946, qui soulignait : « Les biens de caractère unique, dont la restitution est impossible [pourront] être remplacés par des biens équivalents. »

« Trophées de guerre »

Les Russes ont évalué les pertes dues au conflit à 1,1 million de biens culturels, auxquels s’ajoutent 13 000 instruments de musique, 180 millions de livres et 17 millions d’archives. 3 000 monuments ont été détruits sur le territoire de l’ex-URSS. En fait, le pouvoir soviétique puis russe a accepté plusieurs restitutions. La plus importante remonte à 1955, avec le retour en RDA (République démocratique allemande, socialiste) d’une collection appartenant à la Städtische Galerie de Dresden (qui comprenait des œuvres de Raphaël, le Corrège, Dürer, et le Grand Autel de Pergame). En 2002, la Russie rend les vitraux de la Marienkirsche de Francfort-sur-l’Oder. Restitution suivie d’une poignée d’autres plus modestes, qui pourraient bien s’arrêter complètement. Car Medinski s’insurge : « Ces manifestations de générosité russe sont interprétées comme de la faiblesse. »

Berlin qualifie les biens culturels confisqués de « trophées de guerre » et s’appuie sur « la conception formée à la fin du XIXe siècle, selon laquelle les biens culturels ne peuvent servir de compensation pour les pertes endurées pendant un conflit ». Une conception qui figure dans la seconde conférence de La Haye de 1907 sur les lois de la guerre.

Selon une source proche du dossier, les scientifiques des deux côtés collaborent pourtant sereinement et l’accès aux œuvres confisquées reste facile, y compris pour le public. Moscou n’a pas tenté de marchander la restitution des œuvres ni lié le dossier à d’autres questions bilatérales. Mais, après 1998, il est devenu impossible de discuter, déplore-t-on en Allemagne. Cette année-là, le Parlement russe a verrouillé toute sortie par une loi instituant que tous les biens saisis après 1945 sont propriété exclusive de l’État russe. La restitution n’est plus possible que pour les biens à caractère liturgique et ceux ayant été confisqués à des résistants aux nazis. Conséquence du verrouillage et des réclamations allemandes : les œuvres concernées ne peuvent quitter le territoire russe.

Signe de l’existence d’une évolution possible dans la position officielle, le conseiller spécial du président pour la coopération internationale (et ex-ministre de la Culture), Mikhaïl Chvydkoï, conditionne les échanges à la reprise d’un dialogue politique « normal » avec Berlin. Ce dialogue avait été rompu en 2014 lors de l’annexion de la Crimée. Toutefois, la ligne Medinski domine aujourd’hui, au moins dans l’arène médiatique. Pour preuve, les déclarations recueillies sur le sujet par le quotidien Komsomolskaïa Pravda : « Qu’ils rendent d’abord la RDA, l’Ukraine et les pays Baltes, on verra après », s’insurge l’écrivain Zakhar Prilepine, ancien militaire et activiste. « La question a depuis longtemps été tranchée au niveau des lois russes », réagit Irina Antonova, directrice du Musée Pouchkine, qui conserve des collections confisquées aux Allemands. Le ton est toujours péremptoire et laisse fort peu de marge de manœuvre à la diplomatie.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°517 du 15 février 2019, avec le titre suivant : « Niet » aux demandes allemandes de restitution d’œuvres d’art

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