Dimanche 25 février 2018

Morceaux choisis - Architecture

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 17 janvier 2008

Le 12 septembre, le maire d’Innsbrück, capitale du Tyrol autrichien, s’installait dans son nouvel hôtel de ville, bel exemple d’hybridation architecturale menée tambour battant par l’architecte français Dominique Perrault.

Là-haut, tout là-haut, domine le Hofburg, la formidable forteresse de Maximilien Ier et de la grande Marie-Thérèse, manière de se souvenir que, surplombant la haute vallée de l’Inn, Innsbrück n’a pas toujours été le centre de sports d’hiver et la capitale touristique que nous connaissons aujourd’hui.
Demeurent de sa splendeur passée une forêt de campaniles et une succession de façades baroques qui composent une étonnante symphonie polychrome.

Au cœur historique de la ville, sur la Adolf Pichler Platz, il s’agissait de se livrer à un exercice d’équilibriste : construire un hôtel de ville tout en conservant l’ancien bâtiment ; recréer une place publique avec un square et des plantations ; bâtir un hôtel de 96 chambres ouvrant sur cet espace public ; relier l’ensemble avec un réseau de passages publics et de galeries couvertes ; constituer un rez-de-chaussée général et commercial laissant cohabiter boutiques et grands magasins, restaurant de tradition et fast-food... l’ensemble totalisant 40 000 m2, et, comble de simplicité, se trouver confronté à un interlocuteur multiple, composé d’un client public, la Ville d’Innsbrück, d’investisseurs privés et de propriétaires locaux. Bref, une belle occasion pour Dominique Perrault, architecte entre autres de la Bibliothèque nationale de France à Paris et du vélodrome-piscine olympique de Berlin, de témoigner de ses facultés d’adaptation et de sa capacité à composer un paysage urbain à la fois complexe et cohérent, en s’appuyant sur une stratégie de construction par morceaux.
Résultat, une silhouette nouvelle dans la ville d’où émerge un campanile de verre qui vient créer un rapport subtil avec les autres tours-clochers d’Innsbrück.

À l’évidence, et malgré l’extraordinaire lisibilité, scandée de surprises, et de l’articulation complexe des différents éléments constitutifs de l’ensemble où s’enchaînent passages et petits marchés, jardins plantés et cours pavées, Perrault s’est, ici, senti attiré par les sommets.

Si treize artistes, parmi lesquels Peter Kogler, ont été conviés à s’exprimer avec plus ou moins de présence, c’est l’étonnante verrière de Daniel Buren couvrant le grand passage, épine dorsale du projet, qui attire le regard. Une immense verrière donc, avec laquelle l’artiste organise un jeu dialectique de rectangles et de couleurs qui, alliés à la lumière zénithale, rend la couleur palpable, diffuse, sensuelle. Jeu dialectique en parfaite résonance avec celui orchestré par les mailles de Perrault, car, là encore, l’architecte a tendu au fil de la promenade ses tissages métalliques qui créent des atmosphères, des douceurs, des luminosités, des brillances allant bien au-delà de leur simple rôle de protections solaires ou protections visuelles. Un travail sur la matière bien plus que sur le matériau et qui déborde donc le strict plan technique et structurel pour envahir le champ de la sensation, de la plasticité, de l’émotion.

Soit une écriture architecturale qui relève bien plus du perceptif que de la matérialisation, au sein de laquelle la maille n’intervient pas tant comme squelette que comme chair de l’architecture.
Mais revenons aux sommets. Pas seulement ceux des Alpes environnantes, mais bien plutôt ceux de l’ensemble édifié par Perrault. Là-haut, tout là-haut, domine le campanile de verre, flanqué d’une “maison sur le toit” qui n’est autre que la salle de réunion du conseil municipal. Tandis que sur le toit de l’hôtel voisin, un jardin et un restaurant s’ouvrent généreusement sur l’infini paysage tyrolien.
Au fond, cette complexité, cette hybridation, cet assemblage de morceaux choisis qu’imposait le programme ont été résolus par Perrault au moyen d’une efficace scénographie urbaine. Et comme dans toute scénographie, il convient de créer un espace plus grand que celui de la scène pour que cela respire. À ce petit jeu de l’espace et de la respiration, de l’élargissement et de la profondeur, à l’évidence, Dominique Perrault excelle.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°155 du 27 septembre 2002, avec le titre suivant : Morceaux choisis - Architecture

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque