Miquel Barceló : « Je peux peindre durant dix vies»

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 23 septembre 2013 - 2351 mots

Considéré comme l’un des plus grands de sa génération, l’artiste, qui expose à Céret et voit deux livres paraître sur lui chez Actes Sud, nous reçoit dans son atelier parisien.

Quelle est la situation en Espagne pour les artistes et tous ceux qui gravitent autour de l’art : fondeurs, lithographes, galeristes… ?
Miquel Barceló : La situation est très difficile. Mon graveur, qui a longtemps travaillé avec Tàpies, en autres, ne travaille désormais plus qu’avec moi. J’essaie de donner du travail à tout le monde, pour tenir le coup, mais l’Espagne souffre. La TVA y est devenue la plus haute d’Europe : 21 % ! C’est un peu comme si le gouvernement avait décidé que l’art était son ennemi. La situation est mauvaise partout ; mais en Espagne, c’est encore pire.

Que disent vos collectionneurs espagnols ?
Le marché de l’art est devenu global et, comparé au marché du cinéma, il ne représente rien. C’est terrible, car j’ai l’impression que l’art est devenu quelque chose dont on peut se passer. Je ne connais pas bien les mécanismes financiers, mais je sais qu’un pays qui renonce à sa culture, c’est un pays qui se suicide. Les artistes sont certes mal organisés mais, actuellement, ils souffrent. Pas mal d’artistes espagnols partent d’ailleurs travailler en Allemagne, en Belgique. Mais en Espagne, cette situation est plus grave qu’en France.

Vous dites souvent ne pas vous intéresser au marché de l’art. Que pensez-vous de ce marché aujourd’hui ?
Le marché de l’art a toujours existé. Il n’y a rien de nouveau. Dans les années 1980, je me souviens que l’on parlait de « folie » du marché ; c’est la même chose aujourd’hui. Lorsque mes tableaux sont passés de mille dollars à cinq mille dollars, on trouvait cela insensé ! Le marché de l’art a ses règles, qui sont différentes de celles de l’atelier. Un artiste ne les maîtrise pas, il ne peut qu’observer ; et je travaille depuis assez longtemps pour dire que les choses se répètent.

Contrairement à d’autres artistes, vous êtes relativement fidèle à vos galeristes…
Je n’ai pas beaucoup changé de galeristes, en effet. Cy Twombly, qui était un très bon ami, me disait : « Il vaut mieux avoir trois maisons que deux marchands. Autrement, c’est un cauchemar. » Je vois le moins possible mes marchands : ce que j’aime, c’est travailler dans l’atelier.

Vous dites être « athée pratiquant », qu’est-ce que cela signifie ?
Je suis né dans un petit village où il y avait presque autant d’églises que de bars. Les œuvres d’art je les voyais donc dans les églises. Près de chez moi, par exemple, il y a une montagne avec un cloître, un monastère moyenâgeux…

L’art sacré a-t-il été parmi vos premières émotions artistiques ?
Ma mère était peintre, il y avait donc beaucoup de tableaux à la maison, ainsi que des livres sur la peinture. Mais il est vrai que l’iconographie religieuse a été très importante. Même si l’on est « athée pratiquant », comme je le dis souvent, cette « influence » n’est pas neutre. Mon langage vient de cela. Je suis d’ailleurs en train de lire le Nouveau Testament.

Votre mère était peintre : l’art est-il transmissible ?
Oui, sans doute. Ma mère faisait des peintures naïves de paysage post-impressionnistes. À 9 ou 10 ans, elle m’a laissé ses pinceaux, ses tubes de peinture à l’huile… Cela a été très important pour moi. Ensuite, j’ai eu en main des appareils photo, des caméras… Mais cela n’a jamais remplacé la peinture.

Jeune homme, à Majorque, étiez-vous au courant des avant-gardes artistiques ?
Oui. Lors de mon premier voyage à Paris, j’ai visité des expositions d’art brut qui m’ont tout de suite impressionné. Ce fut la même chose lorsque j’ai découvert les expressionnismes abstraits : Ryman et d’autres. Pollock aussi m’a beaucoup marqué, comme Picasso et Miró dont je voyais les œuvres à Majorque. L’art contemporain filtrait peu, mais il suffisait d’apercevoir une petite reproduction de Pollock pour être fasciné. J’aurais donné un doigt de pied pour pouvoir aller, à 16 ans, à New York. Je me souviens d’avoir demandé une bourse à l’époque. Étant mineur, on me l’a bien entendu refusée. Mais je savais que c’était là-bas que cela se passait.

Vous avez vécu un temps à New York. Pourtant, vous ne vous y êtes pas installé. Pourquoi ?
J’ai aimé New York, mais il y a quelque chose dans l’art que je trouvais dépassé, un peu comme à Venise. Le business avait pris le dessus. Alors j’ai choisi Paris. Non, ce qui a été important dans ma vie, a été l’Afrique. À un moment donné, j’ai eu peur de mourir, comme d’autres artistes de ma génération : Keith Haring, Basquiat… Il était devenu à la mode de mourir. Alors je suis parti travailler en Afrique à la fin des années 1990 pour faire table rase de tout cela. J’y suis resté.

On vous associe toujours au voyage. Pourtant, vous semblez en réalité très sédentaire. Depuis trente ans, en effet, vous faites les mêmes allers et retours entre Paris, Majorque et l’Afrique…
Je suis un transhumant. C’est vrai, je retourne toujours aux mêmes endroits. Mais la peinture est plus sédentaire que l’écriture. Il faut un atelier, des toiles encombrantes, c’est aussi pour cela que je m’arrête quatre mois dans chaque lieu.

La situation s’est beaucoup dégradée au Mali. Y retournez-vous bientôt ?

Si l’on apprend que je suis retourné au Mali, cela deviendrait alors dangereux. Un Blanc, un toubabou, vaut entre 6 et 8 millions maintenant. Alors moi ! Je me souviens être allé dernièrement dans un village assez perdu, et avoir vu défiler des 4 x 4 avec des gens armés. Là, j’ai compris que cela devenait dangereux. Je ne pense donc pas pouvoir y retourner pour le moment. À l’époque, il y avait un seul fusil dans mon village, on l’utilisait pour tuer un pigeon, un corbeau, un cabri… Aujourd’hui, les armes sont partout. Je ne suis pas très optimiste pour l’avenir.

Votre approche de la peinture est une approche très intellectuelle. Vous êtes un grand lecteur dit-on…
Je lis depuis toujours, énormément. La peinture est une forme de pensée qui se nourrit de la lecture. Mes amis sont d’ailleurs plus souvent poètes que peintres, comme Patrick Modiano ou Hervé Guibert, qui a été l’un de mes grands amis. Notre relation a été très fertile.

Quels sont les poètes qui vous ont le plus marqué ? André Breton ?
Je reconnais l’importance du poète et du théoricien, mais Breton ne m’a pas vraiment marqué. Je le trouve antipathique. Rimbaud, en revanche, a longtemps été une lumière pour moi. À 15 ans, je l’emmenais partout. Et puis, il y a eu Daumal et François Augiéras dont je suis devenu un peu l’exégète. C’est lui qui a écrit Un voyage au mont Athos et Le Vieillard et l’Enfant. C’était un personnage assez curieux, très métaphysique, vivant dans le désert africain ou dans les grottes de Périgueux. Je l’ai présenté dans mon pavillon de la Biennale de Venise. On m’avait dit que cela devait être un artiste espagnol et vivant ; j’ai donc choisi un artiste français et mort ! J’ai essayé aussi de le montrer dans des musées français, mais il a une réputation d’écrivain sulfureux, pétainiste, alors qu’il en est en réalité éloigné. Si André Gide et Marguerite Yourcenar lui ont témoigné leur admiration, il a certainement été un personnage un peu limite, qui côtoyait la folie…

La folie vous fait-elle peur ?
Chez Borgès, il y a un vieux poète qui dit que tous ses poèmes sont gravés en or dans les murs de la ville, mais que ses outils sont l’humiliation, l’angoisse et la peur. Il dit avoir voulu naître mort. Côtoyer la folie n’est pas un caprice ; je l’ai vue de suffisamment près pour ne pas plaisanter avec elle.

Vous avez, dans les années 1970, expérimenté la drogue. Était-ce pour approcher cette folie ?
Peut-être. Mais c’est sans doute aussi parce que les drogues étaient nouvelles à l’époque. Je peux vous certifier, en tout cas, que la peinture réalisée sous l’emprise d’une drogue est la pire peinture qui soit. Je me rappelle que Miró disait que pour peindre il fallait boire de l’eau, mais surtout pas trop. C’est drôle, mais il avait finalement raison… J’aime beaucoup les dessins de Michaux, mais ce sont de petits dessins. Je ne voulais pas faire des choses de plus en plus petites…

Comment êtes-vous venu à la céramique ?
À 16 ans, je détestais la céramique ! Cela ne m’intéressait absolument pas. Et puis, je ne voulais pas m’inscrire dans les pas de Miró, Picasso… En Afrique, j’ai découvert l’harmattan, un vent très violent qui m’empêchait de travailler. Je retrouvais parfois mes toiles à plusieurs mètres. Alors je me suis mis à modeler, à cuire ma terre de manière rudimentaire. Lorsque je suis rentré à Majorque, je suis allé travailler chez un potier, qui avait un tour électrique, un four : je venais de faire un bond de quelques millénaires. Puis je me suis pris d’empathie pour la terre jusqu’à réaliser cette œuvre monumentale pour la cathédrale de Palma de Majorque. Cela m’a demandé des années de travail : l’œuvre a été très compliquée à réaliser, à cuire, à transporter. Elle s’effondrait sur elle-même. Mais nous avons finalement réussi. Je me suis ensuite acheté une briqueterie à Majorque. La brique m’a permis de simplifier mon geste de céramiste ; maintenant, j’en ai fait le tour, je voudrais tenter d’autres expériences.

On vous inscrit parfois dans la généalogie de Miró, Picasso, Tàpies… Pensez-vous qu’il existe une peinture espagnole ?
J’ai toujours essayé de fuir cela. Mais, en même temps, je me retrouve toujours en train de faire des bêtes à cornes ! Que voulez-vous, elles sont dans mon iconographie ! Lorsque je suis au Prado dans la salle des Vélasquez, je me sens chez moi ; en même temps, lorsque je sors dans la rue à Madrid, je me sens davantage comme un Catalan d’outre-mer. Cela m’arrange en réalité, comme cela, je suis chez moi nulle part, et partout à la fois.

Fréquentez-vous toujours les musées ?
Toujours. Pour voir de la peinture, il faut aller au musée. J’ai récemment visité l’Hermitage où je suis resté pendant des heures devant des dessins de Goya. On m’a dit que je citais souvent Tintoret, Caravage, que j’ai vus à Naples, mais, en même temps, j’ai appris avec eux. Aujourd’hui encore, je trouve Tintoret merveilleux. Je me suis toujours demandé pourquoi Picasso n’aimait pas Tintoret. Il avait un bon œil pourtant, il ne se trompait jamais ; sans doute l’avait-il mal regardé…

Avec Miró, que vous êtes-vous dit lorsque vous vous êtes rencontrés ?
Presque rien, nous étions extrêmement timides. Je me souviens seulement qu’il me disait que je devais travailler beaucoup, alors je lui ai répondu « d’accord ». Cela a été une rencontre très importante pour moi, mais pas pour la conversation. Les peintres ne disent presque jamais rien. Miró avait vu l’une de mes œuvres dans une librairie. Il s’agissait d’un bottin trempé dans de la peinture que j’avais ensuite gratté, repeint. Il m’avait dit par l’intermédiaire de son petit-fils David, que je connaissais bien, de venir le voir. J’avais un respect absolu pour lui : il avait rencontré tous les surréalistes, c’était un grand bonhomme ! Il reste pour moi un modèle.

Pourquoi dites-vous parfois que la peinture est un métier de vieux…
Jeune, il s’agissait d’un alibi qui me donnait droit à l’erreur. Mais aujourd’hui, je suis convaincu que la peinture s’apprend lentement. Les chefs-d’œuvre des grands peintres sont toujours des œuvres tardives : les derniers Titien, les derniers Vélasquez, les derniers Cézanne, les derniers Picasso, les derniers Rembrandt sont toujours les meilleurs.

Lorsque l’on est repéré à la Documenta de Cassel en 1982 et que l’on est projeté d’un seul coup sur le devant de la scène, comme vous l’avez été, n’est-on pas tenté de prendre la grosse tête ?
Je suis trop occupé par mon travail pour prendre la grosse tête. Et puis, qu’est-ce que cela signifie avoir la grosse tête ?

Devenir inaccessible ?
Mais je suis déjà inaccessible, je travaille tout le temps ! Au contraire, cela me fait du bien de voir des gens. Je n’ai pas eu le temps de prendre la grosse tête, mais peut-être n’est-il pas trop tard ?

Et votre relation à l’argent ?
J’ai appris à être pauvre quand j’étais jeune. Maintenant, si je dois choisir entre vendre mes tableaux ou ne pas les vendre, je préfère les vendre. L’argent n’a jamais été une finalité pour moi, mais il est important, notamment pour acheter du matériel. Très jeune, j’ai manqué de matériel. Alors je suis devenu avare de pigments, de toiles… Je possède de quoi peindre pendant dix vies !

Verra-t-on un jour un Musée Miquel Barceló ?
J’ai un grand projet. Mais il est trop tôt pour en parler. Je vous reverrai bientôt pour cela…

1957 : Naissance à Majorque

1974 : Après quelques mois passés à l’École des arts décoratifs de Palma de Majorque, il se rend à Paris

1980 : Rencontre avec Miró

1982 : Participe à la Documenta VII de Cassel

1990-1991 : Il effectue un voyage à travers l’Afrique. Il s’installera notamment au Mali

2001-2006 : Réalisation du décor intérieur et des vitraux de la chapelle Sant Pere dans la cathédrale de Palma de Majorque

2013 : Exposition « Terra Ignis » au Musée d’art moderne de Céret

L’actualité de miquel Barceló

Jusqu’au 12 novembre, le Musée d’art moderne de Céret consacre une exposition aux œuvres céramiques récentes de Miquel Barceló, réalisées entre 2009 et 2013 dans sa briqueterie-tuilerie de Majorque. Matière privilégiée de ses recherches artistiques, il la découvre lors de ses voyages en pays dogon où il se rend dès 1990. Ces découvertes ainsi que son travail et les rencontres artistiques qui ont façonné son œuvre sont évoqués dans l’ouvrage, entre essai et biographie, que lui consacre la critique d’art américaine Dore Ashton, aux éditions Actes Sud, paru en juin dernier.

• Exposition « Terra Ignis », jusqu’au 12 novembre, Musée d’art moderne de Céret (66), www.musee-ceret.com

• Dore Ashton, Miquel Barceló. En chemin, Actes Sud, 252 p., 35 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°661 du 1 octobre 2013, avec le titre suivant : Miquel Barceló : « Je peux peindre durant dix vies»

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