Mercredi 12 décembre 2018

Michel Draguet, directeur des Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 20 octobre 2006 - 1412 mots

Historien de l’art, professeur à l’Université libre de Belgique, commissaire d’expositions, Michel Draguet dirige les Musées royaux des beaux-arts de Belgique, à Bruxelles, depuis le printemps 2005. Il évoque ses projets et commente l’actualité.

Une récente note destinée au Conseil des ministres belge faisait état de la situation désastreuse des établissements culturels fédéraux de Belgique et du manque cruel de financements. Vous vous êtes associé aux autres directeurs de ces institutions fédérales pour présenter un plan de refinancement au ministre de tutelle et, plus largement, au gouvernement. Quelle est la situation aujourd’hui ?
En Belgique, la situation est particulièrement complexe. Les matières culturelles, dans l’esprit de la plupart des gens, relèvent des communautés et des régions, mais de grandes institutions demeurent fédérales. C’est le cas du Musée du Cinquantenaire, du Musée d’art et d’histoire, du Muséum des sciences naturelles, du Musée royal de l’Afrique centrale, de la Bibliothèque royale, des Archives fédérales du royaume, de l’Institut royal météorologique de Belgique et du Musée des beaux-arts, que je dirige. Ces dix institutions [établissements scientifiques fédéraux, ou ESF] ont été les laissés-pour-compte de la politique culturelle et leur dotation n’a jamais été revue. Par exemple, pour le Musée des beaux-arts, nous avons fait une étude qui montre que nous sommes sous-dotés à hauteur de 1,3 million d’euros environ par an pour développer une activité suffisante (comme l’ouverture à midi) et l’accès à l’ensemble du bâtiment. Il y a aussi beaucoup d’emplois sous-qualifiés. Pour l’ensemble des ESF, la note s’élève à 9,4 millions d’euros. À la tête des ces institutions, le gouvernement a engagé non plus des conservateurs, mais des directeurs généraux, avec un glissement institutionnel comparable à ce que vous avez pu connaître en France avec le Louvre ou Orsay. Mais il faut être conscient qu’avant d’accomplir des performances (comme attirer des sponsors, des mécènes, des entrepreneurs privés), il faut pouvoir assurer un service minimum. La note de refinancement est destinée à clairement exposer ce que les dix ESF ont besoin pour assurer un service minimum, condition sine qua non pour nous développer et lancer des plans d’action, de modernisation, et pour nous ouvrir au futur. Il s’agit de tirer une sonnette d’alarme à l’adresse du gouvernement en soulignant le fait que les projets importants ne pourront être réalisés que si nous pouvons offrir le service minimum qu’exigera notre partenaire financier.

Où en sont les travaux de rénovation et de modernisation du Musée des beaux-arts ?
Nous avons eu des problèmes techniques, comme le désamiantage d’un espace, lequel devrait s’achever l’année prochaine. La rénovation de nos locaux va certainement phagocyter une grande partie des bénéfices que le musée peut faire à moyen et à long terme. Les projets du musée sont nombreux. Auparavant, l’établissement produisait peu d’expositions. Maintenant, elles se succèdent, et ce, sans recevoir de dotation précise. Il s’agit donc d’un montage financier exposition par exposition. À titre d’exemple, en 2007, nous allons montrer « Magnum » (déjà présentée au Centre Pompidou), à l’occasion des 50 ans du traité de Rome, puis une exposition sur l’œuvre d’Hergé et son rapport au marché et au monde de l’art. En septembre, notre grande exposition sur Rubens viendra consacrer quatre ans de recherches sur la technique picturale de l’artiste et offrira un certain nombre de découvertes sur son atelier. Nous souhaitons aussi présenter nos collections moins connues (ainsi les œuvres du XIXe siècle) sous la forme d’expositions temporaires comme le fait déjà le Centre Pompidou. L’accrochage pourrait être repensé tous les six mois afin de mettre l’accent sur d’autres aspects de notre patrimoine.

Qu’en est-il du projet d’un « Musée Magritte » ?
C’est en voie de concrétisation. Le Musée Magritte bénéficie du mécénat du groupe Suez, lequel a déjà réalisé de très nombreuses études de terrain. Il ne s’agit pas de la construction d’un nouveau bâtiment, mais de l’utilisation de l’aile Altenloh qui donne sur la place royale. Environ 5 000 m2 seront entièrement dédiés à Magritte, permettant au visiteur de découvrir l’ensemble de sa création : les œuvres célèbres mais aussi sa production de films et de photographies, ainsi que son abondante correspondance. Le soutien financier apporté par Suez s’étend de la rénovation de l’air conditionné à la muséologie en passant par le site Internet. L’aménagement intérieur de ce bâtiment classé est estimé à 4 millions d’euros. Suez a aujourd’hui transmis à l’État belge son volumineux projet de convention avec toutes ses annexes afin d’obtenir son aval. Nous espérons une ouverture fin 2007.

Nourrissez-vous également des ambitions en direction de la création contemporaine ?
Nous avons un autre grand projet pour le musée, en partenariat avec la banque Dexia. Il concerne un bâtiment qui leur appartient et est situé au centre de Bruxelles, à deux pas de la Grand-Place, mais c’est très compliqué puisque cela implique de dédoubler l’intégralité des équipes du musée ! L’idée est de créer des manifestations tournées davantage vers la création contemporaine. Notre intention initiale était de pouvoir y installer toutes les collections du XXe siècle, mais, si cela se révélait impossible, nous aimerions quand même utiliser ce bâtiment de manière ponctuelle. Un des problèmes que pose Bruxelles, c’est la connexion entre le haut et le bas de la ville. Les musées sont centrés sur le Mont-des-Arts (dans le haut de la ville) tandis que la Grand-Place se trouve dans le bas de la ville. Des études de tourisme montrent qu’un seul visiteur sur cinquante se rend depuis la Grand-Place (zone de haute fréquentation touristique) à la ville haute, il y a donc une énorme déperdition pour la place des musées. Une des manières de répondre à ce problème serait de créer une sorte de maillage culturel entre ces deux parties de la ville. Le bâtiment qui nous intéresse y contribuerait. Mon enthousiasme pour le projet est absolu, mais, contrairement au projet Magritte, il est très délicat à monter financièrement. Comme l’édifice appartient à une banque, il sera quasi impossible de trouver des partenariats extérieurs, pour cette raison qu’une entreprise privée est déjà sur place. C’est donc à Dexia de décider si elle veut s’engager dans le projet. Nous souhaitons monter un projet financièrement réaliste, avec une prise de risque minimale (essentiellement supportée par la banque), et qui tirerait pleinement parti des possibilités existantes en termes de surfaces commerciales pour y installer une librairie ou une boutique de design.

Quel regard portez-vous sur des projets comme le Louvre à Atlanta ou le Centre Pompidou à Shanghai ?
Je comprends ce système qui permet à des musées de prêter une partie de leurs collections si extraordinaires qu’elles ne peuvent être exposées en permanence dans les salles. Quand on lit la presse française, on a l’impression d’une certaine décadence du pays, d’une perte de crédibilité en termes de culture. Pourtant, les musées français, et plus généralement la France, sont omniprésents à l’étranger, et ce, grâce à ce type d’outil. Aujourd’hui, en Belgique, il y a de moins en moins d’entreprises belges et nos sponsors viennent bien souvent de l’étranger (des Pays-Bas, de France). Pour Bruxelles, qui n’est pas une ville populaire – notamment parce que l’Europe ne jouit pas d’une image assez forte culturellement –, cela devient très difficile de justifier ces demandes de sponsoring, même pour des sujets comme Spilliaert ! Pour que notre musée puisse disposer des budgets de fonctionnement nécessaires et répondre à la hausse de la facture énergétique, nous sommes obligés de valoriser notre travail, de faire circuler nos expositions, de présenter nos collections à l’étranger, faute de quoi on ne tient plus l’équilibre. La démarche du Louvre ou du Centre Pompidou est une des manières de répondre à la globalisation de la culture dans le monde, ou du moins à l’économie culturelle. Il faut, bien sûr, manier les choses avec parcimonie et dans les conditions de respect de la conservation, mais si vous avez un patrimoine aussi riche que celui du Louvre, je peux comprendre qu’on souhaite le diffuser. Même s’il est vrai que cela ouvre toujours des brèches…

Quelles sont les expositions qui ont retenu votre attention récemment ?
Je n’ai pas encore eu l’occasion d’aller la voir, mais en consultant le catalogue, je suis d’ores et déjà très attiré par l’exposition du Grand Palais sur le portrait [lire p. 9], qui invite à une réflexion sur l’identité, thème crucial aujourd’hui. On le voit en Belgique avec les élections communales, une grande partie des problèmes qui se posent à la société belge concernent la dilution dans une identité plus large– l’Europe –, le refus de l’identité nationale, la recherche de racines…

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°245 du 20 octobre 2006, avec le titre suivant : Michel Draguet, directeur des Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque