Samedi 24 février 2018

Merveilles et curiosités

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 21 août 2007

La Biennale des antiquaires offre tous les deux ans aux galeristes l’occasion de dévoiler leurs plus belles trouvailles. Notre sélection des objets remarquables

La noblesse du mobilier en acajou
L’emploi de l’acajou, essence utilisée seulement pour les meubles de luxe pendant le Directoire, va se généraliser sous l’Empire. Ce rare et imposant fauteuil en acajou à l’assise puissamment architecturée présente de spectaculaires et monumentaux accotoirs et supports d’accotoirs sous forme de deux lions en bois peint leur donnant l’apparence de bronzes antiques. Ils ont été sculptés à l’image du célèbre lion antique acquis en 1594 par le grand-duc de Toscane Ferdinand Ier de Médicis pour sa villa romaine de la Trinité-des-Monts. Ce fauteuil est à rapprocher d’un lit de forme « bateau » reposant sur quatre lions couchés, en bois sculpté et peint à l’imitation du vert antique, et provenant de la célèbre collection Empire du château de Grand-Vaux, à Savigny-sur-Orge (Essonne), un ensemble qui fut vendu in situ en juin 1935. Symbole évident de puissance, le lion, rarement représenté dans son intégralité, occupa une place prépondérante dans le répertoire animalier usité sous le Directoire, le Consulat et l’Empire. À Paris, Georges Jacob (reçu maître en 1765) fut l’un des premiers à s’inspirer des monuments antiques pour ses sièges. Mais c’est l’emploi de l’acajou dans sa production qui valut à Jacob de passer à la postérité, notamment en Russie. À partir du dernier quart du XVIIIe siècle, les meubles russes réalisés en acajou et placage d’acajou reçurent en effet l’appellation de « Jacob russe », à l’instar de cette splendide paire de commodes réalisées dans une très belle ronce d’acajou en placage. « Elles présentent chacune sur le dessus un plateau d’acajou à ressaut, ce qui est caractéristique des meubles russes, précise François Léage. En revanche, on voit très rarement des façades incurvées. Elles sont habituellement de forme arrondie. »

Des arts premiers d’Afrique, d’Amérique et d’Océanie
Afrique - Cette sculpture est la représentation d’un puissant fétiche appartenant au rite essentiel Songye utilisé dans le cadre des manipulations rituelles. Le front immense est scindé en deux par une plaque de laiton. La bouche légèrement entrouverte laisse apparaître une lame violemment enfoncée. Le cou cylindrique est cerclé par la représentation d’un collier. Les bras sont légèrement écartés du corps pour laisser passer les bâtons destinés à supporter le fétiche lors des cérémonies. « Si le hiératisme est à la mesure des intentions prophylactiques du fétiche, son aspect terrible nous garde d’oublier l’ancestrale sauvagerie de ces peuplades qui ne renoncèrent que tardivement à l’anthropophagie, note Daniel Hourdé. L’utilisation de plans géométriques fortement architecturés, significatifs de l’art sculptural Songye, témoigne des audacieuses solutions plastiques apportées à la forme sans altération aucune de la violence du contenu. »
Amérique - Pièce phare de la section des textiles précolombiens de la Galerie Chevalier, cette représentation stylisée du dieu Araignée devait composer la partie supérieure d’un manteau. Ses pattes irradient la surface dans un entrecroisement géométrique où sont campés des oiseaux et des serpents stylisés. « Cette pièce archéologique, importante par sa taille, est dans un état de conservation remarquable. Ses couleurs sont fraîches », souligne Nicole de Pazzis-Chevalier. Réputée pour ses textiles colorés et céramiques polychromes ornés d’images élaborées animales ou végétales, la civilisation Nazca, établie il y a un peu plus de 2 000 ans au sud du Pérou, est aussi renommée pour ses mystérieux géoglyphes, tracés gigantesques dans le sol du désert
péruvien dont les motifs géométriques et figuratifs stylisés sont similaires à ceux que l’on trouve sur les tissus et poteries.
Océanie - Arme courte, en forme de petite hache, la massue est désignée par les Maoris sous le terme patu, celui de wahaïka signifiant littéralement « bouche de poisson ». Le fil intérieur de l’arme est orné d’une très belle représentation de Tiki. Un pommeau rond et court, sculpté d’une seconde représentation et surmonté d’une perforation, recevait anciennement une dragonne. « Caractéristique de la culture polynésienne, l’image du Tiki revêt une apparence différente selon les îles d’origine et selon le support sur lequel elle est signifiée. En Nouvelle-Zélande, le terme “Tiki” est un nom propre désignant le premier homme et le dieu mythique de la génération », rappelle Alain de Monbrison. Ce type d’arme existe aussi en néphrite et en bois dur. Mais lorsque la massue était réalisée en os, elle était l’apanage des notables de très haut rang.

Naissance d’un joyau
Pour fêter son centenaire, la maison Van Cleef & Arpels dévoile « Trésors révélés », une nouvelle collection de onze bijoux uniques et inédits exécutés à partir de dessins d’archives des années 1920 aux années 1960. Ceux-ci n’avaient pas été réalisés à l’époque en raison de difficultés techniques. Le collier Drapé de diamants en est le joyau. Dessiné vers 1935, ce collier cravate de style Art déco est composé d’un ruban s’enroulant autour du cou en double tour avant de se nouer sur l’épaule, une référence à la couture récurrente chez le joaillier. Ses motifs géométriques associent or blanc et diamants de tailles navette et baguette ponctués de neuf diamants d’une grande pureté et de taille ascher (proche de la taille émeraude), pour un total de 16,04 carats. Sa confection a nécessité plus de 2 000 heures de travail. « Il est si souple qu’il se porte comme une seconde peau, confie Stanilas de Quercize, président de Van Cleef & Arpels. Cette prouesse technique rendue possible aujourd’hui est tout le secret de notre savoir-faire.»

L’art des compositions florales
Le peintre romain Mario Nuzzi, surnommé Mario de’Fiori, a donné ses lettres de noblesse à la peinture de fleurs. La composition impeccable de ce bouquet n’a d’autre ambition que de mettre en évidence une grande variété de fleurs, rappelant l’intérêt de l’artiste pour la botanique. Ce foisonnement d’où émergent une rose, des narcisses, des tulipes, des anémones, des jasmins, des œillets et, au sommet, une branche de passiflore, ne cède en rien à la lisibilité. C’est en effet avec une précision toute naturaliste que l’artiste décrit les pistils, les pétales ouverts et recroquevillés, les tiges enroulées sur elles-mêmes, les feuillages en contre-jour dans l’ombre des seconds plans. « Cette composition trahit encore une réminiscence caravagesque dans la manière dont la lumière se découpe sur le mur, tombant en diagonale du haut vers le bas, relève Maurizio Canesso. Avec ce genre qu’il développe de façon autonome, Nuzzi adhère au baroque en privilégiant le caractère fastueux et très libre de ses compositions florales, dépeintes pour elles-mêmes. » Au siècle suivant, Jan van Huysum est considéré comme le plus grand peintre flamand de compositions florales. Chef-d’œuvre du genre, la peinture présentée à la Biennale a été réalisée alors que l’artiste était à l’apogée de sa carrière. Elle reflète sa manière si particulière d’utiliser la lumière en arrière-plan et marque l’utilisation des nouveaux pigments découverts à cette époque. Plus de trente variétés de fleurs sont réunies dans ce tableau qui offre une profusion de détails. Par ses fonds lumineux et la présentation d’espèces florales peintes à différents stades d’éclosion, l’artiste modifia profondément les règles traditionnelles de la nature morte.

La Peinture métaphysique au sommet
Cette toile témoigne de la veine métaphysique élaborée par Giorgio De Chirico à Ferrare, en Italie, à partir de 1909. L’artiste met alors en place un monde déshumanisé, composé de figures et d’objets régis par un ordre mystérieux. Statues, architectures antiques ou, comme ici, mannequins de couturière sont juxtaposés sans raison explicite. Né en Grèce, berceau de la mythologie occidentale, De Chirico a souvent puisé dans le répertoire antique. On ne s’étonnera guère qu’il ait donné à cette toile le titre d’une tragédie hellénique. Bien que le futurisme soit le mouvement transalpin le plus coté, les prix de la Métaphysique ont parfois atteint des sommets. La Galerie Cazeau-Béraudière demande environ 10 millions d’euros pour ce tableau, qui avait autrefois transité par les mains de Paul Guillaume. Sans doute se fonde-t-elle sur le record de 7,1 millions de dollars (5,7 millions d’euros) décroché par Il Grande Metafisico (1917) en 2004 chez Christie’s. Cette dernière peinture, de plus grandes dimensions, avait pour mérite de sortir des réserves du Museum of Modern Art (MoMA) de New York.
Métaphysique ou pas ? Cette toile, dans laquelle Alberto Magnelli renoue avec la figuration avant d’obliquer vers les explosions lyriques, emprunte fortement à la mélancolie énigmatique d’un De Chirico. À l’instar des « métaphysiciens », Magnelli a toujours revendiqué l’héritage des maîtres du Trecento et du Quattrocento. L’artiste commentait ainsi ce tableau : « La métaphysique de Chirico est à base de réalisme, entre le surréel et le métaphysique, ici il reste toujours quelque chose de plastique. » Les figures géométrisées et le jeu des aplats sans cerne évoquent aussi le cubisme synthétique. Du coup, cette toile, visible en 2004 lors d’une rétrospective au Musée Picasso d’Antibes, s’apprécie comme la somme de toutes les avant-gardes qui se chevauchent sans se neutraliser. Même si les collectionneurs sont plus friands de la période abstraite de Magnelli, cette série ne démérite pas sur le marché. Une Donna alla blusa Gialla de 1917 a ainsi décroché 321 860 euros lors d’une vente chez Calmels-Cohen en mars 2004 à Paris.

Jean-Michel Frank, un raffinement au goût du jour
Le décorateur des années 1930 Jean-Michel Frank suscite la convoitise et parfois la controverse (lire p. 42). Refus de la virtuosité et du beau métier, simplicité des formes et raffinement discret des matériaux caractérisent son travail. Ce goût se confond tellement avec celui de notre époque que ses pièces se retrouvent chez trois exposants de la Biennale, L’Arc en Seine, Anne-Sophie Duval et Vallois. Le tour de force revient à cette dernière galerie, qui a rassemblé trente pièces, parfois inédites, du créateur. Connue jusque-là uniquement d’après des photos d’archive, cette lampe reposant sur une base en bronze se compose de six longues lamelles en ivoire. La corolle géométrique s’emboîte comme un jeu de Lego, chaque élément étant doté d’un numéro indiquant son emplacement. La galerie propose aussi deux petites tables carrées marquetées d’ivoire. C’est une paire de tables de forme plus organique et issue de la collection Nelson Rockefeller que déploie de son côté L’Arc en Seine. La cote de Frank poursuit son ascension depuis une vente organisée par Christie’s en 2000. En juin dernier, toujours chez Christie’s, une table basse en galuchat issue de la collection Rockefeller s’est propulsée à 450 000 dollars. Qui dit mieux ?

La figuration en terre d’islam
Qui a dit que la figure humaine était bannie des arts de l’islam ? Une figuration plus stylisée que naturaliste existe bel et bien dans un contexte séculaire, comme le prouve cette coupe en faïence de petit feu (minaï). Le décor central représentant une scène de trône est d’autant plus précieux que les témoignages picturaux de cette époque sont rarissimes. Un tel décor en petit feu était naturellement réservé à l’élite dirigeante. Alors que les coupes minaï se composent normalement d’une base circulaire, celle-ci affiche un fond plutôt plat. La forme rappelle en cela la céramique sassanide du Xe siècle. De telles pièces complètes, mais toujours restaurées, valent généralement entre 50 000 et 100 000 euros. En septembre 2000, le Musée du Louvre avait préempté pour 29 000 francs six petits tessons en minaï. Pour faire taire les prétentions de l’ethnocentrisme occidental, rappelons que la technique du petit feu, née vers la fin du XIIe siècle en Iran, n’a été découverte en Europe qu’au XVIIIe siècle…

Folie du XIXe siècle
Le XIXe siècle et le style Exposition universelle ont le vent en poupe, même chez les marchands de XVIIIe. Après le succès observé voilà deux ans par les menus objets de la maison Duvinage, la galerie Didier Aaron & Cie remet cette enseigne en selle avec un guéridon japonisant, reposant sur trois grues en bois doré et doté d’un dessus en marqueterie « maison ». « Maison », car la veuve de Ferdinand Duvinage avait déposé le 4 juin 1877 le brevet d’une marqueterie de cloisonnement métallique. La mention « bté » sur le plateau de ce guéridon permet ainsi de le dater entre 1877 et 1882 – année où la veuve Duvinage cessa ses activités. Si les petits objets de tabletterie se trouvent fréquemment, ce pour un prix allant de 30 000 à 50 000 euros, les meubles se révèlent plus rares. En 1990, la galerie avait déjà cédé un guéridon quasi similaire pour l’équivalent de 60 000 euros. Cette folie, à la fois Art déco et très Troisième République, affiche aujourd’hui 230 000 euros. Autres temps, autres prix !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°242 du 8 septembre 2006, avec le titre suivant : Merveilles et curiosités

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