Maurice Denis

Prophète de la modernité

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 8 août 2007

Les expositions d’Orsay et de Saint-Germain-en-Laye permettent de reposer la question de la modernité. En rupture avec l’académisme, les nabis ont ouvert la voie aux avant-gardes. Pourtant, Denis refusa de s’engager dans les hardiesses du
cubisme ou de l’abstraction, préférant renouveler l’art religieux avec les moyens de l’esthétique symboliste. Denis, le moderne ? En tout cas Denis le prophète, au sens annonciateur du terme, de la modernité.

Au visiteur désireux d’appréhender la richesse de l’œuvre de Denis, deux institutions acceptent de dévoiler des trésors jalousement conservés. Tandis que le musée d’Orsay accueille plus de cent trente pièces issues de longitudes variées, le musée départemental Maurice Denis–le Prieuré met au jour une partie inédite de l’œuvre graphique de son dernier hôte, dont l’art fut un prêche obsédant qui excède pourtant sa seule désignation d’« art sacré ».

Un « prophète » en son pays
Lorsque Maurice Denis rencontre Vuillard et Ker Xavier Roussel au lycée Condorcet, l’adolescent est intimement convaincu de sa vocation artistique, ainsi que l’attestent son journal, véritable relique de sa genèse esthétique, et les dessins de jeunesse présentés par le musée du Prieuré. En 1888, alors que Sérusier revient de Bretagne porter la bonne parole de Gauguin, débute l’aventure des nabis (prophètes en hébreu). Cette chapelle « avant-gardiste », rassemblant Vuillard, Vallotton, Maillol et Bonnard, s’organise autour de Denis. Les Régates à Perros-Guirec (1892) de ce dernier permettent de mesurer sa science des couleurs et l’audace de ses lignes, agencées à la manière d’un vitrail.
Théoricien du groupe nabi, Denis se consacra invariablement à des innovations formelles que le musée d’Orsay expose sans commune mesure depuis l’exposition lyonnaise de 1994 et la
rétrospective de 1970 au musée de l’Orangerie. Et la création de Denis doit beaucoup à la fortune d’un mouvement plébiscité par l’histoire de l’art, les deux expositions ne sacrifient pas à la facilité. Elles interrogent une production remarquablement cohérente, des toiles nabies aux grandes compositions sacrées des années 1920 et 1930 en passant par le cycle de l’Histoire de Psyché (musée de l’Ermitage, 1908) exceptionnellement reconstitué au musée d’Orsay.
C’est précisément en raison de sa cohérence, perçue comme une inertie, que l’on reprocha à l’artiste son prétendu académisme. Or, sa création protéiforme est d’une actualité stimulante. Illustrateur ou décorateur, travaillant à fresque ou sur vitrail, Denis, à l’image de son ami Maillol dont le musée d’Orsay présente quatre sculptures éloquentes, interrogea sans discontinuer la structuration des formes et la puissance des couleurs. Idéale ou sacrée, l’œuvre de celui dont « l’œil bleu regardait à l’intérieur », selon Bonnard, est avant tout d’une exigence toute moderne.
Aussi les deux manifestations, lumineuses de complémentarité, auraient-elles certainement satisfait le vœu, finalement pas si pieux, d’un Maurice Denis cherchant à atteindre par sa peinture « l’expression, l’émotion, la délectation ».

Biographie

1870 Maurice Denis naît à Granville. 1888 Admis à l’École nationale des beaux-arts, il participe à la formation du groupe des nabis. 1901 Au Vésinet, il débute la décoration de l’église Sainte-Marguerite. 1911 Prépare son Histoire de la musique pour le théâtre des Champs-Elysées. 1914 Denis achète l’ancien hôpital général, édifié par Louis XIV et Madame de Montespan à Saint-Germain-en-Laye. Il le baptise le Prieuré. 1919 Il fonde les Ateliers d’art sacré avec Rouault et Desvallières. 1924 Peint Histoire des arts en France pour la coupole de l’escalier Dutuit du Petit Palais. 1939 Il publie son Histoire de l’art religieux. 1943 Renversé par une voiture, Maurice Denis meurt à l’hôpital Cochin à Paris.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°585 du 1 novembre 2006, avec le titre suivant : Maurice Denis

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