Mercredi 20 février 2019

Malraux, d’Angkor au Panthéon

Le Journal des Arts

Le 1 novembre 1996 - 1088 mots

Le 23 novembre, les cendres d’André Malraux, écrivain, aventurier, ministre sous de Gaulle, seront transférées au Panthéon. De ses dix ans à la tête du ministère des Affaires culturelles (1959-1969), on retient surtout le héraut de la Culture plus que l’action du ministre.

PARIS - Le 22 juillet 1959, André Malraux est nommé ministre des Affaires culturelles. Pour la première fois dans l’histoire de la République, la Culture est autonome et ne dépend plus de l’Éducation nationale. La création de ce ministère, aux ambitions restreintes, est le résultat de la relation étroite, pleine de passion et de fidélité, entre Malraux et le fondateur de la Ve République. "À ma droite, j’ai et j’aurai toujours André Malraux", écrivait dans ses mé­moires le général-président. "Sans le couple Malraux-de Gaulle, il n’y aurait pas eu de ministère des Af­faires culturelles", pense aujourd’hui Émile Biasini, directeur du Théâtre, de la Musique et de l’Action culturelle de 1961 à 1966 et, des années plus tard, secrétaire d’État aux Grands Travaux sous François Mitterrand.

Toutefois, de Gaulle ne s’intéressa guère à ce ministère, qui se résumait pour lui aux "Beaux-Arts" plus Malraux. Il appréciait surtout le "fulgurant jugement" de son fidèle ministre et lui laissait les mains libres. Beaucoup reprochent à Malraux de ne pas avoir profité de cette relation exceptionnelle pour obtenir davantage de crédits. Le budget du ministère des Affaires culturelles n’a représenté à son maximum, en 1968, que 0,43 % des dépenses de l’État, dont le quart était absorbé par l’Opéra et l’Opéra-Comique. "Mal­raux n’avait pas d’activité réelle en tant que ministre. Il se désintéressait du détail de ce que l’on faisait, reconnaît Émile Biasini. C’était un caractériel, plein de vues géniales et de médiocrités quotidiennes". Encore plus sévère, le compositeur et chef d’orchestre Pierre Boulez lâche : "Une machine à paroles. Nul dans l’action. Toujours entre les vapeurs du haschich ou du champagne, il ne prenait aucune décision, s’en remettait à son chef de cabinet. Malraux était tabou. Y toucher, c’était toucher à de Gaulle. Alors, personne n’osait rien dire."(1) Administrer semblait profondément ennuyer Malraux. "Il pensait que seul l’exaltant remue et conduit les foules, et qu’une fois le signe donné, les choses se poursuivent, en entrant dans le train-train, sans souffrir alors des variations politiques", a écrit plus tard André Holleaux, un de ses anciens directeurs de cabinet.

Plus que le ministre des Affaires culturelles, Malraux a été, selon l’expression de Michel Debré, Premier ministre de 1959 à 1962, "le ministre du rayonnement culturel, l’ambassadeur du gaullisme à travers le monde". D’Athènes au Mexique, des États-Unis à Brasilia, il n’a cessé d’exercer ses talents d’orateur et de déployer sa verve lyrique. Chantre de la culture mondiale, Malraux s’est voulu théoricien de l’art, composant son Musée imaginaire au gré de ses inclinations esthétiques et définissant l’art comme "le seul espoir devant le néant, la seule expression possible de la dignité et de la liberté". Puis il propose de créer dans les villes de province un musée où l’on pourrait admirer les reproductions des plus grands chefs-d’œuvre de la peinture française."Le rôle des musées dans notre relation avec les œuvres d’art est si grand que nous avons peine à penser qu’il n’en existe pas, qu’il n’en exista jamais, là où la civilisation de l’Europe moderne est ou fut inconnue, et qu’il en existe chez nous depuis moins de deux siècles", écrit-il dans Le Musée imaginaire en 1947.

Les débuts du ministère ne furent pas faciles. Pendant les deux premières années, les Affaires culturelles n’eurent pas d’autonomie budgétaire et durent faire face à l’ironie et à la répugnance des hauts fonctionnaires de l’Éducation nationale à venir y travailler. Le ministère a manqué de cadres et de jeunes fonctionnaires brillants. L’ad­mi­nistration eut également du mal à passer de l’image "beaux-arts", arts d’agrément, à l’idée d’une véritable action culturelle.

La rupture de Mai 68
Ce­pen­dant, Malraux comp­te à son actif quelques réussites et "avant tout, celle d’avoir créé le ministère, estime Émile Biasini, avec la volonté libérale de faire de la culture non pas un divertissement élitiste et bourgeois mais un bien destiné à tous". Malraux a su nommer à la tête d’institutions culturelles des écrivains et des artistes : Gaëtan Picon à la direction générale des Arts et Lettres, Balthus à l’Académie de Rome, Georges Auric à l’administration générale de l’Opéra. On peut retenir l’inventaire du patrimoine artistique, la création des Maisons de la culture – qui ont remis en cause les institutions culturelles traditionnelles –, le blanchiment de Paris, la réforme de l’enseignement des arts, les fonds régionaux de soutien aux arts plastiques, à la musique, au théâtre, la loi sur les secteurs sauvegardés des villes anciennes, la loi sur les dations. Mais sa politique culturelle est apparue surtout défensive, privilégiant la protection du patrimoine, préférant les musées aux galeries.

La révolte étudiante de mai 1968 révèle les contradictions de Malraux-ministre. Alors qu’il avait nommé Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault à la tête du théâtre de l’Odéon en 1959, il les chasse en 1968, les accusant de soutien aux étudiants en révolte, lui pourtant si respectueux de la liberté des créateurs. Il révoque le directeur d’une Maison de la culture et en mute un autre. Il se coupe un peu plus de la jeunesse et des intellectuels, qui le considèrent depuis longtemps comme un traître. Déjà en 1960, il avait reproché à sa fille Florence d’avoir signé aux côtés de personnalités du monde de la culture et des arts le "Manifeste des 121", qui dénonçait l’usage de la torture en Algérie et appelait à la désertion les jeunes du contingent. Le 30 mai 1968, il défile pour l’Ordre sur les Champs-Élysées afin de soutenir De Gaulle contre la "chienlit". Quand le général quitte le pouvoir, il ne lui reste donc plus qu’à suivre celui qui a été, selon sa fille Florence, "la seule femme aimée à la folie".(2)

L’automne Malraux, à retenir :
- "André Malraux sous le regard de Gisèle Freund", jusqu’au 1er décembre, Galerie nationale du Jeu de Paume, place de la Concorde, 75008 Paris.
- Campagne d’affichage constituée de photos de Malraux, jusqu’au 30 novembre, dans environ 200 villes de France.
- Création d’un prix "André Malraux" par le ministère de la Culture, qui récompensera chaque année une création artistique originale ou une œuvre de l’esprit symbolisant le thème de l’engagement. Pour l’année 1996, le prix sera décerné en décembre par le Comité national André Malraux, présidé par Jorge Semprun.

1. Entretien accordé à Télérama, 7-13 septembre 1996.
2. Propos rapporté par Jean-François Lyotard dans Signé Malraux, Grasset, 1996.

L’écrivain, l’anti-fasciste, le ministre
1901. Georges André Malraux naît à Paris, le 3 novembre.
1921. Premier livre, Lunes en papier.
1923-1924. Inculpé à Phnom Penh pour vol de statues au temple khmer Bantai-Srey, il est condamné à trois ans de prison ferme. En appel, sa peine est réduite à un an avec sursis, grâce au soutien de plusieurs écrivains.
1933. La Condition humaine (prix Goncourt).
1936. Il s’engage aux côtés des républicains espagnols et crée l’escadrille España.
1937. L’Espoir.
1944. Après avoir refusé de donner suite aux propositions des premiers résistants en 1941-1942, il participe au maquis en 1944, sous le nom de colonel Berger, dans le Lot, la Dordogne et la Corrèze.
1945. Rencontre le général de Gaulle et devient son conseiller technique. Il est nommé ministre de l’Information le 21 novembre. Il quitte son ministère en janvier 1946 à la suite de De Gaulle.
1947. Délégué à la propagande du RPF (Rassemblement du peuple français), parti créé par De Gaulle. Il publie Le Musée imaginaire, premier tome de La Psychologie de l’art.
1959. Nommé le 22 juillet ministre d’État chargé des Affaires culturelles.
1964. Inaugure la première Maison de la culture à Bourges, le 18 avril.
1967. Antimémoires.
1969. Quitte le pouvoir après la démission de De Gaulle.
1976. Meurt le 23 novembre.

Des ambitions restreintes
À sa création, le ministère des Affaires culturelles est principalement constitué de l’ancien service des "Beaux-Arts" du ministère de l’Éducation nationale : la direction générale des Arts et Lettres, la direction de l’Architecture et la direction des Archives de France. Viennent s’y ajouter le Centre national de la cinématographie, jusque-là dévolu au ministère de l’Industrie et du Commerce, et les éléments des services du haut-commissariat à la Jeunesse et aux Sports chargés des activités culturelles. Mais après quelques mois d’existence, l’éducation populaire est récupérée par les services de la Jeunesse et des Sports, et les autres transferts espérés n’ont pas lieu. Ce n’est qu’en 1974 qu’une direction du Livre est bâtie à partir d’amputations sur l’Éducation nationale (Bibliothèques), l’Industrie et les Affaires étrangères (Fonds culturel pour l’aide à la diffusion commerciale du livre français à l’étranger), à laquelle s’ajoute la tutelle de la Bibliothèque nationale en 1982. Le ministère sous Malraux est donc écarté du livre, et la télévision reste sous la tutelle du ministère de l’Information. Malraux ne réussit pas non plus à arracher les Affaires culturelles extérieures au ministère des Affaires étrangères.

Il a dit...
- "Il ne s’agit pas de contraindre à l’art les masses qui lui sont indifférentes. Il s’agit d’ouvrir le domaine de la culture à tous ceux qui veulent l’atteindre." (Appel aux intellectuels. Discours prononcé le 5 mars 1948, à la salle Pleyel à Paris).
- "Aujourd’hui, il n’y a plus de signification de l’homme et il n’y a plus de signification du monde, et si le mot culture a un sens, il est ce qui répond au visage qu’a dans la glace un être humain quand il y regarde ce qui sera son visage de mort. La culture, c’est ce qui répond à l’homme quand il se demande ce qu’il fait sur la terre." (Discours prononcé à l’occasion de l’inauguration de la Maison de la culture d’Amiens, le 19 mars 1966).
 Ces citations sont extraites de André Malraux, La politique, la culture. Discours, articles, entretiens (1925-1975), présentés par Janine Mossuz-Lavau, éditions Gallimard, 1996.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°30 du 1 novembre 1996, avec le titre suivant : Malraux, d’Angkor au Panthéon

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