Mardi 10 décembre 2019

Architecture

Maison de ville

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 14 juin 2002 - 847 mots

À la lisière de deux arrondissements parisiens mythiques, les XIXe et XXe, dans une voie privée qui fleure bon le temps des cerises, un petit bâtiment lumineux, tout de verre, d’aluminium, d’acier et
de béton vient de voir le jour. Il est signé « Metek », nom de code de deux très jeunes architectes, dont c’est la première construction.

PARIS - La rue de Belleville escalade la colline sur laquelle autrefois vignes et moulins fleurissaient. Dans ce sens, ce n’est plus la descente, mais la remontée de la courtille.

À main droite, le XXe arrondissement. À main gauche, le XIXe. À mi-chemin des métros Pyrénées et Jourdain, sur la gauche, la rue de La Villette qu’on emprunte. À nouveau à gauche, voici la villa de l’Adour auparavant traversante, mais qui aujourd’hui, close par un mur à une extrémité, est devenue une sorte de retiro odoriférant ; un sol pavé, des grilles et des jardins. Des bambous, des troènes, des acacias du Japon, des roses trémières...

Et comme toujours dans ce quartier, une population mélangée. Des vieux de la vieille du Belleville mythologique cohabitent avec des arrivants plus récents, des cinéastes et des photographes, des architectes et des comédiens, des cantatrices et des designers... Au 3 de la villa se trouve un bâtiment qui étonne sans aucunement détonner. La façade mêle subtilement le verre et l’aluminium laqué, le noir et le blanc, la droite et l’oblique, le transparent et l’opaque, et est tout juste séparée de la rue par un muret de briques peintes percé d’ouvertures en bois à claire-voie.

Adossé à un mitoyen qui lui sert de quatrième mur, et derrière lequel se cache un ancien lavoir réhabilité et reconverti en logements, l’ensemble occupe un terrain de 57 m2 dont 45 seulement étaient constructibles. Résultat apparent, une maison de poupée contemporaine s’étageant sur quatre niveaux, dégageant une surface au plancher de 130 m2. Un tour de force sur une si petite parcelle et compte tenu des obligations administratives, juridiques et constructives de toutes sortes.

À l’intérieur donc domine la structure en acier omniprésente et laquée noire. Sols et plafonds sont en béton et le mobilier est en grande partie intégré à la construction même, en béton lui aussi. Des escaliers très simples et très dessinés, structurant l’espace, mènent aux différents niveaux. En sous-sol, un espace polyvalent est dévolu au son et à l’image. Au premier étage, un balcon, une cuisine, une salle de bains et un double espace en décroché. Au deuxième étage, la chambre. Et, pour couronner le tout, une terrasse accessible et en décroché elle aussi.

À l’évidence, cette maison, destinée à servir tout à la fois d’atelier et de logement, a été pensée, dessinée, édifiée. Mais, outre la lumière omniprésente et qui se reflète sans cesse sur les parois, ce qui étonne le plus, c’est le jeu constant de contraction et de dilatation des espaces, obtenu par l’intersection des volumes, la variation des hauteurs sous plafond et la succession des surprises ménagées tout au long du parcours.

Les auteurs, deux jeunes architectes, Sarah Bitter et Nathalie Blaise, tout juste soixante ans à elles deux, sont diplômées de l’École d’architecture de Versailles où elles se sont rencontrées et ont décidé de créer de concert leur agence. Mais d’abord, l’expérience, les expériences.

En ordre dispersé, elles partent donc pour Berlin et Barcelone, Séville et Marseille, Monaco et ailleurs encore, avant de se retrouver à New York où elles fondent enfin leur agence, en 1999, et à laquelle elles donnent le nom de “Metek”, du grec “meta” : parmi, et “oïkos” : les maisons.

Retour à Paris, sans commande et sans projet, elles décident de se passer commande à elles-mêmes et d’édifier ainsi leur premier projet. Ballade dans le nord-est parisien, découverte de la villa de l’Adour où une parcelle est disponible, abritant les restes d’un atelier de réparation automobile abandonné depuis plus de vingt ans. La parcelle a changé plusieurs fois de mains durant ces vingt ans, mais jamais aucun permis de construire n’a été accordé. Sarah et Nathalie planchent et, miracle, un permis de construire leur est accordé. Obtenu de haute lutte au cœur d’un quartier dont le nom n’est autre que “Combat”. Huit mois de chantier, avec une succession de problèmes d’entreprises, et c’est enfin la fête d’inauguration le 16 mai 2002, par une nuit de printemps à la douceur extrême et avec la complicité d’amis musiciens, danseurs, comédiens, cinéastes... Seule ombre au tableau, quelques riverains et associations de quartier qui ont pris ombrage de la réussite, traduit Metek par “métèque”, et considéré les deux jeunes architectes comme des “étrangers dont le comportement est jugé défavorablement” (Petit Larousse Illustré). Réaction curieuse et déplacée dans un quartier que l’on connaît pourtant comme ouvert à toutes les origines, à toutes les civilisations, à toutes les cultures et à toutes les expressions.

Mais déjà la rumeur circule, et nombreux sont ceux qui viennent, du quartier ou d’ailleurs, contempler le petit bijou édifié par Sarah Bitter et Nathalie Blaise, et qu’elles ne manquent pas, pour l’instant, de faire visiter, offrant même un café ou une citronnade aux curieux.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°151 du 14 juin 2002, avec le titre suivant : Maison de ville

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