Jeudi 19 septembre 2019

L’œil du Tigre

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 15 janvier 2014 - 925 mots

L’Historial de la Vendée inaugure son « Année Georges Clemenceau » avec une exposition sur l’homme d’État, ses relations avec les artistes et ses différents combats au nom de l’art.

«Il [Monet] alla chercher la toile, au moment de mon départ, et, la jetant dans ma voiture : “Emportez-le, dit-il d’un ton bourru, et qu’on ne m’en reparle plus.”. » La scène, narrée par Georges Clemenceau (1841-1929), se passe à Giverny. Claude Monet a déjà détruit deux autoportraits, et le Tigre le convainc d’épargner le troisième. Peinte en 1917, cette toile aujourd’hui dans les collections du Musée d’Orsay était l’un des trois tableaux du maître impressionniste encore en sa possession, avec Étude de rochers, la Creuse : Le Bloc (1889), dans la collection de la reine d’Angleterre, et Gondole à Venise (1908), que l’homme d’État légua au Musée des beaux-arts de Nantes.

Double programmation
Clemenceau, homme de combats, n’est plus à présenter. Son désir de faire du Musée de l’Orangerie, à Paris, l’écrin des « Grandes Décorations » de son fidèle ami Monet, est également connu. Mais l’Histoire est riche. En témoigne l’Historial de la Vendée, aux Lucs-sur-Boulogne (Vendée), avec cette exposition qui examine les multiples liens qui ont fait de l’art l’un des chevaux de bataille du « Père la Victoire ».

Le sujet est inédit. Christophe Vital, directeur des lieux, caressait l’idée depuis plusieurs années. Sur l’impulsion du nouveau président du conseil général de Vendée, dont dépend l’Historial, l’exposition est très vite programmée et coïncide avec la première année des commémorations de la Grande Guerre – labellisée « Exposition d’intérêt national », elle n’est cependant pas estampillée « Mission Centenaire 14-18 ».

En cette année de célébrations, la redite est soigneusement évitée : le chapitre sur la collectionnite aiguë de Clemenceau, féru d’estampes et d’objets décoratifs asiatiques, a été abandonné lorsqu’est apparu le projet du Musée Guimet sur ce même sujet. Tandis que l’exposition parisienne fera étape en Vendée au mois d’octobre (1), la présentation vendéenne s’est recentrée sur les relations de Clemenceau avec les artistes de son temps. Par cet heureux hasard de la programmation, 2014 est devenue à l’Historial « L’Année Clemenceau » avec, pour parachever le programme, un colloque prévu en duplex, par visioconférence, entre les deux institutions en Vendée et à Paris (20 et 21 mars).

Enfant déjà, Clemenceau intéressait les artistes. Âgé de 10 ans, il pose pour son père pour un délicat portrait peint dans lequel son regard volontaire crève déjà la toile. « Il était magnifique. Sa tête ? Une tête en acier, solide comme un bateau blindé. Quand nous sommes sortis, je la connaissais par cœur ; je l’aurais faite, non comme un portrait, mais comme une synthèse ; elle était admirable par sa construction : un caillou de puissance », disait de lui Aristide Maillol. Signés Auguste Rodin, Édouard Manet ou François Sicard, aucun de ces portraits peints ou sculptés n’a pourtant trouvé grâce à ses yeux, hormis celui esquissé par son ami Eugène Carrière. Monet, lui, ne prit jamais le pinceau pour immortaliser son ami.

Soutien à la création
S’il fut source d’inspiration pour les artistes, Clemenceau apporta avant tout un soutien de taille à la création contemporaine avant-gardiste – jusqu’à un certain point ! Usant des différentes positions de pouvoir qu’il occupe, il donne le dernier coup de pouce pour faire entrer l’Olympia de Manet dans les collections du Louvre ; il persuade le ministre des Beaux-Arts de faire l’acquisition (à un prix dérisoire) du portrait de la mère de James Abbott McNeill Whistler (L’Arrangement en gris et noir no 1, 1871, prêt exceptionnel du Musée d’Orsay) ; Aristide Maillol décroche par son biais la commande d’un monument à Auguste Blanqui ; une Cathédrale de Monet entre dans les collections du Musée du Luxembourg…

De tous ses engagements, les plus personnels sont, sans surprise, les plus touchants : ainsi, en « une » de La Justice, le journal qu’il a fondé, Clemenceau livre sur cinq colonnes pleines son admiration pour la série des « Cathédrales de Rouen » de Monet vue chez le marchand d’art Paul Durand-Ruel. Les artistes auxquels il propose des collaborations, pour illustrer ses ouvrages littéraires, sont encouragés à sortir des sentiers battus. Pour les lithographies accompagnant Au pied du mont Sinaï, Henri de Toulouse-Lautrec délaisse la colline de Montmartre et s’aventure dans le quartier juif de Paris. Et pour les planches illustrant Démosthène, Antoine Bourdelle se lance dans la création de reliefs en terre, inspirés de l’antique, qui seront retranscrits à l’encre noire par le graveur.

D’une parfaite maîtrise, le parcours développe avec soin chacune des facettes du personnage, du journaliste à l’homme public, du modèle contrarié au collectionneur en passant par l’homme de lettres et en révèle au passage quelques trésors. À l’image de cette trentaine de dessins érotiques d’Auguste Rodin retrouvés en 2005 dans une enveloppe glissée entre deux documents d’archives dans les collections du Musée Georges-Clemenceau, à Paris. À chacun ses secrets.

(1) « Clemenceau – Le Tigre et l’Asie », du 12 mars au 16 juin, Musée national des arts asiatiques-Guimet, à Paris ; du 5 juillet au 6 octobre, Musée des arts asiatiques de Nice ; du 25 octobre 2014 au 25 janvier 2015, Historial de la Vendée.

jusqu’au 2 mars, Historial de la Vendée, 85170 Les-Lucs-sur-Boulogne, tél. 02 51 47 61 61, www.historial.vendee.fr, tlj 10h-18h. Catalogue, Somogy éditions d’art, 280 p., 300 ill., 32 €.

Commissaire général : Christophe Vital, directeur du patrimoine culturel, conservateur en chef des musées, conseil général de la Vendée
Commissaire scientifique : Florence Rionnet, docteure en histoire de l’art moderne et contemporain, responsable des partenariats scientifiques, conseil général de la Vendée

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°405 du 17 janvier 2014, avec le titre suivant : L’œil du Tigre

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