L’œil de Serge Lutens

L’art comme une nécessité

L'ŒIL

Le 1 novembre 1998

Rencontre avec l’un des grands créateurs de notre siècle, qui transforme en art majeur tout ce qu'il touche et le dit en images. Ni maquilleur ni coiffeur, ni décorateur, ni peintre, ni créateur de meubles, objets, robes ou bijoux, ni photographe, ni metteur en scène, ni « nez » pour un grand parfumeur.

Serge Lutens est artiste jusqu’à l’extrême, de la même manière que Sonia Delaunay était la grande Dame de la Couleur ou le Corbusier, l’Architecte de l’Impossible... Son univers insolite et troublant a ses escales dans le temps, et ses femmes sculptures, magiques images, traversent le miroir du réel pour électriser les sens de l’amateur qui les contemple. Depuis bientôt vingt ans, Serge Lutens est responsable de l’image de beauté de la firme japonaise Shisheido. Dans la paisible retraite de sa maison de Marrakech où il vit la plus grande partie de l’année et où personne n’a droit de visite, il élabore les produits et les parfums de la marque, en dessine les flaconnages, prépare la conception des films et photos qu’il réalise lui-même sur ses idées, fabrique les objets de ses futurs décors, imagine des coiffures, manipule des tissus... pour aboutir aux images choc que l’on sait. Tout a commencé dans les brumes lilloises : à l’âge où d’autres jeunes garçons s’inspirent du style du Prince Éric pour rouler leurs socquettes et s’initient, le jeudi, aux jeux de piste et aux nœuds marins, Serge Lutens invente pour ses amies du lycée des objets et vêtements autour desquels il les photographie. Il les maquille aussi, mais d’une manière particulière, irréelle, qui ne s’inspire en aucun cas de la vogue des Sixties : il aime le blanc et le noir, ce qui n’est pas du tout à la mode dans cette période acidulée... De la même manière, bien avant les antiquaires branchés de la Rive Gauche, il redécouvre les sensuelles matières du mobilier des années trente qu’il utilise pour les décors de ses films.
Autodidacte visionnaire, concepteur total de ses créations, Serge Lutens suit son chemin jusqu’à parvenir à une célébrité discrète : on ne le rencontre pas dans les restaurants ni les galeries à la mode car ce bel homme, toujours vêtu de noir, préfère la couleur de la nuit, son élément. Mais les photographies de ses femmes kaolins, maquillées pour un mystérieux rituel, habillées de vêtements vus nulle part, sont repérables au premier coup d’œil : belles et sophistiquées jusqu’à l’extrême, hiératiques, inaccessibles, elles appartiennent aux magazines de mode les plus pointus et aux grands musées internationaux.

L’œuvre de Serge Lutens est si personnelle, que l’on ne peut y trouver aucune référence, et que l’origine de ses inspirations est difficile à déceler :
« Un artiste ne produit que ce qu’il a besoin de produire, et, en ce qui me concerne, c’est une nécessité. Ces images sont des évocations qui sont plutôt des convocations, puisque je les fabrique. Je ne sais pas d’où viennent mes idées, car elles sortent de mon inconscient, d’un imbroglio de choses accumulées au cours des années, de moments d’émotion dont je ne me souviens plus mais qui sont là, très forts... La mémoire, après tout, n’est qu’un mensonge, et mes souvenirs ne sont pas importants, ce qui est intéressant est la manière de les formuler. Il y a des moments de ma vie d’enfant, les livres et les journaux que je lis, la peinture et les films impressionnistes allemands que j’ai vus, la musique que j’écoute, des choses qui m’ont charmé, choqué, séduit... Ce que je fais me donne un bonheur rare, mille fois supérieur à ce que peuvent connaître les autres individus, mais cela n’arrive pas souvent, si bien, qu’en fait, les autres sont heureux beaucoup plus souvent que moi ! ».

On sait que, de Bach à Kurt Weil en passant par Duke Ellington, la musique tient une grande place dans la préparation de ses prises de vues, au même titre que le décor ou le maquillage :
« La musique apporte à l’image sa réalité, elle fait partie de sa préparation, c’est elle qui fait apparaître le personnage ; elle donne le tempo et dirige la photo. Je passe des heures à préparer des musiques, mais, au moment venu, ce n’est plus moi qui choisis, c’est l’image qui parle : cette musique marche bien, celle-là, pas du tout ! »

Ce qui intrigue aussi dans la composition des photos ou des films de Serge Lutens est, autour de ses maquillages – de ses masques, pourrait-on presque dire – sa manière d’interpréter décor, objets et costumes :
« Toutes ces choses ne sont que des instruments disciplinés pour formuler une image. Il ne s’agit pas pour moi de décors, ni de bijoux, il ne s’agit pas de maquillage, mais de peinture sur un visage : ce qui compte c’est la finalité, formuler cette image avec les éléments en question. À ce moment-là seulement, elle devient une œuvre d’art. J’aborde la photographie et le cinéma comme un peintre plus que comme un photographe ou un cinéaste, car les visages de mes femmes ne sont pas maquillés : ils sont peints. »

Un autre élément important de son univers fut, il y a trente ans, la découverte de Marrakech : il l’appelle maintenant « sa bibliothèque des odeurs » :
« J’ai connu cette ville intacte, elle m’a beaucoup appris, et, avec elle, je vis un peu dans mes illusions. Je ne voyage plus, mais je me déplace, et je reste avec moi-même. Marrakech est évidemment un lieu idéal pour créer des parfums, surtout pour quelqu’un comme moi qui ne travaille pas du tout sur les règles ordinaires du marketing ! Il y a toujours devant moi une route magique qui donne envie de créer des choses, et je n’ai qu’un guide : la beauté. Aujourd’hui, le parfum est un produit socioculturel, car on n’achète pas une odeur, mais un personnage auquel on croit s’identifier et dans lequel on va se glisser : une femme libre, féminine et active, ayant des enfants, ou encore un homme sportif, un gentleman ou un play-boy... C’est le dernier sens de l’esprit instinctif, récupéré, comme les autres. Les parfums que nous faisons ne sont justement pas faits pour installer un type de personnage, et ils sont souvent indifféremment portables par un homme ou par une femme : il n’y a pas de sectarisme ! Ce sont des senteurs conçues pour des gens très gâtés qui sont lassés de tout le reste. C’est le secret de la vie, d’être très gâté... »

Quels autres projets Serge Lutens pourrait-il avoir ?
« Je suis très prudent avec les châteaux en Espagne et les maisons au Portugal... »

Serge Lutens par Serge Lutens, éd. Assouline, 152 p., 750 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°501 du 1 novembre 1998, avec le titre suivant : L’œil de Serge Lutens

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