L’œil de Jean-Paul Pigeat

Jardins de paysagistes ou jardins d’artistes ?

L'ŒIL

Le 1 juillet 1999

En quelques années, le Festival international des Jardins de Chaumont-sur-Loire est devenu une manifestation célébrée dans le monde entier pour la rigueur du travail réalisé et l’exubérance des propositions scénographiques. Jean-Paul Pigeat, son bouillant directeur, préside comme chaque année à l’organisation de cette huitième édition, aujourd’hui consacrée aux potagers.

Comment expliquez-vous l’actuel engouement pour les jardins et leur histoire ?
Aujourd’hui, nous assistons à une grande soif de naturel, à un fort désir de reconnaissance sociale grâce à l’image verte. De plus, le jardin est un domaine assez facile d’accès ; un domaine d’apprentissage technique et de rapport au temps plus distancié. Le trait correspond bien à notre époque ! La mode des jardins a débuté à la fin des années 80, moment de profonde mutation socio-économique. À cette époque, les gens en France se sont soudainement préoccupés d’autre chose que de leur habitat ou l’achat de leur voiture. Les traites sont désormais payées. Nombre de familles ont découvert qu’il y avait un extérieur à leur maison et qu’il fallait l’aménager. Avec quelques autres, j’avais perçu les prémisses de cette tendance dès les années 70, époque où je me passionnais pour les questions d’environnement.
À Beaubourg, j’ai ensuite organisé des expositions sur le paysage, sur l’eau. J’ai donc assisté à l’émergence des débats sur la question de l’aménagement de l’espace. Les Français devenaient de plus en plus exigeants avec l’architecture. Ensuite, ce fut avec le paysage, au sens large du terme. La mode pour les jardins n’est que la conclusion logique de ce changement de sensibilité. C’est pourquoi, je ne crois pas que la passion pour la nature, et plus particulièrement pour les jardins, soit un dérivé de l’actuelle crise urbaine. Cela joue, mais je reste persuadé que cette nouvelle demande possède un caractère résolument culturel. Ainsi, l’expérience de la campagne a disparu avec la génération de nos parents. Les jardins constituent indéniablement une compensation à ce phénomène. Ils sont de simples tentatives pour reconstruire des racines « authentiques ». Vous savez, pour beaucoup de personnes, c’est très important de se sentir propriétaire d’un lieu naturel, d’un morceau de campagne. Il ne faut pas oublier que beaucoup de jardins sont aussi des espaces de représentation. On fait semblant d’y cultiver des légumes et des fleurs, semblant d’être Louis XIV en donnant un peu d’organisation à tout cela. Ce n’est vraiment pas un hasard si le marché du jardin constitue un domaine en incroyable expansion économique, au point d’écraser lentement les autres marchés du loisir.

Le fait qu’il y ait de plus en plus d’artistes qui se mettent à créer des jardins répond à ce même phénomène ?
C’est un effet de mode. Aujourd’hui, deux visions s’opposent. Celle du XIXe siècle qui voulait que dans tout jardin, on pose une statue. L’autre correspond à une vision plus dynamique de l’espace. Cette vision peut aller du côté du Land Art ou répondre, sur des échelles plus petites, à des pratiques comparables à celle de Ian Hamilton Finlay qui, à mon avis, est actuellement le seul artiste qui sache faire quelque chose entre la sculpture et le jardin (L’Œil n°489). Dans son jardin de Little Sparta, en Écosse, on perçoit immédiatement sa capacité à comprendre ce que sont l’échelle et la dimension d’un jardin. Quel ennui lorsque l’on regarde ensuite les jardins publics français avec leurs sculptures décoratives. En fait, il faudrait poser la question autrement : peut-on demander à un artiste de réfléchir en termes de jardinier ? À Chaumont, chaque fois qu’un artiste a posé une œuvre dans l’espace qui lui était imparti, nous étions un peu déçus. Au contraire, lorsque ces mêmes artistes poursuivent un travail de réflexion, souvent à la lisière des arts appliqués, le résultat est surprenant. Je pense ainsi à Keiichi Tahara, mais aussi à Bob Wilson avec son idée de scénographie changeante : au fur et à mesure de leur croissance, les plantes déclamaient le même texte court de multiples façons.
La vocation du Festival de Chaumont est avant tout d’être un laboratoire d’essais.

Un laboratoire un peu fou ?
Le projet peut effectivement paraître délirant. Chaque année nous réalisons une vingtaine de jardins que nous détruisons quelques mois plus tard pour ensuite tout recommencer l’année suivante. Nous allons donc à l’encontre d’un tabou : celui de la vie. Détruire un jardin, c’est détruire symboliquement la vie. Curieusement le public s’est parfaitement fait à cette idée.

Dans les propositions qui vous sont adressées, quelles évolutions avez-vous constatées ?
Au fil des années, les propositions se font plus techniques, plus sérieuses, d’horizons géographiques plus diversifiés. Cette année, nous avons un jardin portugais, chinois, indien et du Bengladesh. Mais pour nous, la vraie évolution c’est que les bons projets ne viennent plus seulement du crayon des paysagistes. Presque toutes nos surprises viennent de personnes auxquelles nous n’aurions pas pensé initialement, notamment celles qui viennent du design. Elles ont une façon d’appréhender les problèmes à la fois plus modeste et plus fine dans la réalisation des détails. Pour cette édition, Jean-Paul Collaert et Jean-Michel Wilmotte ont créé un merveilleux jardin des paresseux. Nous avons aussi un jardin où de jeunes étudiantes en design entrecroisent des bandes de terre comme la trame d’un tissu. Jamais un paysagiste n’aurait inventé un pareil objet.

Quel est le thème cette année ?
Le potager. Le visiteur ne voit que des potagers, tous très différents par leurs formes, leurs origines ethniques et les pratiques mises en œuvre.
Tout peut s’y manger. En France, les potagers souffrent encore du système d’alignement, de l’organisation rationnelle de l’espace. Ce que nous montrons est l’exact contraire.

Au cours de ces années, vous avez également fait des découvertes en termes de plantes ?
En dresser la liste serait fastidieux.
Il faut aussi dire que nos interlocuteurs, les pépiniéristes, ont accompli une véritable révolution. On peut désormais trouver chez eux de multiples variétés de plantes. Regardez la différence entre un catalogue Delbard, le spécialiste des rosiers, vieux de 15 ans, et celui de cette année avec ses milliers de références, c’est ahurissant !

Comment a évolué le public ?
À notre grande surprise, le succès a été immédiat. Les deux premières années, nous avions une forte proportion de gens très sophistiqués. Aujourd’hui, nous avons toutes sortes de publics : populaire, intellectuel, beaucoup de jeunes et d’étrangers. Il est vrai que l’on ne se promène pas dans ce festival comme à Vaux-le-Vicomte, où il est de bon ton d’avoir l’air concentré et inspiré. À Chaumont, les gens rient, reviennent sur leurs pas, déambulent, s’isolent pour mieux s’apostropher ensuite. Mais le Festival n’aurait aucun sens s’il n’était pas complété par d’autres activités. Nous assurons près de 40 000 heures de formation par an dans une trentaine de secteurs. Nous avons aussi un bureau d’étude qui nous permet de faire un travail de programmation auprès de certaines collectivités publiques.

Que pensez-vous des nouveaux jardins publics ?
Actuellement, les élus découvrent que produire du paysage, c’est produire de l’électeur. On trouve donc tout et n’importe quoi. Les commandes sont parfois un peu folkloriques, souvent anarchiques, et toujours passées auprès des même vedettes. Nous luttons contre cette tendance en proposant systématiquement une vraie réflexion sur le programme, puis en proposant ensuite des jeunes créateurs que nous trouvons talentueux. Au-delà de l’effet de mode avec ces personnes qui, sur l’heure, se prétendent grands amateurs de jardin, il existe des endroits merveilleux. Catherine Deneuve, par exemple, n’a pas attendu la mode pour être authentiquement passionnée par les jardins. Il y a trente ans, elle se passionnait déjà pour ces questions. Dans le plus grand secret, elle a lentement réalisé un jardin exceptionnel. Heureusement, il y a de nombreux exemples de ce type.

Outre les jardins, que collectionnez-vous ?
Je possède quelques œuvres mais je n’ai pas l’esprit de collection. Je suis quelqu’un qui aime offrir les choses aux personnes qui les trouvent belles. Une seule exception : quelques lithographies et gravures de Sam Szafran. Ma seule pathologie concerne les vieilles voitures.
Je n’arrive pas à les vendre. J’ai ainsi quelques modèles plus ou moins vieux, plus ou moins gros. En fait, je passe mon temps à réaliser mes rêves.

CHAUMONT-SUR-LOIRE, jusqu’au 24 octobre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°508 du 1 juillet 1999, avec le titre suivant : L’œil de Jean-Paul Pigeat

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque