Mercredi 21 février 2018

L’histoire de l’art a-t-elle les revues qu’elle mérite ?

La diversité de la recherche n’ayant pas toujours de support pour s’exprimer, de nouveaux titres trouvent leur place

Le Journal des Arts

Le 1 février 2008

Les revues scientifiques françaises consacrées
à l’histoire de l’art rendent-elles compte du dynamisme
et de la diversité de la recherche dans notre pays ?
À lire certaines d’entre elles, il est permis d’en douter. C’est certainement pour cela que de nouveaux titres continuent de voir le jour, et que le plus souvent, ils défendent une approche plurielle de
la discipline.

PARIS - Une petite précision sémantique s’impose en préambule. Qu’est-ce qu’une revue ? Une publication scientifique destinée à publier le fruit de travaux inédits, menés le plus souvent dans un cadre universitaire. Les exigences, on le voit, ne sont pas celles du journalisme et de la critique, et le temps dans lequel la revue s’inscrit n’est pas celui de l’actualité mais de la recherche. Un temps long, propice à l’investigation approfondie. Naturellement restreint, le public de ces revues est constitué d’historiens de l’art – qu’ils soient universitaires ou conservateurs –, mais aussi d’amateurs curieux.
Chaque publication cultive un domaine plus ou moins strictement délimité : si Histoire de l’art couvre un champ assez vaste, comprenant tous les arts de l’Antiquité à nos jours, la Revue de l’art comme la Gazette des beaux-arts (créée en 1859) affichent également une vocation générale, du Moyen Âge au XXe siècle (jusqu’au XIXe pour la seconde). D’autres affirment une plus grande spécificité, temporelle, comme les Cahiers du Musée national d’art moderne, ou disciplinaire (Études photographiques, Livraisons d’histoire de l’architecture, Nouvelles de l’estampe).
À l’origine de ce dossier, nous avons fait le constat que le paysage des revues d’histoire de l’art en France paraît singulièrement clairsemé, et rend insuffisamment compte de la diversité et du dynamisme de la recherche dans ce domaine.
Ancêtre du genre et seul mensuel, la Gazette des beaux-arts, fondée en 1859 par Charles Blanc, soit à l’aube des grands débats sur la peinture moderne, fut à l’origine une revue d’essence critique, tournée vers les artistes de son temps. “C’était un organe de combat, Georges Wildenstein a voulu en faire une revue d’histoire de l’art”, rappelle François Souchal, l’actuel directeur. La famille Wildenstein acquiert en effet le titre en 1929 et continue aujourd’hui de le soutenir. De 1955 à 1987, Jean Adhémar en a assuré la direction et contribué à en faire une référence. Il est paradoxal qu’une revue née sous les auspices de la modernité soit devenue une sorte de bastion de l’académisme et du conservatisme, où l’on disserte sans fin sur les subtilités iconographiques des Stanze de Raphaël ou des allégories de Botticelli. Le débat sur l’histoire de l’art a surtout déserté les colonnes de la Gazette.
Fondée en 1968 par André Chastel, la Revue de l’art, dirigée ces dernières années par Michel Laclotte et Antoine Schnapper, participait d’un désir de renouvellement et d’ouverture de la discipline. Aujourd’hui, elle apparaît comme une autre chapelle de l’académisme. Roland Recht, son nouveau directeur et titulaire de la chaire d’histoire de l’art au Collège de France, résume à sa façon la situation : “Ou la revue consacre une certaine histoire de l’art soucieuse d’établir des catalogues et des monographies, et elle déçoit de nombreux historiens de l’art, ou elle s’ouvre à tous les courants et l’autre partie ne s’y reconnaît plus.” Conclusion : “Une revue consensuelle n’existe pas.” Certes, mais une publication financée par le CNRS ne doit pas être mise au service d’une coterie. “Des objectifs d’origine ont été oubliés ou mis de côté”, reconnaît Roland Recht, qui se propose, avec le concours d’un nouveau comité de rédaction et d’un conseil scientifique également renouvelé, “d’introduire des débats théoriques et des prises de position méthodologiques” et “de donner un état du dynamisme de la recherche”, notamment dans les universités de province. Il entend également susciter plus de contributions sur le XXe siècle, parent pauvre des sommaires, et donner une place à la photographie. À ce propos, il note que “ceux qui cherchent dans le domaine de la photographie et du cinéma sont très intéressés par l’historiographie de l’histoire de l’art”.

Dans le champ de la photographie
Le travail accompli depuis plus de cinq ans par Études photographiques semble lui donner raison, et laisse à penser que le renouvellement viendra peut-être de ce champ encore en devenir. Selon André Gunthert, professeur à l’École des hautes études en sciences sociales et l’un de ses animateurs avec Michel Poivert et Clément Chéroux, cette publication semestrielle éditée par la Société française de photographie est née d’une inquiétude : “Si l’histoire de l’art poursuit sa route sur la voie aujourd’hui dominante, elle risque de devenir obsolète.” Face à cette situation, “la photographie peut indiquer un certain nombre de directions et d’approches susceptibles de renouveler les pratiques et les méthodes de l’histoire de l’art”, notamment par son caractère fortement pluridisciplinaire. “La dimension théorique (ou son versant méthodologique) est traitée de façon pragmatique dans le choix des objets et des approches”, c’est “une théorie en actes”. Une façon de retrouver l’esprit de l’histoire de l’art qui fut à l’origine une discipline pionnière dans le développement de nouveaux outils conceptuels. Se présentant comme “une sorte d’encyclopédie ouverte de la photographie”, enrichie d’une iconographie le plus souvent inédite, la revue répond non seulement aux attentes des chercheurs, qui n’avaient pas de support francophone pour publier, mais aussi à celle d’un lectorat, dont l’accueil a été extrêmement favorable.
Sous la houlette de Jean-Pierre Criqui, inspecteur à la Délégation aux arts plastiques, les Cahiers du musée national d’art moderne (Mnam) sont parvenus à cette sorte d’équilibre entre les différents courants de la recherche. À la fois historique, théorique et critique, ils donnent la parole aussi bien aux conservateurs du Musée national d’art moderne qu’aux universitaires français ou étrangers. Fondée en 1979, elle avait pour mission d’accompagner les activités du Centre Georges-Pompidou ; progressivement, elle s’est ouverte à d’autres préoccupations, devenant l’un des rares lieux de production théorique en France dans le champ de l’art moderne et contemporain. Néanmoins, la vie du Centre reste présente dans ses colonnes, puisque, dans le numéro 77, pas moins de trois articles étaient consacrés à Jean Dubuffet, parallèlement à la rétrospective. Jean-Pierre Criqui assume ce parti pris, et s’attache en outre à ouvrir l’espace de la revue aux artistes eux-mêmes. Dans la dernière livraison, c’est Jean-Marc Bustamante qui offre une série de photogrammes. La roborative section bibliographique témoigne par ailleurs d’un authentique travail de lecture critique et de commentaire qu’on ne trouve plus guère dans la presse. Car les revues ont aussi une fonction de relais entre lecteurs et auteurs. Si toutes sont dotées d’une telle rubrique, l’analyse n’est pas toujours aussi poussée. Ainsi, la Gazette se contente-t-elle d’une recension qui tient plus de l’information. Évidemment, comme dans n’importe quelle publication, il convient de savoir qui parle, car connivences et règlements de compte ne sont pas étrangers au petit monde de l’histoire de l’art. Vigilance donc.
Quelles que soient les divergences constatées par ailleurs, tous les animateurs de revues se retrouvent sur la place accordée aux chercheurs étrangers. À côté de la Gazette, dont la plupart des articles sont en langue anglaise, Études photographiques, les Cahiers, la Revue de l’art s’attachent à publier au moins un article traduit par numéro, car, comme pour la création contemporaine, la confrontation avec l’étranger ne peut qu’être un facteur de dynamisme.

Place aux jeunes
En revanche, malgré les efforts de chaque titre, l’opportunité offerte aux jeunes chercheurs de publier leurs travaux apparaît comme l’un des points faibles de notre pays. “Le système est au malthusianisme”, se désole Jean-Michel Leniaud, historien de l’architecture et professeur à l’École des chartes. “Nombreux sont, en effet, les mémoires de maîtrise, les diplômes d’études approfondies, les thèses de doctorat qui ne sont jamais portés à la connaissance des chercheurs, faute d’avoir été publiés”, constatait-il dans le premier numéro de Livraisons d’histoire de l’architecture (LHA). Lancée l’an dernier, cette revue semestrielle a pour objet déclaré de favoriser la publication des travaux réalisés par de jeunes chercheurs, qui le plus souvent sont titulaires d’une thèse ou en voie de l’être. Si cette revue privilégie, à l’instar de son inspirateur, les XIXe et XXe siècles, elle lie l’étude de l’architecture à celle “des arts qui s’y attachent”, selon la formule empruntée à Anatole de Baudot. Dans un souci de clarté, LHA ne propose que des numéros thématiques (“Paris” pour le n° 1, “L’édition et l’architecture” pour le n° 2). Elle répond en tout cas à un véritable besoin, car ce domaine apparaît insuffisamment développé en France, voire en déclin avec la disparition progressive de tout un tissu de revues savantes. Il existe bien le Bulletin monumental, mais celui-ci se limite au Moyen Âge et à la Renaissance, en privilégiant une approche archéologique. Quant à Monumental, éditée par les Éditions du patrimoine, il constitue en quelque sorte l’organe officiel de la compagnie des architectes en chef des Monuments historiques, et à ce titre n’est guère susceptible d’intéresser un public au-delà de ce cercle restreint.
À l’instar de LHA, Histoire de l’art, publiée depuis 1991 sous l’égide de l’Association des professeurs d’archéologie et d’histoire de l’art des universités (Apahau), poursuit théoriquement la même ambition vis-à-vis des jeunes chercheurs, mais s’ouvre aussi à des plumes reconnues ou à des auteurs installés. Passée de quatre numéros par an à deux, elle semble malheureusement en perte de vitesse. Il est vrai que les étudiants auxquels elle est destinée ne l’achètent guère, pas plus que les autres publications. Comme pour l’édition en histoire de l’art, la demande en provenance du milieu universitaire régresse dangereusement.
Malgré cette conjoncture intellectuelle défavorable, des revues continuent de naître. Ainsi, Olivier Bonfait, chargé de mission pour l’histoire de l’art à la villa Médicis, s’apprête à doter l’Académie de France à Rome d’une revue, joliment baptisée Studiolo. Le premier numéro, sur le thème “Paris et Rome 1680-1750”, sera en vente le 15 avril. “Quand j’étais maître de conférences, j’ai constaté qu’il y a beaucoup de mémoires qu’on ne peut pas réduire à vingt pages, et qui ne peuvent donc pas être publiés”, explique-t-il. Une revue annuelle, de 350 à 400 pages, pourrait leur offrir l’espace nécessaire. Conçue autour de la problématique des relations artistiques entre l’Italie, la France et l’Europe, cette revue se veut un lieu de rencontre entre les historiens italiens et français, et professe un salutaire œcuménisme à l’égard des divers courants de la discipline. Chaque numéro s’articulera autour d’un dossier ou de varia, et d’un forum qui dressera un état de la recherche sur un point précis. “Tout ça [...] pour faire avancer la discipline de l’histoire de l’art : non dans une idée de progrès (dans quel sens ?) mais sur un espoir d’élargissement et d’approfondissement”, précise Olivier Bonfait dans son premier éditorial.

Du côté des musées
Dans ce paysage, les revues de musées occupent, non seulement par leur économie, une place à part. On a vu que les Cahiers du Mnam s’étaient émancipés du cadre strict des activités de l’institution à laquelle elle est rattachée. En revanche, 48/14, la revue du Musée d’Orsay a adopté un positionnement un peu différent. “Mi-savante, mi-grand public”, selon les termes de Stéphane Guégan, membre du comité de rédaction, 48/14 développe des thèmes d’histoire culturelle plus que d’histoire de l’art, de manière à équilibrer les activités de la conservation. Les conférences qui sont données à Orsay nourrissent en partie les numéros de la revue, dont le caractère thématique a été développé (la dernière livraison était consacrée à Böcklin). “La perspective de publier stimule les intervenants”, constate Stéphane Guégan. Destinée prioritairement aux abonnés du musée, 48/14 rend compte des acquisitions et de l’actualité de l’institution. Antérieure de quelques décennies (1951), la Revue du Louvre et des musées de France, éditée par la RMN, reflète naturellement la vie des musées à Paris et en province, à travers leurs acquisitions, leurs expositions, leurs collections, abordées par le biais d’études approfondies. En privilégiant une érudition un peu étroite, la Revue semble peiner de plus en plus à trouver des lecteurs. Son tirage est ainsi passé de 8 000 à 5 500 en trois ans, pour un nombre d’exemplaires vendus proche de 2 000. À ce sujet, on peut s’étonner qu’un musée comme le Louvre n’ait pas sa revue propre, alors que le Musée du quai Branly, pas encore sorti de terre, prépare déjà la sienne pour l’année prochaine.

Une économie fragile

Destinées à un lectorat plus ou moins confidentiel, les revues affichent des tirages souvent modestes : 3 000 exemplaires pour la Gazette des beaux-arts, 2 000 pour les Cahiers du Musée national d’art moderne, 1 500 pour Études photographiques, 500 pour LHA… En revanche, il n’a pas été possible d’obtenir ces chiffres pour la Revue de l’art. Pour s’inscrire dans un cercle vertueux et préserver un équilibre précaire, la plupart de ces publications doivent se plier à une économie de survie. André Gunthert parle à juste titre de structure militante. À l’exception de la Gazette des beaux-arts, soutenue par le mécénat de la famille Wildenstein, la plupart sont d’une façon ou d’une autre appuyées à une institution : CNRS, Réunion des musées nationaux, Centre Georges-Pompidou, Académie de France à Rome… Dans un cas comme celui du Musée d’Orsay, la distribution de 48/14 aux adhérents à la Carte blanche lui offre une audience sans commune mesure avec celle de ses consœurs, et légitime en quelque sorte son existence. En dehors de cet exemple particulier, la fidélisation des abonnés revêt un caractère vital, d’autant plus que la diffusion apparaît problématique, eu égard aux faibles tirages. Certains ont choisi l’autodiffusion, sans doute la plus avantageuse économiquement, quand on sait la part qui revient au diffuseur sur le prix de vente. Les ventes suffisant rarement à l’équilibre du budget, la subvention versée par le Centre national du livre se révèle essentielle. Ainsi, pour Études photographiques, elle couvre un quart des 40 000 euros nécessaires à la publication de deux numéros par an. Quant aux auteurs, à la différence des traducteurs, ils sont peu ou pas rémunérés. Et le bénévolat apparaît souvent comme la condition indispensable à la réalisation d’une revue. Réécrire des textes, vérifier des informations et des références, autant de tâches invisibles mais nécessaires pour garantir une rigueur éditoriale. Las, les bonnes volontés sont rares pour participer à ces entreprises désintéressées.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°143 du 22 février 2002, avec le titre suivant : L’histoire de l’art a-t-elle les revues qu’elle mérite ?

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