Fondation Giacometti

L’Etat prend l’initiative

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 9 janvier 2004 - 867 mots

Après quinze ans de controverse, la Fondation Annette-et-Alberto-Giacometti voit enfin le jour.

PARIS - Véritable serpent de mer, la Fondation Alberto-et-Annette-Giacometti a nourri une décennie de polémiques. Dès 1988, la veuve du sculpteur avait entamé une procédure pour créer une fondation conservant l’œuvre de son mari, un souhait notifié dans son testament de 1990. Mais, de rebuffades en atermoiements, ce projet reste dans les limbes du ministère de la Culture. Une inertie qu’exacerbent les discordes entre l’association de préfiguration dirigée par Mary Lisa Palmer, l’ancienne secrétaire d’Annette Giacometti, les héritiers d’Annette Giacometti, Michel et Claude (aujourd’hui décédé) Arm, l’exécuteur testamentaire alias Roland Dumas, et l’administratrice judiciaire Hélène da Camara.

Grâce à l’intervention décisive du ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, la fondation tant attendue a vu officiellement le jour le 15 décembre 2003. Elle est présidée par l’ancien directeur de cabinet de Catherine Tasca et membre du Conseil d’État, Jacques Vistel, et dirigée par la conservatrice du patrimoine Véronique Wiesinger. Héritant de la gigantesque collection léguée par Annette Giacometti, elle doit pourchasser les faux et publier à terme un catalogue raisonné. Au préalable, il lui faut trouver des locaux plus adaptés que l’hôtel particulier de la cour de Rohan, siège actuel de l’association. La fondation doit surtout précipiter l’accord avec les héritiers suisses de Giacometti pour clore l’indivision. L’inventaire de la collection, mené par Véronique Wiesinger et l’expert Roberto Perazzone, recense 3 661 numéros évalués à 292 millions d’euros. Une centaine de pièces devraient revenir à la famille helvétique au terme de la négociation. La fondation veut aussi sortir du garde-meubles les œuvres qui y sommeillent depuis plus de dix ans. Mais, plutôt qu’un espace d’exposition grevant son budget annuel de fonctionnement de 600 000 euros, elle préfère multiplier les prêts et les dépôts, notamment à Beaubourg. De quoi faire sourire les musées qui rêvaient d’une dation...

Ironie du sort, aucun membre de l’Association Giacometti ne figure au conseil d’administration de la fondation. Celui-ci compte pourtant un représentant de la Fondation Giacometti en Suisse et des personnalités étrangères à l’affaire comme l’ancien conservateur Jean Leymarie et l’historien de l’art Didier Semin. « Qu’a fait l’association pendant toutes ces années ? s’interroge Jacques Vistel. Je rappelle que les membres du conseil d’administration sont bénévoles et que Mme Palmer et son mari étaient rémunérés. Nous avons souhaité faire table rase du passé en nous rapprochant de la fondation suisse et de la famille de Giacometti, également détentrice du droit moral. Nous pensons qu’une action de défense de l’œuvre passe par notre entente. Il serait lamentable qu’apparaissent sur le marché des œuvres authentifiées par une fondation et récusées par l’autre. » Mise sur la touche avec la saisie de ses comptes, des archives, et, en décembre, des dossiers de procédure, l’association est vouée à la dissolution. Une dissolution d’ailleurs programmée par le testament d’Annette Giacometti. « Pour l’instant, nous souhaitons calmer les esprits et voir s’il y a une possibilité d’arrangement avec Jacques Vistel pour que Mme Palmer continue à travailler sur le catalogue raisonné et que des représentants de l’association siègent au conseil d’administration conformément au vœu d’Annette Giacometti. Sinon, on réfléchira aux actions judiciaires à mener », déclare Me Brouquet-Canale, avocate de l’association. L’association aurait toutefois mauvaise grâce à poursuivre la fondation alors qu’elle déclarait œuvrer à sa naissance !

D’autres développements ne sont pas à exclure. Michel Arm a demandé en octobre 2003 l’annulation du testament de sa sœur, après avoir exigé dans un premier temps celle des donations faites à l’association. « Un combat de dernière heure à but lucratif », commente Jacques Vistel.

Archéologie judiciaire ?

Un nouveau rebondissement révélé le 18 décembre 2003 par le quotidien Libération se greffe sur cette affaire à tiroirs. Le 27 novembre, la juge Colette Bismuth-Sauron signe une ordonnance de renvoi à l’encontre de Roland Dumas et du commissaire-priseur Jacques Tajan pour « abus de confiance aggravé ». Ce renvoi porte sur une affaire déclenchée par la vente de 18 sculptures de Giacometti organisée par Roland Dumas en 1994. À l’issue de la vacation, qui avait rapporté 42 millions de francs, Jacques Tajan avait conservé 20 millions de francs pour régler les frais de la succession. Cinq ans plus tard, il restait encore 9 millions de francs sur ses comptes, destinés selon le parquet à renforcer sa trésorerie déficiente. L’instruction considère le transfert de 2,5 millions de francs de la société Tajan à Roland Dumas entre 1994 et 1996 comme le signe d’une collusion entre les deux hommes. « Les griefs ne tiennent pas la route. La santé financière de l’étude Tajan était excellente. Il avait une autorisation de découvert de 17 millions de francs. S’il l’avait utilisée pour obtenir 9 millions de francs, ça lui aurait coûté 4 fois moins cher que de verser 2,5 millions de francs à Roland Dumas, soutient Me Baratelli, défenseur du commissaire-priseur. Jacques Tajan ne pouvait d’ailleurs rendre ces 9 millions de francs à qui ce soit, faute d’héritier ou de fondation. À la demande de l’administrateur judiciaire, tout a immédiatement été restitué. » L’avocat de Roland Dumas, Me Farthouat, indique que ce procès relève de « l’archéologie judiciaire » : « C’est une histoire dirigée contre Tajan. Mais on ne l’aura pas. »

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°184 du 9 janvier 2004, avec le titre suivant : L’Etat prend l’initiative

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