Les visions baroques de Caen et Ajaccio

Art jésuite et peinture napolitaine à l’honneur dans ces deux villes

Le Journal des Arts

Le 23 novembre 2007

L’été s’annonce baroque avec les expositions proposées par le Musée des beaux-arts de Caen et le Musée Fesch, à Ajaccio. À travers 120 tableaux signés Tintoret, Simon Vouet, Lubin Baugin, Pierre de Cortone, Baciccio, Rubens ou Van Dyck, le premier met en relief l’élaboration d’une esthétique spécifiquement jésuite au sein de l’art baroque entre 1580 et 1680. Après avoir évoqué l’année dernière les décors peints de la Rome du Seicento, le second présente un vaste panorama de la peinture napolitaine des XVIIe et XVIIIe siècles.

Si les expositions consacrées à l’art baroque sont légion, aucune n’avait jusqu’ici tenté de définir et de circonscrire au sein de ce courant artistique une esthétique spécifiquement jésuite. Tel est pourtant le propos du Musée des beaux-arts de Caen et de son conservateur en chef, Alain Tapié. En collaboration avec la surintendance pour les Biens artistiques et culturels de Rome, ce spécialiste de la peinture du XVIIe siècle a imaginé un parcours mettant en lumière, à travers 120 tableaux venus d’Italie, de Flandres, d’Espagne et de France, l’émergence d’un style et d’une iconographie proprement jésuites. Fer de lance de la Contre-Réforme, mouvement lancé par le Concile de Trente en 1545 et destiné à contrer le protestantisme, la Compagnie de Jésus est fondée par Ignace de Loyola en 1540. Sa mission est de ramener les fidèles égarés par le message luthérien dans le giron de l’Église catholique. Dans cette perspective, l’art doit concourir à magnifier le culte afin de séduire l’assemblée des fidèles. Les Bons Pères s’attachent donc les services de nombreux artistes, parfois virtuosissimi à l’image du Père Andrea Pozzo, auteur des fresques illusionnistes de l’église Saint-Ignace à Rome, ou de Giovanni Battista Gaulli (dit “Il Baciccio”), qui réalise dans la même ville le décor emblématique de l’église du Gesù. L’originalité de leur conception picturale, caractérisée par une nouvelle dynamique spatiale, une iconographie à la gloire du catholicisme et une dévotion exacerbée, est amplement évoquée au Musée de Caen. Après un détour par Venise et la peinture de Véronèse et de Tintoret – qui marquera durablement la dimension plastique de la vision jésuite –, puis par l’Espagne du XVIe siècle où se forge, dans l’entourage de Luis Morales, un répertoire pictural empreint de mysticisme, l’exposition tente de dégager les thèmes au cœur de la spiritualité et du prosélytisme jésuites. Le triomphe du nom de Jésus, les mystères de la Vierge, les anges, les martyrs et les saints de la Compagnie figurent notamment parmi les sujets de prédilection. Ils trouvent un écho dans les tableaux de jésuites convaincus tels Rubens ou Andrea Pozzo, mais aussi dans les œuvres de Pierre de Cortone, Giovanni Lanfranco, Lubin Baugin, Claude Vignon, Simon Vouet, Van Dyck ou Jordaens.

L’art napolitain, du naturalisme au baroque
Frappée de plein fouet par la terrible épidémie de peste de 1656, Naples connaît une vague baroque plus tardive, dont rend compte l’exposition proposée actuellement par le Musée Fesch, à Ajaccio. Elle réunit, autour du très bel ensemble du cardinal Fesch, oncle de Napoléon Bonaparte, des œuvres de qualité issues de collections italiennes et françaises, mais souscrit à la mode des parcours-spectacles, où les visiteurs sont plongés dans l’obscurité et les tableaux fortement éclairés.
Avant de succomber aux charmes du trompe-l’œil et de la couleur, la peinture napolitaine poursuit la voie du naturalisme dans le sillage du Caravage, qui exécute à Naples (où il se réfugie en 1606) les Sept œuvres de la Miséricorde et la Flagellation du Christ. En témoignent les compositions de Battistello Caracciolo, premier Napolitain à suivre l’exemple caravagesque (Saint Joseph avec l’enfant Jésus), Carlo Sellito ou Filippo Vitale, dont l’exposition rassemble des œuvres fortement expressives. C’est le cas du Saint Pierre délivré de prison par un ange où le cadrage à mi-corps, les personnages de type plébéien et le violent clair-obscur sont des emprunts fidèles au Caravage – le tableau lui a d’ailleurs été longtemps attribué. Ces tendances naturalistes connaissent un nouveau souffle autour des années 1630, grâce à la présence à Naples (où il s’était définitivement fixé en 1616) de Jusepe De Ribera. Son goût pour les compositions ténébristes et les figures issues du monde populaire influencera des peintres comme Francesco Guarino (Sainte Apollonie, Sainte Barbara), le Maître de L’Annonce aux bergers, et surtout Luca Giordano, qui fut son élève. La confrontation inédite de son Saint Sébastien (Musée Fesch) et de celui réalisé par Ribera (Musée de San Martino, Naples) en est l’illustration la plus éloquente. Les années 1630 sont aussi celles où s’exerce l’ascendant de Rubens, Van Dyck et des grands maîtres vénitiens du XVIe siècle. Gagné par le courant néovénitien qui s’affirme à Rome autour de Pierre de Cortone, Poussin ou Pier Francesco Mola, le Napolitain Massimo Stanzione est le principal représentant de cette peinture classique aux tons raffinés (Sainte Catherine d’Alexandrie).
Dans la seconde moitié du siècle, un peintre parvient à faire la synthèse de ces apports contradictoires : Luca Giordano (1634-1705). Quatre œuvres monumentales et tourmentées, à la croisée du naturalisme de Ribera et de l’impétuosité baroque, évoquent le talent de cette personnalité à part, qui s’imposera comme le chef de file de la peinture baroque. Il faudra toutefois attendre les compositions lumineuses de son principal disciple, Francesco Solimena, pour que l’art napolitain oublie définitivement les clairs-obscurs du Caravage.

- BAROQUE, VISION JÉSUITE. DE TINTORET À RUBENS, du 12 juillet au 13 octobre, Musée des beaux-arts de Caen, Le Château, 14000 Caen, tél. 02 31 30 47 70, tlj sauf mardi, 9h30-18h. Cat. à paraître, éd. Somogy, env. 400 p., env. 55 euros. - LES MYSTÈRES DE NAPLES. SUBLIME ET TRIVIALE, LA PEINTURE NAPOLITAINE, jusqu’au 30 septembre, Musée Fesch, 50-52 rue Fesch, 20000 Ajaccio, tél. 04 95 21 48 17, tlj sauf lundi matin, 9h15-12h15 et 14h15-17h15 jusqu’au 30 juin et du 1er au 30 septembre ; 9h-18h30 mardi-vendredi, 10h30-18h le week-end et nocturne le vendredi (21h-24h) du 1er juillet au 31 août, tél. 04 95 21 48 17. Catalogue, 260 p., 35 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°174 du 27 juin 2003, avec le titre suivant : Les visions baroques de Caen et Ajaccio

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