Samedi 15 décembre 2018

Les trésors de Tefaf Maastricht

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 20 février 2004 - 1693 mots

La prestigieuse foire européenne de Maastricht demeure un événement incontournable pour le marché de l’art. Le coup d'envoi de la 17e édition sera donné le 4 mars.

La 17e édition de Tefaf (The European Fine Art Fair) ouvrira ses portes le 4 mars au Centre d’expositions et de congrès de Maastricht. Collectionneurs de haut niveau et institutions du monde entier y seront accueillis en grande pompe par plus de 200 marchands internationaux dans de multiples spécialités, avec pour seul mot d’ordre l’excellence. Sept nouveaux exposants participent à l’édition 2004, dans des domaines aussi variés que les primitifs italiens, les gravures modernes et contemporaines, l’art latino-américain ou les antiquités scientifiques (lire pages 20-21). Par leur nouvel apport, ils témoignent que la foire, bien que longtemps dominée par les productions artistiques des écoles du Nord, a su élargir sa palette culturelle.
L’édition 2003 s’était déroulée dans une atmosphère générale un peu tendue puisqu’elle se tenait à la veille de l’offensive américaine en Irak. Ces événements avaient eu pour conséquence une défection sensible d’une grande partie de la clientèle d’outre-Atlantique et un ralentissement global des ventes, bien que certains marchands aient voulu relativiser cet état de fait. Cette année devrait s’annoncer sous de meilleurs augures. La seule ombre au tableau reste la faiblesse du dollar par rapport à l’euro, guère favorable aux achats américains en Europe mais, inversement, profitable aux ventes de pièces américaines dans la zone euro. Interrogés, plusieurs professionnels ont tout bonnement esquivé la question, apparemment taboue. Le marché de l’art n’aime pas parler de ce qui le dérange. Un marchand européen de tableaux au franc-parler a tout même reconnu que si son chiffre d’affaires à l’export était passé de 78 % à 11 % en un an, la raison principale en était le conversion euro-dollar. « Compte tenu du taux de change, les acheteurs américains ne veulent plus certaines œuvres, qui ne sont plus une affaire pour eux. Ils n’achètent que le mouton à cinq pattes. En contrepartie, on observe un retour de la clientèle européenne. Du coup, on néglige moins nos clients européens classiques. Fini le temps où l’on se disait que, de toute façon, on vendrait aux Américains ! » Mais Tefaf échappe un peu à cette épreuve. Positionnée sur le très haut de gamme, la foire de Maastricht est par bonheur un lieu de prédilection où l’on peut trouver des moutons à cinq pattes que l’on paie sans discuter. Dans ce jardin d’Éden du collectionneur, où les plus beaux fruits sont rapidement cueillis, la récolte 2004 nous apporte son lot habituel de chefs-d’œuvre.

Ruysdael, Jouderville, Cranach, Goltzius...
L’on ne manquera pas tout d’abord d’admirer les fleurons de la peinture flamande, hollandaise et germanique qui garnissent les stands de près de 30 antiquaires. Paysages, portraits et natures mortes s’y succèdent. Rob Noortman, de Maastricht, qui détient toujours quelques merveilles du genre, présentera une vue des environs de Haarlem par l’influent peintre de paysages Jacob van Ruysdael (1628-1682), tandis que son confrère londonien Johnny van Haeften exposera une Scène de village avec des voyageurs se reposant près d’un ruisseau, une œuvre peinte vers 1663 par Salomon van Ruysdael, l’oncle de Jacob. D’Isaac de Jouderville (1613-vers 1648), le plus jeune élève de Rembrandt, on ne connaît que fort peu d’œuvres (une quinzaine de tableaux à ce jour), sa carrière, bien que brillante, ayant été courte. Son style fut si proche de Rembrandt dans l’art du portrait que des œuvres de l’élève ont été quelquefois attribuées au maître. Deux peintures de De Jouderville sont à découvrir à Maastricht : le portrait d’un jeune homme sur les cimaises de la New-Yorkaise Daphne Alazraki, et un portrait en pied montrant Rembrandt en costume oriental que l’on pourra admirer chez le marchand parisien Emmanuel Moatti. Portraitiste de génie d’une autre époque, Lucas Cranach le Vieux (1472-1533) a signé un exemplaire Portrait d’un homme à barbe exposé à la galerie française Haboldt & Co. Un tableau de Lucas Cranach le Jeune, digne héritier du nom, avec pour sujet l’électeur Johann Friedrich entouré de trois dames de cour (vers 1533), figure en bonne place chez Verner Amell de Londres. L’électeur est représenté en Hercule rendant visite à Omphale, la reine légendaire de Lydie, de laquelle il fut quelque temps l’esclave. Pour son Adam, à voir chez Jack Kilgore de New York, Hendrick Goltzius (1558-1617) s’est limité à la tête et aux épaules, reproduites grandeur nature. Son regard tourné vers la droite était à l’origine destiné à Ève, le pendant qui se trouve au Musée de Strasbourg. Le stand de la galerie de Jonckheere s’enorgueillira d’une splendide nature morte, Vase de fleurs, gibier à plumes, corbeille de fruits et légumes, de Frans Ykens (1601-1693), lequel « se revendique à la fois de l’héritage de Frans Snyders dans son organisation spatiale et dans l’intégration, parfaitement réussie, de ses différents plans, mais aussi des productions de Daniel Seghers et de Jan van Kessel dans l’opulence baroque de ses fleurs et de ses fruits ». La pièce maîtresse du Zurichois David Koetser, l’Adoration des mages par Peter Paul Rubens, complète ce tour d’horizon des maîtres du Nord.
Les tableaux des écoles françaises et italiennes ne sont pas le parent pauvre de Maastricht. Chaque année, la sélection s’étoffe davantage en quantité et en qualité. Maurizio Canesso, Italien installé à Paris, a réuni une dizaine de toiles de Luca Cambiaso (1527-1585), de ses débuts quelque peu maniéristes – illustrés par une suite de quatre panneaux et autant de figures allégoriques des Arts libéraux – aux années 1570, qui ont vu naître les Nocturnes, dont trois exemplaires inédits seront dévoilés à Maastricht : Le Christ soutenu par les anges, Saint Jérôme et La Sainte Famille avec sainte Anne. L’accrochage du Parisien Jean-François Heim mettra à l’honneur une grande composition d’Hubert Robert (1733-1808) représentant un artiste dessinant à côté d’une cascade, ainsi qu’une huile sur toile par Eugène Delacroix (1798-1863), Étude de veste orientale, couverture de Missel et personnages d’après Goya. Une peinture frivole de Fragonard, Jupiter et Callisto, égaiera les murs de Artemis Fine Arts (Londres), et un pastel de Paul Gauguin relevé de touches d’or évoquant une beauté tahitienne accompagnée d’un animal fabuleux (une chimère) illuminera un ensemble de beaux dessins de la collection de Jean-Luc Baroni (Londres).

De Schiele à Abraham David Christian
La section d’art moderne avec, dans son prolongement, l’art contemporain, s’étoffe également tous les ans à Maastricht. Avec 36 participants, Tefaf se targue de l’une des meilleures représentations de l’art du XXe siècle. Chez Richard Nagy, de Londres, un ensemble de pièces d’Egon Schiele sera accompagné d’une sélection d’œuvres sur papier de Gustav Klimt, George Grosz, Christian Schad, Henri Matisse et Pablo Picasso. La galerie Beck & Eggeling de Düsseldorf s’est enrichie d’un livret d’esquisses de Marc Chagall particulièrement rare puisqu’il s’agit du seul exemplaire connu qui n’appartienne pas aux héritiers de l’artiste. Une sculpture contemporaine en bronze d’Abraham David Christian de la série Interconnected Sculptures trônera par ailleurs chez le galeriste allemand. « Il s’agit là de la plus grande sculpture de cette série (2,40 m de hauteur) et la dernière à avoir été produite (2003) », précise le marchand. Une nature morte de Matisse de 1918-1919, Anémones au miroir noir, et un chariot de supermarché emballé (1963), un des rares emballages non éphémères de Christo, se partagent la vedette chez le Londonien Annely Juda. Bathtub Collage No. 5 (1964), de Tom Wesselmann, présidera à une série de peintures et sculptures signées Man Ray à la galerie Mayor de Londres. Pour sa part, le Canadien Landau a choisi de consacrer une grande partie de son espace d’exposition à une sélection de tableaux et d’œuvres sur papier de Picasso, parmi lesquels deux grandes toiles, Le Fumeur et Buste d’homme (1969). Mises pour la première fois sur le marché, celles-ci ont fait partie de l’exposition monographique consacrée à l’artiste au palais des Papes à Avignon en 1970. Les amateurs de l’école de Paris des années 1950 ne manqueront pas de se rendre sur le stand de la galerie Applicat-Prazan (Paris), qui propose de méditer sur une douloureuse Tête, tordue et tailladée, une œuvre forte de Jean Fautrier de la période la plus créative de l’artiste (1954), celles liée aux horreurs de la guerre.
Le meuble, davantage « sublimé » à la Biennale des antiquaires de Paris, n’est pas particulièrement à l’honneur à Tefaf. L’objet d’art, rare et précieux, a néanmoins les faveurs du public. Quelques beaux exemplaires sont à remarquer au fil des stands, à l’instar d’une nef en argent doré (Nuremberg, vers 1620) et d’une « coupe nautile » sur une monture en argent doré (Augsbourg, vers 1630) chez l’antiquaire F. Payer de Zurich. Une paire de tableaux confectionnés en nacre, coquillage, pierres, terre cuite et stuc colorés par Johann Matthias Jansen (1751-1794), probablement exécutée pour le roi de Prusse Frédéric le Grand, constitue l’un des joyaux de la galerie Kugel (Paris). L’antiquaire parisien Bernard Steinitz ne manquera pas, conformément à sa réputation, d’exposer un florilège de pièces rares : une paire de flambeaux en cristal de roche et bronze doré d’époque Louis XVI ; une petite table à transformation d’époque Louis XIV en marqueterie de bois d’ébène, d’amarante, de noyer et de bois clair ; une paire de vases en porphyre rouge d’Égypte d’époque Louis XIV ou encore une étonnante maquette de la colonne Vendôme construite vers 1875. La galerie munichoise Georg Laue a monté son stand en cabinet d’amateur de la Renaissance, renfermant quelques trésors du genre. Les porcelaines, les ivoires, les pièces d’orfèvrerie, les livres et manuscrits anciens, les bas-reliefs, les étains, les textiles, le verre et la haute joaillerie, notamment un collier de l’impératrice Joséphine de Beauharnais et quelques broches issues de la collection des joyaux de la couronne russe, valent également une visite à Tefaf. Sans oublier les antiquités classiques et égyptiennes, l’archéologie précolombienne ainsi que les arts premiers, soit tout un pan de cultures anciennes pour la joie de nombreux amateurs. De chefs-d’œuvre en merveilles, l’incontournable Tefaf Maastricht n’a pas terminé de nous étonner.

TEFAF Maastricht 2004 (The European Fine Art Fair), du 5 au 14 mars, tlj 11h-19h, le 14 mars 11h-18h, Centre d’expositions et de congrès (MECC), Maastricht, Pays-Bas, tél. 31 411 64 50 90, www.tefaf.com

Le marché de l’art européen en analyse

Comme chaque année, Tefaf commande et finance une étude sur le marché de l’art européen. Le rapport publié en 2002 détaillait le poids économique du marché de l’art européen, par secteur artistique, acteur économique (auctioneers, marchands) et pays. Le rapport 2003 s’est penché sur les problèmes de TVA, de compétitivité et de croissance du marché de l’art en Europe. Un recueil d’essais sur le thème des interactions existant entre le marché de l’art et d’autres domaines culturels doit paraître à l’occasion de l’édition 2004 de la foire. Cette étude, « Art Market Matters », a été coordonnée par Anthony Browne, président de la British Art Market Federation. Elle porte sur les secteurs influencés positivement par le marché de l’art et aborde les relations entre les artistes et les marchands promoteurs de nouvelles tendances artistiques. Les échanges fructueux entre les musées et le marché sont évoqués par Frits Duparc, ex-marchand et aujourd’hui directeur du Mauritshuis à La Haye. Le scientifique Maarten Jan Bok traite du rôle historique du marché dans la diffusion des œuvres d’art, tandis que le journaliste d’art Richard Dormant replace le rôle les marchands à hauteur de celui des chercheurs et universitaires dans une contribution à notre connaissance de l’histoire de l’art. John Sailer s’est attaché aux problèmes que rencontrent les artistes lors de la vente de leurs œuvres. Enfin, la dernière partie de la publication se veut plus militante. Dans un essai provocant intitulé « Le commerce illicite des objets culturels », l’historien de l’art et juriste suisse Henry Merryman, de la Stanford University, en Californie, dénonce les effets pervers de préjugés, frein au marché international, ainsi l’attitude opposée au développement du marché de l’art affichée selon lui par l’Unesco, la tendance abusive des pays à vouloir conserver leurs biens culturels, et ce qu’il appelle « la croisade des archéologues ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°187 du 20 février 2004, avec le titre suivant : Les trésors de Tefaf Maastricht

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