Les premiers temps de l’Europe

Une culture commune à l’Âge du bronze ?

Le Journal des Arts

Le 8 octobre 1999 - 913 mots

L’Âge du bronze, que l’on situe entre 2000 et 750 av. J.-C., marque-t-il l’apparition d’une culture commune en Europe ? En se gardant des généralisations, surtout s’agissant d’une si longue période, il est toutefois intéressant d’observer les convergences dans les pratiques et les croyances que met en évidence l’exposition du Grand Palais, « L’Europe au temps d’Ulysse ». L’intensification des échanges imposée par l’approvisionnement en minerais destinés à la métallurgie pourrait ne pas y être étrangère.

En 1982, au sud-ouest de la Turquie, à Ulu Burun exactement, est découverte une épave, datant des alentours de 1300 av. J.-C., soit en plein Âge du bronze. Ce navire de quinze à seize mètres de long provenait sans doute de la côte syro-palestinienne, avec, à son bord, une cargaison considérable de produits égyptiens, proche-orientaux et européens : en ont été extraits dix tonnes de cuivre en lingots, une grosse quantité d’étain, une douzaine de lingots de verre bleu cobalt, des rondins d’ébène égyptien, de l’ivoire d’hippopotame et d’éléphant, et même des coquilles d’œufs d’autruche et des carapaces de tortue ; des jarres contenant de la résine de térébenthine, des épices et divers produits alimentaires, des armes et outils, des vases mycéniens, de la poterie chypriote, des bijoux du Proche-Orient et de l’ambre de la Baltique. Cet inventaire un peu fastidieux en dit plus qu’un long discours sur le développement sans précédent des échanges commerciaux à moyenne et longue distance, à l’Âge du bronze. Dès le Néolithique, les différentes parties de l’Europe avaient commencé à commercer entre elles ; l’ambre, par exemple, était exportée vers le sud par les régions productrices de la Baltique. Mais la nécessité de se fournir en cuivre et en étain – les deux composants du bronze – donne une impulsion spectaculaire à ces échanges, servie par les progrès de la navigation.

Plus résistant, plus malléable et plus fusible que le cuivre, le bronze se répand progressivement entre 3000 av. J.-C., en Méditerranée orientale, et 1500 av. J.-C., en Europe du Nord. Évidemment, les ressources en cuivre, et surtout en étain, sont par nature limitées et inégalement réparties sur le continent. Curieusement, les sources d’approvisionnement ne sont pas nécessairement les plus proches : ainsi, au début de l’Âge du bronze, le sud de la Scandinavie ne se fournit pas en cuivre dans le massif du Harz, en Thuringe, mais plus vraisemblablement dans les Alpes et dans les Carpates.

Pour transporter des quantités importantes de ces matériaux, les progrès de la navigation jouent un rôle décisif. Les nombreuses épaves retrouvées en Méditerranée, comme celle d’Ulu Burun, l’attestent ; l’art le confirme. Les bateaux occupent en effet une place non négligeable dans l’ornementation des objets en bronze, comme les rasoirs du Danemark. Mais ce motif s’invite sur d’autres supports : gravure rupestre danoise ou “poêle à frire” cycladique en argile, sans parler des bateaux miniatures britanniques. Malgré la plus grande sûreté des voies maritimes, les routes terrestres restent des axes importants grâce à l’apparition du cheval. Nul doute qu’en même temps que les différents produits se répand un certain nombre de croyances, de pratiques et de motifs iconographiques qu’il est tentant de rapprocher.

Des “cercles” mycéniens aux tumulus d’Europe centrale ou du Jutland danois, les tombes monumentales attestent l’existence d’une société hiérarchisée, dominée par une caste guerrière dont les héros de la guerre de Troie sont les emblèmes. Les nombreuses stèles ornées d’attributs guerriers, dispersées à travers l’Europe, confirment la place de ces guerriers dans l’imaginaire et les pratiques cultuelles. Le soleil et le culte qui y est attaché semblent également constituer un thème unificateur. Parmi les objets s’y rapportant, le Chariot du Soleil de Trundholm, daté du XIVe siècle av. J.-C. et mis au jour au Danemark en 1902, en est sans conteste la pièce majeure. L’interprétation la plus communément admise considère le disque comme l’astre solaire transporté sur un char à travers le ciel – une image volontiers rapprochée du char d’Hélios, le dieu grec du soleil. Les cercles ornant le disque du chariot de Trundholm se retrouvent sur les énigmatiques cônes d’or exhumés en Allemagne, en Suisse et en France (à Avanton). L’étude menée sur le cône acquis par les Musées de Berlin, en 1996, a permis d’avancer une hypothèse cohérente sur la destination de ce type d’objet.
L’existence d’une calotte de forme ovale à la base, dont la taille est celle de la tête d’un homme adulte, en ferait un couvre-chef, sans doute utilisé dans un cadre cérémoniel. On pourrait multiplier les exemples, comme ces lunules en or produites en majorité dans les Îles britanniques qui constituent un élément commun à une culture atlantique, du Danemark au Portugal. Ainsi que l’écrit Christiane Eluère, l’une des commissaires, dans le catalogue de l’exposition, “les concepts de base associés à l’or semblent largement partagés par des différents groupes de toute l’Europe. Certains particularismes, liés peut-être au culte réservé aux “princes” dans le monde mycénien et à des croyances communautaires en Europe occidentale, constitueraient les seules différences”.

- L’EUROPE AU TEMPS D’ULYSSE, DIEUX ET HÉROS DE L’ÂGE DU BRONZE, jusqu’au 10 janvier, Galeries nationales du Grand Palais, square Jean-Perrin, 75008 Paris, tél. 01 44 13 17 17, tlj sauf mardi 10h-20h, mercredi 10h-22h. - Catalogue de l’exposition, L’Europe au temps d’Ulysse, dieux et héros de l’Âge du bronze, RMN, 304 p., 353 ill. dont 153 coul., 290 F. ISBN 2-7118-3886-2. n Christiane Eluère et Jean-Pierre Mohen, Le temps des héros, l’Europe à l’Âge du bronze, Découvertes Gallimard/RMN, 160 p., 82 F. ISBN 2-07-053333-6 et 2-7118-3809-9.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°90 du 8 octobre 1999, avec le titre suivant : Les premiers temps de l’Europe

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