Jeudi 19 septembre 2019

Les musées sur le front

Par Margot Boutges · Le Journal des Arts

Le 14 janvier 2014 - 1198 mots

Nombreux sont les musées actuellement fermés de la Première Guerre mondiale à bénéficier d’une rénovation à l’occasion du Centenaire.

Le site « Chemins de mémoire » (1), du ministère de la Défense, recense 36 musées français aux collections principalement tournées vers la Première Guerre mondiale. Un chiffre bien en deçà de la réalité. Qu’ils dépendent de l’État, des collectivités territoriales ou d’associations, ces musées sont difficilement dénombrables. Largement implantés dans les départements du nord-est de la France, souvent aux abords des lieux de combat – tels, dans la Meuse, le Mémorial de Verdun (musée appelé « mémorial » car créé en 1967 par d’anciens combattants) ou, dans la Marne, le fort de la Pompelle, clef de voûte de la défense de Reims et musée depuis 1972 –, ils évoquent la guerre d’un point de vue essentiellement local. Plus rares sont ceux, comme le Musée de la Grande Guerre à Meaux (Seine-et-Marne), à explorer la guerre d’un point de vue international.
Le visiteur désireux d’arpenter les musées de la Première Guerre trouvera souvent porte close en ce début 2014. Pour de nombreux établissements, la trêve des confiseurs joue les prolongations. Janvier étant le mois le moins touristique de l’année, le musée de Meaux en profite ainsi pour faire son grand ménage, tandis que le musée mémorial Le Linge 1914-1918 (Bas-Rhin) reste inaccessible chaque hiver, sa route des Vosges, non déneigée, étant fermée par arrêté préfectoral. Une dérogation a cependant été obtenue pour réaliser des travaux d’agrandissement.

Car nombreux sont les musées à faire rimer Centenaire et rénovation. « Pour le Centenaire, chacun a accepté de mettre la main à la poche », explique le colonel Xavier Pierson, directeur du Mémorial de Verdun géré par le comité national du souvenir de Verdun ; les travaux s’élèvent à 12 millions d’euros financés à hauteur de 9 millions par l’État, la Région et le Département. Le musée sera notamment agrandi d’un espace d’exposition temporaire et d’interprétation de la zone de Verdun. Le Musée du fort de la Pompelle rouvrira en juin 2014 avec la restauration de son fort, dont l’ouverture d’une partie, jusque-là inaccessible au public, permettra d’augmenter la surface d’exposition des collections de 40 %.

Les hommes, non les armes
Le Musée Somme 1916, qui jouxte la basilique d’Albert dans la Somme, détruite par les bombardements et reconstruite après la guerre, ne connaîtra aucune transformation à l’ocasion du Centenaire. Agrandi en 2011 d’un espace d’accueil, aucun changement muséographique n’y est envisagé. Thierry Gourlin, président de l’association qui gère le musée depuis 1991, chérit les mannequins vieillots mimant des scènes de tranchées et les rangées de mitrailleuses classées par typologie. « C’est un musée pour les puristes, les passionnés de faits militaires », explique-t-il, désignant les galeries d’un souterrain de la Seconde Guerre mondiale ; son institution a accueilli 60 000 visiteurs en 2013.

Une vision très éloignée de celle de son voisin l’Historial de la Grande Guerre à Péronne (Somme), musée des sociétés mettant les hommes – français, allemands, britanniques – au cœur de son discours et présentant peu d’armes. Rénové pour la première fois depuis son inauguration en 1992, le musée rouvrira en mars 2014. La restructuration de la muséographie ne viendra cependant pas régler les importants problèmes structurels de l’édifice. « On est en train de détruire nos collections à petit feu », déplore Hervé François, directeur de l’Historial, faisant allusion à la lumière de vitrages qui endommage les tissus, cuirs et papiers en dépit de tous les filtres, inadaptés à la fonction muséale. « Nous sommes en conflit avec l’architecte Henri Ciriani [qui fut en litige avec le Musée de l’Arles antique, NDLR], qui refuse que l’on touche à un cheveu du bâtiment qu’il a édifié. Comme nous ne pouvons pas créer d’extension et ne pouvons présenter que 5 % de nos collections, nous allons effectuer des rotations d’œuvres tout au long du Centenaire », précise-t-il.

Nombreux sont les nouveaux musées qui verront le jour lors de la période du Centenaire. Certains à distance du front, tel le futur « musée de Fleuriel » (Allier) consacré au monde rural pendant les deux guerres mondiales ; d’autres sur les lieux emblématiques de la guerre, ainsi à La Caverne du dragon, dont l’espace souterrain d’interprétation sera étendu en 2017 à un musée consacré aux collections rassemblées par l’association Le Souvenir français.

Plusieurs musées effectuent des transformations visant à répondre aux attentes d’un public de plus en plus international. La médiation écrite, déjà en français, anglais et en allemand, se dote partout du néerlandais. L’Historial de Péronne proposera aussi une salle consacrée aux soldats australiens, qui se sont particulièrement illustrés dans les batailles de la Somme. Une manière de capter un public venu du Commonwealth qui, bien qu’étant extrêmement présent sur les circuits de mémoire du département où fleurissent ses cimetières et mémoriaux, délaisse fréquemment l’Historial.

Inflation des donations
« Nous n’avons pas le temps de récoler les œuvres », regrette-t-on à l’Historial de Péronne. La période est en effet chargée. La médiatisation du Centenaire a incité les particuliers à se replonger dans leur passé familial, et les donations d’œuvres, objets ou documents ont explosé depuis quelques mois, témoignent de nombreux musées. Les demandes de prêts affluent également, émanant de musées de guerre, de musées d’art, mais aussi de structures communales. « Tout le monde fait des demandes de prêts au dernier moment pour son exposition sur la guerre », déplore Hervé François, qui prévient que ses réserves seront vides en 2014. Le Musée de l’armée, à Paris, a quant à lui décidé de ne prêter aucun objet de son parcours permanent – dont la muséographie a été revue en 2007 – et intégrera les « fusillés pour l’exemple » dans son propos. Alors que les musées annoncent qu’ils tripleront leur fréquentation à partir de 2014, leurs équipes devraient être élargies. « Les effectifs de 12 personnes au Mémorial de Verdun en 2013 devraient être doublés en 2016 », explique le colonel Pierson. Plusieurs lieux prévoient de recruter des médiateurs multilingues, dans un contexte de professionnalisation du secteur des musées de guerre.

Si de nombreux musées restent gérés par des associations (certains, tel le Musée Somme 1916, refusant de solliciter le label « Musée de France » pour rester libre de toutes contraintes dans leur présentation), de plus en plus sont placés sous la tutelle des collectivités territoriales. Le Musée du fort de la Pompelle est devenu municipal il y a quelques années, et le Musée de la bataille de Fromelles, géré par une association de bénévoles, est tombé dans le giron de la communauté de communes de Weppes (Nord) en 2012. Ses collections, qui appartiennent toujours à l’association, seront présentées dans un nouveau bâtiment accessible à tous les publics en avril.

Une overdose de Centenaire est-elle à craindre ? La création par l’État du réseau des musées et mémoriaux des conflits contemporains permet de coordonner les initiatives des établissements ; son programme est censé contribuer à répartir sur les quatre ans et entre chaque institution l’intérêt pour le Centenaire. Tout comme les réouvertures de musée, qui devraient rythmer 2014-2018 et coïncider avec les grandes dates de la guerre. Un contexte très commémoratif dans lequel les directeurs ne cachent pas craindre les retards de travaux… et l’après-Centenaire. « Quelle sera notre programmation en 2019 ? Devra-t-on parler de l’après-guerre ? Le public sera-t-il encore au rendez-vous ? », se demandent déjà plusieurs professionnels des musées.

(1)ouvert en 2011 après l’achat de l’immense collection de l’historien Jean-Pierre Verney par la Communauté d’agglomération du pays de Meaux. www.cheminsdememoire.gouv.fr

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°405 du 17 janvier 2014, avec le titre suivant : Les musées sur le front

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