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Les musées de Paris à la lutte

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 20 mars 2014 - 1812 mots

PARIS

Petit Palais, Galliera, MAMVP, Carnavalet, Bourdelle… les quatorze musées de la Ville de Paris doivent faire face à la concurrence des grands musées nationaux de la capitale avec des moyens souvent ridicules, mais une forte envie d’exister.

A n’en pas douter, 2013 restera dans les annales des musées de la Ville de Paris avec une fréquentation record dépassant les trois millions de visiteurs – soit plus du double de 2001, année où a été décidée la gratuité des collections – et, pour la première fois depuis une décennie, l’ouverture simultanée de tous les établissements. En une dizaine d’années, la moitié des musées a en effet fait l’objet de chantiers de rénovation – Petit Palais, Cernuschi, Musée d’art moderne de la Ville de Paris (MAMVP), Zadkine et Galliera –, campagne qui doit se poursuivre avec les chantiers de Carnavalet, Bourdelle, la Vie romantique, Cognacq-Jay, ainsi que les Catacombes. Ces transformations sont essentielles pour mettre au goût du jour, le plus souvent en conformité, des lieux parfois devenus obsolètes et guère accueillants. Au programme donc de ces programmes de rénovation : amélioration du confort de visite, de l’accessibilité, mais aussi modernisation des parcours et de la médiation. « Nous allons échelonner ces différentes interventions ; pour les prochaines années, il faudra environ 100 millions d’euros de travaux », précise Delphine Lévy, directrice de l’établissement public Paris Musées.

Car l’année 2013 a aussi été celle de la concrétisation d’une réforme administrative d’envergure, la création d’un établissement public réunissant tous les musées de la Ville. Une structure qui offre un mode de gouvernance unique et simplifiée, rationalisant la gestion des musées auparavant éclatée entre plusieurs services, ce qui entraînait des difficultés de communication, une perte d’efficience et une faible autonomie budgétaire. « La Ville avait grandement besoin de clarifier les objectifs de ses musées ; la création de l’établissement public Paris Musées a donné lieu à la mise en place d’un contrat d’objectif qui permet de formaliser les attentes en termes de conservation, d’exposition, de valorisation des collections et de politique des publics », résume la directrice. Une dynamique de réseau qui permet de gagner en visibilité, grâce à une communication commune et le lancement d’une carte d’adhésion unique.

Car la Ville de Paris possède un important patrimoine muséographique, constitué au fil des siècles à partir des acquisitions et des commandes de la Ville, mais aussi grâce à quantité de dons et de legs. Constitué de quatorze établissements (dont les Catacombes et le Musée de la Libération de Paris), le parc muséal est riche, même s’il a longtemps été peu valorisé ; à titre d’exemple certains musées, comme Galliera, ne se sont dotés d’un site Internet qu’en 2013 ! Une faible visibilité qui a nui à la diversification des publics, comme le soulignait à l’automne dernier un rapport de la Cour régionale des comptes, qui démontrait que le visitorat est essentiellement adulte, favorisé et français ; aucun des musées ne figurant dans le palmarès des sites culturels les plus touristiques de la capitale.

La Ville versus l’État : David contre Goliath
Il faut reconnaître que la concurrence est féroce, d’autant que certains musées peuvent apparaître comme des « doublons » : le Petit Palais conserve ainsi des collections de beaux-arts, à l’instar du Musée du Louvre situé tout près, tandis que le Musée Cernuschi est dédié aux arts asiatiques comme le Musée Guimet, et que le MAMVP est concurrencé par le Centre Pompidou. Difficile pour le visiteur de s’y retrouver dans cette offre pléthorique ; plus difficile encore pour les musées municipaux de briller face à ces mastodontes – Louvre, Beaubourg, Orsay, Quai Branly… – qui possèdent une force de frappe incomparable en termes de budget et de moyens de communication. Un déséquilibre qui se traduit inévitablement par une différence de fréquentation vertigineuse : le Petit Palais accueille ainsi environ 525 000 visiteurs contre 9,2 millions pour le Louvre ; le MAMVP reçoit 690 000 personnes contre 3,7 millions revendiquées par le Centre Pompidou, et Cernuschi a enregistré 73 500 visiteurs quand Guimet en annonce 290 000. Cette dernière comparaison donne d’ailleurs la mesure du fossé creusé entre les institutions, car Guimet dispose d’un budget d’acquisition d’environ 900 000 euros, soit plus que l’ensemble des musées municipaux qui se partagent 780 000 euros, et un budget de fonctionnement d’environ 75 millions, dont 58 de subvention. Sans oublier que, par nature, les musées de la Ville ne peuvent recevoir de dation. « Il est difficile de nous comparer aux musées nationaux, car nous n’avons pas les mêmes jauges, pas les mêmes collections ni les mêmes moyens, donc notre souhait n’est pas de se fixer les mêmes objectifs », relativise la directrice de Paris Musées. La différence d’échelle est telle que cela serait d’ailleurs irréaliste ; les musées municipaux comptent un millier d’employés, soit autant que le seul Centre Pompidou.

Des musées francs-tireurs
Pour l’enrichissement des collections, les musées misent dorénavant sur le mécénat, terrain longtemps resté en jachère, car rendu compliqué par l’ancienne gouvernance dispersée ; le Petit Palais devrait bientôt se doter d’une société d’amis et le Palais Galliera nouer un partenariat avec le magazine Vogue. L’axe d’enrichissement privilégié reste encore essentiellement la donation, procédé intrinsèquement lié à l’histoire de ces musées nés de grandes donations. Ainsi, malgré ses 400 000 euros de budget d’acquisition, le MAMVP a-t-il pu compléter sa collection d’œuvres considérables issues des donations De Chirico, Werner, mais aussi Darger qu’il présentera en 2015. « Nos contraintes budgétaires nous incitent à être inventifs et à nous intéresser à des artistes encore peu prisés du marché, explique son directeur Fabrice Hergott. Cela s’inscrit d’ailleurs dans l’identité du musée qui a toujours eu cette tradition de franc-tireur. » Les musées municipaux jouent donc la carte de la programmation singulière, entre exploration et réhabilitation. « On affiche la même ambition en termes de qualité de programmation, tout en affirmant une voie plus pointue, moins grand public que certains blockbusters », rappelle Delphine Lévy. « Rigueur oblige, les budgets d’acquisition sont plus faibles qu’ils ne l’ont été par le passé, confie un conservateur, en revanche nous avons une vraie source de satisfaction : l’existence d’un budget alloué à la valorisation des collections qui sont riches mais mal connues. »

Redéfinir son identité
« Les expositions étaient passées au premier plan et avaient occulté les collections. Elles étaient devenues le parent pauvre des musées, or ce n’est pas parce qu’elles sont gratuites qu’il ne faut pas investir dans les collections », revendique Delphine Lévy qui ajoute : « Nous avons ainsi décidé de dégager chaque année une ligne budgétaire pour les réaccrochages. » Depuis 2012, plusieurs musées ont déjà bénéficié d’une actualisation bienvenue de leur parcours : le MAMVP, la Crypte archéologique, mais aussi le Musée Bourdelle où cette modernisation a permis de doubler la fréquentation. Fin 2014, le Musée Cognacq-Jay dévoilera sa nouvelle muséographie élaborée sous la houlette de Christian Lacroix. Même le Palais Galliera, pourtant réduit aux expositions temporaires à cause de la nature de ses collections et de la taille de son musée, envisage de mettre en place un parcours semi-permanent, dans le sous-sol. « C’est mon ambition principale », confirme son directeur Olivier Saillard. « C’est d’ailleurs une anomalie que Paris capitale de la mode ne dispose pas d’une collection permanente sur le sujet. »

Ce recentrage sur les collections s’accompagne d’une politique d’exposition plus cohérente avec l’identité des musées, une nécessité après plusieurs manifestations hors de propos ou instrumentalisées par leurs sponsors. « Depuis l’exposition universelle de 1900, le Petit Palais a toujours été un lieu de grandes manifestations, parfois de sujets si divers que l’identité du lieu s’est brouillée aux yeux du public », explique son directeur Christophe Leribault. « Sans renier cette tradition, j’ai souhaité mettre en place, dès mon arrivée il y a un an et demi, une programmation plus directement en lien avec les collections. »

Des projets ambitieux sur fond de réforme
La réflexion sur l’identité des collections et leur valorisation se traduit aussi par l’essor de projets collégiaux : « Paris 1900 », commémorations de la Libération de Paris, portail commun des collections et, en 2015, des expositions sur le XVIIIe siècle et les ateliers d’artistes. Une quête de visibilité qui excède progressivement le réseau municipal. Fin 2014, Galliera s’invite ainsi à la Cité de l’immigration, tandis que son directeur réfléchit également à la création d’une Biennale de la mode qui regrouperait différents sites parisiens. En 2015, le MAMVP et le Palais de Tokyo présenteront un parcours croisé sur le thème de l’amour. « À l’avenir, j’aimerais systématiser nos projets, notamment à travers des programmations qui se répondent davantage », confie le directeur du MAM. Enfin, le Petit Palais animera quant à lui sa collection en la mettant en regard avec des œuvres prêtées par le Musée des beaux-arts de Nantes.

Incontestablement, la récente nomination de nouveaux directeurs appuie la dynamique impulsée par l’établissement public, qui revendique le choix de personnalités volontaires « qui ont le souci du public et un très fort désir de développement ». « Cette autonomie est bien sûr synonyme de responsabilité accrue quant aux résultats, mais les musées avec leurs collections, leurs missions scientifiques et éducatives offrent des objectifs gratifiants pour mobiliser les équipes », estime quant à lui Christophe Leribault. Cependant, cette aspiration ne va pas sans heurter un certain conservatisme. « Certaines personnes sont en poste depuis des décennies et n’ont jamais eu à rendre compte de leur travail, d’où l’absence d’efficience de certains services », regrette un conservateur. « Malgré la volonté de réforme, il reste difficile de faire évoluer les mentalités, notamment sur la mobilité », ajoute un autre. Les transformations voulues par Paris Musées et la gestion des ressources humaines ont d’ailleurs cristallisé les tensions avec les syndicats, comme l’a rappelé la grève au Musée Carnavalet en décembre dernier.

La directrice du musée, Valérie Guillaume, se veut rassurante : « Cette journée de grève a fait affleurer un malaise et a donné lieu à des rencontres constructives entre l’établissement public Paris Musées, le Musée Carnavalet et les syndicats. Je pense que nous devons désormais tous réfléchir à l’évolution globale des métiers et des chaînes de responsabilités au sein des musées et à ce que cela implique dans le quotidien de chacun tout en continuant à améliorer la communication interne. » Reste qu’une autre problématique mobilise déjà les syndicats : l’élargissement éventuel des horaires d’ouverture. Un aggiornamento incontournable pour les grands musées comme le MAMVP, dont les horaires sont inadaptés à son public. Paris Musées n’a pas encore tranché la question. « Nous souhaitions d’abord mieux comprendre les attentes du public, nous avons prévu des études au cours de ce semestre que nous analyserons ensuite afin de prendre des décisions dans le respect du dialogue social. » Les syndicats, eux, sont déjà vent debout contre cette réforme qu’ils assimilent à une stratégie pour rivaliser avec les musées nationaux.

Musée d’art moderne de la Ville de Paris
11 avenue du Président-Wilson, Paris-16e
Accès libre aux collections permanentes
Tarif des expositions entre 5€ et 11€
www.mam.paris.fr

Musée de la Vie romantique, hôtel Scheffer-Renan
16 rue Chaptal, Paris-9e
Accès libre aux collections permanentes
Tarif des expositions : 7€(plein tarif) et 5€ (demi-tarif)
www.paris.fr

Palais Galliera, Musée de la mode de la Ville de Paris
10 avenue Pierre-1er-de-Serbie, Paris-16e
Pas de collections permanentes
Tarifs des expositions : 8 (plein tarif) et 6€ (demi-tarif)
www.palaisgalliera.paris.fr

Maison de Balzac
47 rue Raynouard, Paris-16e
Accès gratuit aux collections
Tarif des expositions entre la gratuité et 4€
www.balzac.paris.fr

Maison de Victor Hugo
6 place des Vosges, Paris-4e
Accès libre aux collections
Tarif variable entre 5€ et 7€
maisonsvictorhugo.paris.fr

Musée Carnavalet
23 rue de Sévigné, Paris-3e
Accès gratuit aux collections permanentes
Tarif des expositions variant entre la gratuité et 8€
www.carnavalet.paris.fr

Musée Cernuschi
7 avenue Vélasquez, Paris-8e
Accès libre aux collections permanentes
Tarif des expositions entre 4€ et 11€
www.cernuschi.paris.fr

Musée Zadkine
100 bis rue d’Assas, Paris-6e
Tarif variable entre 3,50€ et 7e
www.zadkine.paris.fr

Petit Palais, Musée des beaux-arts de la Ville de Paris
Avenue Winston-Churchill, Paris-8e. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h
Accès libre aux collections permanentes
Tarif des expositions entre 5€ et 11€
www.petitpalais.paris.fr

Musée Cognacq-Jay
8 rue Elzévir, Paris-3e
Tarif des expositions variant entre la gratuité et 5€
www.www.paris.fr

Musée Bourdelle
18 rue Antoine-Bourdelle, Paris-15e
Accès libre aux collections
Expositions payantes
www.bourdelle.paris.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°667 du 1 avril 2014, avec le titre suivant : Les musées de Paris à la lutte

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