Dimanche 16 décembre 2018

Enquête

Les musées de la Ville de Paris ne voient pas la vie en rose

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 4 mars 2005 - 2080 mots

Budgets revus à la baisse, travaux interminables, projets restés sans réponse... Les établissements de la capitale sont les parents pauvres de sa politique culturelle.

Paris - « Faciliter l’accès de tous les Parisiens à toutes les formes de culture ; préserver, valoriser, faciliter l’accès aux lieux patrimoniaux, atteindre un plus large public... » Lors de sa campagne électorale, Bertrand Delanoë, élu maire de Paris en mars 2001, avait fait de la culture son cheval de bataille. Mais, derrière les chiffres record de la fréquentation des musées et les fastes d’opérations comme Nuit blanche se cache une réalité plus mitigée qu’il n’y paraît. Les choix culturels de la mairie de Paris sont montrés du doigt, et plus seulement par l’opposition.

Pourtant, en apparence, tout va bien. Pour 2005, le budget de la Culture est de 349 millions d’euros, soit 5,5% du budget total de la ville, avec 135 millions d’euros d’investissement (soit 10 % du budget d’investissement), 109 millions de fonctionnement et 105 pour le personnel. En ce qui concerne ses musées, « la ville a engagé 163 millions d’euros en trois ans pour les travaux, les acquisitions, les expositions… Un tel effort n’avait pas été fait depuis des années », se félicitait Sandrine Mazetier (PS), le 10 février, lors de sa conférence de presse bilan en tant qu’adjointe au maire chargée du patrimoine – elle rejoint aujourd’hui la délégation à la vie étudiante et passe les rênes à Moïra Guilmart (PS). Placés directement sous l’autorité et le contrôle de la ville, et gérés par la Direction des affaires culturelles (DAC), les musées ont, selon l’Hôtel de Ville, vu leur chiffre de fréquentation augmenter de 124 % depuis leur passage à la gratuité voilà maintenant trois ans. Les expositions, restées pourtant payantes, ont, elles aussi, bénéficié de cette mesure, avec une augmentation de 40 % du nombre de visites. Si la gratuité, qui représente un manque à gagner de 430 000 euros par an, n’est absolument pas remise en cause, certains musées reprochent à la mairie de s’en contenter. « En votant la gratuité, c’est un peu comme si la ville s’était acquittée de son engagement vis-à-vis des musées, que ces derniers n’avaient plus rien à exiger d’elle », s’inquiète un conservateur. « Les édiles ont le sentiment d’avoir tout fait. Ils ne saisissent pas notre incompréhension », ajoute un autre. Certains établissements de la capitale souffrent, semble-t-il, d’un désengagement, voire d’un désintérêt de l’Hôtel de Ville, et peinent à se faire entendre. La réponse de Sandrine Mazetier à ce propos est édifiante : « Les musées en veulent toujours plus. Il y a des conservateurs beaucoup plus malheureux que les nôtres ! » Tous ne sont pas de cet avis. Des musées parisiens sont contraints de fermer plusieurs de leurs salles, faute de personnel. Récemment, les salles du Musée Carnavalet consacrées au XVIIe siècle n’étaient pas accessibles au public. Au Musée Bourdelle, l’équipe scientifique est réduite au minimum et le dernier budget d’acquisition s’élevait à 10 000 euros. L’inventaire du musée n’a toujours pas pu être réalisé et l’établissement ne dispose même pas d’une imprimante ! Pourtant, la conservatrice, Juliette Laffon, arrivée en 2002 pour redynamiser l’institution, en l’ouvrant notamment à l’art contemporain, reste optimiste et souligne que les expositions temporaires sont « soutenues de manière croissante ». Pour mener à bien la rénovation de ses espaces, le musée devra compter sur ses propres ressources et mettre en vente certains modèles en bronze, à l’instar du Musée Rodin. Mais cette perspective d’autonomie comporte le risque de se voir définitivement priver des subventions de la mairie...

Des réouvertures attendues
En dehors de tout discours politique, nombreux sont ceux qui reprochent à la mandature de privilégier des événements médiatiques, type Nuit blanche ou Paris Plage, au détriment d’investissements à long terme, comme l’augmentation et la revalorisation du personnel des musées. Christophe Girard, adjoint au maire à la Culture, s’en défend : « Cela n’a aucun rapport. Nuit blanche a drainé des budgets supplémentaires et attiré des mécènes intéressés exclusivement par l’événement. Pour preuve, la première édition de Nuit blanche, en 2002, correspond à une année très forte pour le budget d’acquisition des musées. » Budget qui a chuté de manière vertigineuse en 2004, en passant de 3,9 millions à 1,1 million d’euros. L’Hôtel de Ville justifie cette période de vaches maigres par le caractère exceptionnel de 2003, en raison notamment de la vente Breton. L’année 2005 semble plus prometteuse, avec un budget qui avoisinerait les 2 millions d’euros. La ville est notamment en train d’acquérir deux grands tableaux, pour des sommes « considérables », l’un pour le Musée Carnavalet, l’autre pour le Musée de la vie romantique. Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris (MAMVP) a vu, pour sa part, son budget passer de 565 000 à 730 000 euros cette année.

Mais 2005 sera surtout marquée par les réouvertures, tant attendues, des trois grands musées parisiens : le MAMVP, le Musée Cernuschi et le Petit Palais. Comme le souligne son directeur, Gilles Béguin, la rénovation du Musée Cernuschi est un projet en gestation depuis 16 ans ! Maintes fois reportée, et prévue à l’origine pour 2003, l’inauguration de cette institution dévolue aux arts d’Extrême-Orient aura lieu en juin. Les travaux, d’un coût total de 7,2 millions d’euros, permettront de quasiment doubler le nombre d’œuvres exposées. Fermé depuis 2000, le Petit Palais est le plus colossal de ces chantiers : 76 millions d’euros ont été investis pour restituer toute sa lumière à l’architecture conçue par Charles Girault pour l’Exposition universelle de 1900, mais aussi pour dégager 2 000 m2 supplémentaires pour les collections permanentes. L’institution s’est aussi dotée d’un auditorium, d’ateliers pédagogiques, d’une librairie. Elle devrait rouvrir l’hiver prochain, en même temps que son confrère le MAMVP, contraint de se plier aux normes de sécurité incendie et d’accueil du public pour 15 millions d’euros. Une entreprise aussi ingrate que faramineuse pour ce bâtiment construit rapidement au bord de la Seine en 1937. D’autant plus que l’opération a pris un retard considérable sur fond de querelles entre les architectes et la ville. Après avoir désamianté la salle Raoul Dufy en 2002, le musée a fermé ses portes fin septembre 2003, mais les travaux n’ont démarré que fin août 2004. Annoncée pour janvier 2005, puis octobre, la réouverture est finalement prévue pour décembre ! Ces retards pénalisent la grande exposition prévue à l’automne par la directrice Suzanne Pagé, consacrée à Bonnard. L’événement pour le moins exceptionnel devra se passer de certains chefs-d’œuvre, prêtés pour des délais très précis, qui ne pourront finalement être respectés. Il fut même un temps question de l’annuler. Pour éviter la catastrophe, il a été décidé que le MAMVP refermerait partiellement ses portes pour achever les travaux après l’exposition. En attendant, son activité continue au Couvent des Cordeliers (6e), et sa collection est présentée dans les mairies d’arrondissement.

La Maison Balzac pourrait bien être le prochain chantier de la capitale, comme l’a laissé entendre Sandrine Mazetier avant son départ. Paris a acquis entre 2000 et 2001 le bloc de terrasses et les bâtisses adjacentes à l’actuelle maison située dans le 16e. Une fois réhabilité, l’ensemble pourrait permettre au musée de se déployer sur une plus grande surface et d’accueillir le public convenablement. « Il s’agit aussi de valoriser un patrimoine unique en son genre : un habitat du quotidien remontant au Moyen Âge, explique le conservateur Yves Gagneux. Ce projet est consensuel : il a été validé par l’ancienne et l’actuelle mandature ! » Autre établissement qui attend son heure : le Musée de la mode, ou Musée Galliera, qui ne dispose d’aucun espace d’exposition permanent et se trouve contraint de fermer ses portes entre chaque manifestation. « Je suis un conservateur satisfait en raison de nos nouvelles réserves [construites dans les années 1990] mais pas heureux, témoigne sa directrice Catherine Join-Diéterle. Ayant pleinement conscience de notre mission de service public, et malgré une politique très active, nous ne répondons pas, hélas, à la demande des visiteurs. Nous n’avons pas de circuit permanent, un comble pour Paris, capitale de la mode ! » L’espace du sous-sol permettrait de présenter par roulement les 50 000 pièces de costumes qui sommeillent dans les réserves. Depuis 1989, Catherine Join-Diéterle caresse, en vain, le rêve d’un tel aménagement. « Le problème, c’est l’absence de perspectives. J’aimerais que ce projet puisse être inscrit dans les années à venir... » Il faudrait citer également le Musée Zadkine, installé dans la maison et atelier du sculpteur, qui ne dispose pas d’espace suffisant pour accueillir les chercheurs et dont le projet de nouveaux locaux n’a finalement jamais vu le jour. Ou encore le Musée Cognacq-Jay, affublé d’un horrible sas d’accueil.

D’autres réalisations retiennent pourtant l’attention de l’Hôtel de Ville. Ainsi du 104, rue d’Aubervilliers, anciennes pompes funèbres bientôt transformées en un vaste pôle consacré à la danse, au design, au théâtre et aux arts plastiques (lire le JdA n°195, 11 juin 2004), et du Théâtre de la Gaîté lyrique, qui sera transformé d’ici à 2007 en un centre des arts numériques et musiques actuelles. Plus de 60 millions d’euros sont investis pour chacun d’eux, soit 120 millions d’euros répartis sur quatre années, auxquels il convient d’ajouter les crédits alloués pour la Maison des métallos, autre lieu « pluridisciplinaire », et le Théâtre des Trois Baudets, consacré à la chanson française. Mais, une fois achevés, où trouver les budgets pour faire fonctionner ces nouveaux établissements ? « Il s’agit d’une deuxième phase de développement et d’une autre mandature, donc de nouveaux budgets, dont nous nous occuperons le moment opportun. Nous mettrons en place les moyens et le personnel nécessaires en 2007-2008 », explique Christophe Girard. Loin d’être satisfaisante, cette réponse laisse plutôt supposer un manque d’anticipation. « Rien n’est prévu à long terme », s’étonne un employé de la DAC. Certains dénoncent par ailleurs des méthodes administratives pesantes et un système de plus en plus centralisé. « Depuis trois ans, l’autorité de l’Hôtel de Ville ne fait que croître et la moindre démarche prend des proportions démesurées. Nous sommes tenus de ne pas communiquer avec l’extérieur sans son aval. Il n’y a plus de transparence  ! » se plaint un conservateur. « On marche en rang d’oignons derrière le maire, en vue des présidentielles ; nous n’avons plus de marge de manœuvre », renchérit un employé municipal.

Renforcer le tissu social
En janvier dernier, la mairie n’a pas renouvelé les emplois jeunes chargés d’alimenter les sites Internet des musées parisiens, réduits actuellement à une simple page d’accueil – seule la Maison Balzac a fait titulariser la personne chargée du site Web et continue de profiter des incroyables opportunités que permet Internet. « Les musées ne sont pas la Samaritaine ! Nous n’avons pas besoin d’animer les sites chaque jour, il ne se passe pas toujours quelque chose », tranche Sandrine Mazetier, rejetant la faute sur le gouvernement qui a supprimé les emplois jeunes. Les expositions ont, elles aussi, été revues à la baisse et des dizaines de manifestations ont été mises au placard. « Peu importe le nombre d’expositions, ce qui compte c’est le nombre de visiteurs qui en profitent », affirme Sandrine Mazetier. Cette attitude pour le moins radicale fait peu de cas de la mission scientifique du musée. Qui plus est, quantité ne rime pas avec qualité. La fréquentation masque des problèmes plus profonds. « Les musées parisiens doivent satisfaire et la demande internationale et la demande de proximité. Cette dernière est à trouver, entre autres, dans la création de nouveaux métiers pour accorder nos institutions à leur environnement, note Catherine Join-Diéterle. Méditons sur un établissement comme La Piscine, à Roubaix, qui a contribué à renforcer le tissu social. Cette réflexion sur la place des musées dans la culture et la société est à mener parallèlement à la modernisation des locaux. Chaque époque donne une réponse différente à cette question : à quoi servent les musées ? » Pour valoriser leurs incroyables collections, les musées ont besoin de moyens suffisants, mais, peut-être plus encore, que Paris, qui se targue d’être « une des plus belles villes au monde », mise sur eux à l’avenir.

Les musées de la ville de paris

- Crypte archéologique du parvis de Notre-Dame
- Maison Balzac
- Maison de Victor Hugo
- Mémorial Leclerc-Musée Jean Moulin
- Musée d’art moderne
- Musée Bourdelle
- Musée Carnavalet
- Musée Cernuschi
- Musée Cognacq-Jay
- Musée Galliera
- Musée de la vie romantique
- Musée Zadkine
- Les Catacombes
- Petit Palais – Musée des beaux-arts

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°210 du 4 mars 2005, avec le titre suivant : Les musées de la Ville de Paris ne voient pas la vie en rose

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque