Mercredi 14 novembre 2018

Les multiples questions de l’exercice d’une profession

Malgré une évolution récente de la législation, les statuts des restaurateurs restent très divers

Le Journal des Arts

Le 2 mai 2003 - 1581 mots

Conserver-restaurer le patrimoine culturel, voilà une activité qui peut paraître bien hermétique ou fastidieuse. C’est pourtant celle d’un millier de professionnels, généralistes ou spécialistes, qui s’attachent, en diagnostiquant leurs altérations, à sauvegarder et préserver, étudier et mettre en valeur les objets ou les œuvres qui leur sont confiés par des collectionneurs privés ou des responsables de collections publiques. Cette profession en mal de reconnaissance connaît actuellement des évolutions qui devraient permettre de mieux identifier ses acteurs et de mieux cerner ses missions.

Suivant la définition de l’ECCO (European confederation of conservators restorers organisations), “le conservateur-restaurateur contribue à la compréhension des biens culturels dans le respect de leur signification esthétique et historique et de leur intégrité physique. Le conservateur-restaurateur a pour mission l’examen diagnostic, les traitements de conservation et de restauration du bien culturel et la documentation de ces interventions (1)”. Aussi, la conservation-restauration s’organise-t-elle selon trois modes d’action. En premier lieu, la conservation préventive consiste à agir indirectement sur le bien culturel, afin d’en retarder la détérioration ou d’en prévenir les risques d’altération, en créant les conditions optimales de préservation compatibles avec son usage social. La conservation préventive s’exerce également lors de la manipulation, l’utilisation, le transport, le conditionnement, le stockage et l’exposition des biens culturels… Elle est donc souvent effectuée par des conservateurs-restaurateurs associés aux autres partenaires du domaine patrimonial.
Ensuite, la conservation curative consiste principalement à intervenir directement sur le bien culturel, dans le but d’en retarder l’altération. En dernier lieu, la restauration proprement dite consiste à intervenir directement sur des biens culturels endommagés ou détériorés afin d’en faciliter la lecture, tout en respectant autant que possible leur intégrité esthétique, historique et physique (2).
Jusqu’au début des années 1970, les métiers de la restauration avaient produit traditionnellement leur propre système de formation. La transmission de savoir-faire limités – et en partie secrets – se faisait le plus souvent par immersion, filiation familiale ou commerciale, par apprentissage ou compagnonnage. De plus, quelques restaurateurs avaient pu enrichir leur formation en atelier ou parfaire leur spécialisation “seuls” ou dans certains centres étrangers reconnus (Grande-Bretagne, Belgique, Italie, Pays-Bas, Pologne...). Leurs compétences ont d’ailleurs souvent été mises au service des générations suivantes. Cependant, très peu de cycles de formation continue ont alors été mis en place, hormis dans le milieu associatif, peu subventionné. Aujourd’hui encore, il est difficile de bénéficier des progrès et de la mise à jour des connaissances et des techniques, sans disposer des moyens requis pour y faire face.
Il y a près de trente ans, des formations supérieures de l’enseignement public (bac 4 minimum) ont été créées pour pallier le retard que la restauration “française”, aussi diverse dans ses pratiques qu’indéfinie dans les textes, avait apparemment accumulé. Le métier, visiblement renouvelé à l’étranger grâce à des institutions et à leurs publications, y devenait discipline : la “conservation-restauration des biens culturels”, développée selon des spécialités déclinées par familles de matériaux ou par typologies descriptives de collections.
Spécialisées mais pluridisciplinaires, ces formations initiales spécifiques répondent encore aujourd’hui aux critères internationalement reconnus, aussi bien pour la sélection des étudiants que pour la qualité des enseignements. Les futurs professionnels sont préparés à faire face aux exigences de leur activité, grâce au développement de leurs capacités critiques et de leurs connaissances théoriques et pratiques.

Situation atypique en Europe
La reconnaissance tardive des diplômes (lire l’encadré p. 18) masque cependant certaines difficultés à exercer cette profession, qui n’a toujours pas de statut juridique, que l’on parle de “conservateur-restaurateur” ou de “restaurateur du patrimoine”.
Contrairement à l’idée la plus répandue, il n’existe que très peu de fonctionnaires ou de professionnels contractuels intégrés aux institutions patrimoniales publiques. Une mission confiée par le ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, à Daniel Malingre, conseiller-maître à la Cour des comptes, sur la restauration en France tente de proposer des actions pour entériner ou remédier à cet état de fait, totalement atypique en Europe et dans les pays revendiquant une politique patrimoniale active.
Il existe de plus des professionnels salariés d’associations à but non lucratif. Ces dernières sont le plus souvent implantées en région. Elles agissent comme des opérateurs privés, soumis aux règles du secteur concurrentiel, tout en bénéficiant du statut de centre de recherches, avec des postes et des financements publics.
C’est donc surtout sous le statut de travailleur indépendant que s’exerce cette activité. Le statut d’artisan est ainsi parfois adopté par les restaurateurs. L’artisanat rassemble les personnes ou entreprises qui, se déclarant d’une activité donnée, sont regroupées par les chambres de métiers qui les reconnaissent, les organisent et les contrôlent, tout en leur prodiguant certaines aides. Le statut de l’artisanat est assimilé au cadre général des activités de commerce. Le répertoire des métiers reconnaît l’activité de “réparation d’art “et la “restauration d’objet d’art”. Mais tous les métiers regroupés sous ce thème sont-ils vraiment les mêmes ? Ne faut-il pas faire une distinction avec la notion plus récente de conservation-restauration ? Il semble qu’il existe encore une certaine confusion entre les savoir-faire de la fabrication ou de la production d’objets ou d’œuvres qui en découlent, et les méthodes plus spécifiques et nourries de la déontologie particulière de la conservation-restauration du patrimoine.
Le statut le plus souvent revendiqué est cependant celui de “profession libérale”. Historiquement, la plupart des associations professionnelles et la Fédération française des conservateur-restaurateurs (FFCR) se sont battues pour obtenir la prise en compte de ce statut de profession libérale, car il permet la reconnaissance du haut niveau des formations et des qualifications ainsi que le caractère intellectuel dominant des prestations. L’usage des droits de propriété intellectuelle sur les écrits, les productions documentaires, les données photographiques, et les nombreuses connaissances générées grâce au travail de conservation-restauration, sont mieux admis et distingés dans ce cadre..
La déontologie est aussi une des caractéristiques du statut de professionnel libéral. Nombre de praticiens souscrivent au code de déontologie de l’ECCO, dont la FFCR est membre fondateur depuis 1992.
La FFCR est également membre des instances fédératives des professions libérales en France que sont l’UNAPL (3) et le FIFPL (4).

Coût important des actions curatives
Une récente circulaire (5) émanant du bureau de la législation fiscale, au ministère de l’Économie et des Finances, reconnaît le statut fiscal de BNC (bénéfices non commerciaux) aux conservateurs-restaurateurs, “compte tenu de l’évolution de cette profession et notamment de la très grande qualification qu’elle requiert. L’activité de conservateur-restaurateur des biens culturels (dessins, peintures, sculptures, photographies, documents d’archives, objets archéologiques et ethnologiques...) consiste en l’examen technique de biens culturels et la mise en œuvre d’actions de conservation ou de restauration appropriées pour assurer leur pérennité et contribuer à leur mise en valeur”. Cette disposition dissocie bien la conservation-restauration du cadre général de l’artisanat et des activités de commerce.
Si l’on constate des progrès, le statut dominant, et très français, de “fournisseur des institutions”  génère souvent une discontinuité du service public de la conservation du patrimoine, pourtant un des plus anciens au monde. Cela entraîne des coûts importants et récurrents d’actions curatives a posteriori, quand des actions préventives programmées et anticipées auraient été souhaitables.
Par ailleurs, beaucoup de professionnels, soumis au marché concurrentiel et aux impératifs de “rentabilité”, doivent faire face à des difficultés pour maintenir leurs exigences individuelles en matière de formation continue, de capacité de recherche et de publication, indispensables pour justifier et approfondir leur compétence professionnelle.

(1) In Professionnal guidelines ECCO (European confederation of conservators restorers organisations), 1993.
(2) Op. cit.
(3) Union nationale des associations de professions libérales.
(4) Fond de formation et d’intervention des professions libérales.
(5) Circulaire 5 G-10-02 publiée dans le n° 157 du Bulletin officiel des impôts, 16 septembre 2002.

Pour tous renseignements complémentaires : Fédération française des conservateurs-restaurateurs, secrétariat : FFCR, 10 allée de Fontainebleau, 75019 Paris, tél./Fax 01 42 02 34 81, e-mail : ffcr@netcourrier.com ; siège social : 60 rue Greneta, 75002 Paris, www.ffcr-fr.org.

Une récente reconnaissance

La récente loi sur les Musées de janvier 2002 a défini dans ses décrets les compétences requises pour les spécialistes opérant les traitements de restauration et de prévention sur les biens appartenant aux collections de musées… Le niveau de diplôme demandé pour des formations spécialisées dans le domaine de la restauration et de la préservation sanctionne la fin d’un second cycle de l’enseignement supérieur homologué au niveau 2 (équivalent à un bac 4). À ce jour, la circulaire d’application de la loi Musées définit les formations françaises correspondantes, comme la maîtrise de sciences et techniques à l’université de Paris-I “Conservation-restauration des biens culturels”?, (17 rue de Tolbiac, 75013 Paris, tél. 01 45 83 33 57) ou le diplôme de l’Institut national du patrimoine, section Institut de formation des restaurateurs d’œuvres d’art (Ifroa) (150 avenue du Président-Wilson, 93210 La Plaine-Saint-Denis, tél. 01 49 46 57 00). Il existe également des sections spécialisées à l’école supérieure des beaux-arts de Tours (BP 1152, 37011 Tours Cedex 1, tél. 02 47 05 72 88) et à l’école d’arts d’Avignon (84 rue Violette, 84000 Avignon, tél. 04 90 27 04 23). Ces diplômes pourront également avoir été obtenus dans le cadre des procédures de validation des acquis de l’expérience, telles que les a définies la loi de modernisation sociale publiée en janvier 2002. Les diplômes étrangers équivalents pourront être reconnus, selon un protocole en conformité avec les recommandations européennes. Les décrets distinguent de plus le cas des fonctionnaires, dont le statut prévoit la restauration dans leur activité, et celui des professionnels qui, ayant déjà travaillé pour les musées, auront reçu une habilitation délivrée par le ministre de la Culture ou un autre ministre concerné, après passage devant une commission scientifique spécialisée.

Question de responsabilité

La notion de responsabilité professionnelle, pour protéger l’acte professionnel comme pour défendre le commanditaire des aléas d’un traitement, reste probablement le dossier le plus complexe à résoudre. La question de la responsabilité finale d’une intervention, de sa réussite et de ses éventuelles faiblesses renvoie à celle de la responsabilité et de son partage. Qui est le responsable : celui qui conçoit et réalise le traitement d’un bien patrimonial ou celui qui le demande et le décide ? La décision de ce qui doit être fait s’élabore à travers la définition des enjeux et des modes d’intervention, par l’évaluation critique de l’objet et le cheminement d’un état à l’autre de sa matière et de son apparence. Pour juger d’une intervention de conservation, faut-il se concentrer sur les moyens mis en œuvre ou sur le seul résultat ? Peut-on s’abstraire de la notion de responsabilité partagée, si complexe à répartir ? Si le résultat plaît, le propriétaire ne cherchera pas forcément à connaître les moyens qui ont permis d’y parvenir, mais il pourra se pencher sur la documentation produite lors du traitement. Si le résultat déplaît, s’il contredit l’objet et qu’il n’est pas ou mal assumé, alors que le processus de traitement a suivi les étapes en respectant l’œuvre, il faut s’interroger sur les limites supportables de la dégradation d’un objet. Parfois même, lorsque l’image mentale que l’on s’en fait ne coïncide plus avec son image réelle, l’objet est amené chez le restaurateur ou le conservateur-restaurateur... Qui assumera alors la responsabilité d’une nouvelle transformation ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°170 du 2 mai 2003, avec le titre suivant : Les multiples questions de l’exercice d’une profession

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque