Vendredi 22 février 2019

Les laboratoires de l’art

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 25 novembre 2009 - 1029 mots

Divers par leurs statuts juridiques et leurs ancrages géographiques, les centres d’art sont fragilisés par la faiblesse de leurs ressources

Offrir une cartographie des centres d’art relève d’un vrai casse-tête, car aux diversités artistiques se greffent de profondes différences structurelles. Un décompte s’avère même délicat puisque la délégation aux Arts plastiques (DAP) en recense cinquante-neuf conventionnés, tandis que l’Association française de développement des centres d’art (DCA) en répertorie quarante-huit. Malgré des missions essentielles communes — la production et l’exposition —, les centres d’art possèdent des spécificités, ne serait-ce que d’ordre statutaire. La majorité d’entre eux fonctionnent sous le statut de l’association loi 1901 ; d’autres sont en régie municipale, départementale ou régionale. L’Institut d’art contemporain (IAC) à Villeurbanne (Rhône) a fusionné avec le Fonds régional d’art contemporain (FRAC) Rhône-Alpes, tandis que le Consortium à Dijon dispose d’une collection propre qu’il compte donner à la municipalité. Pour tisser un réseau dans ce paysage contrasté, et mettre les centres d’art sur orbite médiatique, DCA a lancé depuis deux ans l’opération « Plein soleil ». L’impact de la manifestation sur la fréquentation reste toutefois difficilement quantifiable.

    Afin d’apporter un semblant d’unification, un rapport de l’Inspection générale de l’administration des affaires culturelles, remis en mai dernier à la DAP, préconise une mise en commun des outils de gestion et un programme de conventionnement systématique. « La normalisation n’est pas sans danger, on risque d’être plus institutionnels. Nous sommes des laboratoires et nous devons rester fluides », observe Jackie Ruth-Meyer, directrice du LAIT à Castres et Albi (Tarn), et vice-présidente de DCA. La labellisation prônée par le rapport éviterait de mettre dans le même sac des structures dont les activités ou le rayonnement ne sont pas comparables. Qu’y a-t-il de commun entre le Centre de création contemporaine (CCC) de Tours, qui intégrera en 2012 un bâtiment de 5 000 m2, ou le Consortium, lequel disposera début 2011 d’un nouveau bâtiment de 4 000 m2, et, par exemple, un petit lieu associatif tel le Dojo à Nice ? Cet alignement sur des normes masque un vieux débat : faut-il préserver tous les centres d’art ou bien concentrer les efforts de l’État et des collectivités sur un petit nombre d’entre eux ? « Si certains centres d’art disparaissent, c’est tout un pan de la pédagogie de l’art qui disparaîtra », s’insurge Éric Mangion, directeur du centre d’art de la Villa Arson à Nice. « Il n’y a jamais trop de choses, mais on ne peut pas faire tout, tout le temps, pour tout le monde, tempère Alain Julien-Laferrière, directeur du CCC. La vraie question, c’est que chaque fois que l’on monte une grande structure à Paris, nos crédits sont plombés. »

    Les centres d’art souffrent d’une faiblesse chronique, pire, d’une inégalité de moyens. La Villa Arson affiche un budget annuel de 300 000 euros, somme qui n’inclut pas les salaires ou l’électricité, tandis que le Magasin à Grenoble dispose de 1,6 million d’euros. « Les subventions n’ont pas bougé ou très peu, alors que les charges augmentent de 3 % à 4 % par an », souligne Frédéric Bouglé, directeur du Creux de l’Enfer à Thiers (Puy-de-Dôme). Qui dit manque de moyens, dit carence en personnels. Pour pallier la stagnation des subsides, l’État prône un recours au mécénat, perspective encore très illusoire. Face à la concurrence du club d’entreprises de la Biennale de Lyon, l’IAC n’a guère de latitude pour développer des ressources propres. Les apports en mécénat ne représentent du coup que 8 % de son budget.

Le Consortium affiche en revanche un autofinancement important, de l’ordre de 25 % à 30 % sur un budget d’environ 1,5 million d’euros. Au travail de médiation pour la mise en place du programme des Nouveaux Commanditaires de la Fondation de France, s’ajoutent les dons de particuliers perçus via la Fondation de Bourgogne et un tout nouveau fonds de dotation. Certains centres obtiennent épisodiquement l’appui de collectionneurs. « On pourrait s’inspirer du modèle des sociétés d’Amis des Kunstverein, lesquels agissent en contre-pouvoir, suggère Marianne Lanavère, directrice de La Galerie à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). En Allemagne, un centre d’art ne pourrait pas fermer car quatre mille personnes riposteraient. En France, il peut fermer. » Si les collectivités sont souvent pointées du doigt, l’administration centrale et ses relais en régions sont parfois responsables d’une désagrégation du dialogue entre les partenaires. On a pu le constater au Domaine de Kerguéhennec où un réquisitoire de l’Inspection générale à la DAP a mis de l’huile sur le feu local. Un silence étatique a accompagné la décision de la mairie de Castres de ne pas renouveler sa convention avec le LAIT. Finalement, la municipalité a rouvert la négociation.

    À l’heure où les Fonds régionaux d’art contemporain développent eux aussi des activités de production (lire p. 18), les centres d’art doivent sans doute connaître une mutation et se repositionner sur un terrain encore plus expérimental. « Nous étions des experts, plus en avance que d’autres. Maintenant que cette experptise est partagée, il faut bien que les centres d’art en trouvent d’autres, qu’ils prouvent qu’ils sont des agents et des actants, qu’ils gardent une acuité, observe Xavier Douroux, codirecteur du Consortium. On doit devenir des récifs coralliens. »

Petit tour des expositions
Le Centre international d’art et du paysage de l’île de Vassivière (Haute-Vienne) offre à Oscar Tuazon sa première exposition monographique en France (jusqu’au 7 février 2010). Assemblages de béton et d’acier, matériaux pauvres, dégradés ou recyclés, constituent l’univers de cet artiste intrigant. De son côté, le CCC à Tours crée un nouveau pont entre l’art et l’entreprise avec une exposition de photographies de la collection de la Société générale (jusqu’au 21 février). L’artiste Claude Rutault y met en scène les clichés, entre autres, de Danica Dakic, Philippe Ramette ou Renaud Auguste-Dormeuil, ouvrant ainsi le débat sur les relations entre peinture et photographie, mais aussi sur la notion même de collection d’entreprise. Le Magasin à Grenoble dessine jusqu’au 3 janvier un portrait de l’artiste Olivier Mosset à travers le prisme de sa collection, composée notamment de pièces de Steven Parrino, John M. Armleder ou Cady Noland. À cette communauté d’esprit s’ajoutent des éléments rappelant le lien de l’artiste avec le monde des bikers.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°314 du 27 novembre 2009, avec le titre suivant : Les laboratoires de l’art

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