Vendredi 6 décembre 2019

Les inélégances de Baselitz

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 18 octobre 2011 - 672 mots

L’artiste allemand fait son retour au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Il y installe cette fois-ci une cohorte de sculptures taillées dans le vif.

Les natures inquiètes de la valeur de leurs références culturelles devraient aller se réconforter au Musée d’art moderne de la Ville de Paris (MAMVP). Là, les salles d’expositions temporaires accueillent la statuaire monumentale d’un artiste jusque-là plus connu pour sa peinture, Georg Baselitz (né en 1938 en République démocratique allemande). Art précolombien, totems africains, sculpture romane, art populaire, voire pop art pour certaines figures : l’avantage avec la sculpture de Baselitz, c’est que chacun peut y déceler des sources multiples. Lorsque l’Allemand sculpte, le syncrétisme est convoqué, assimilant ces figures à une sorte de transcription du « Musée imaginaire » d’André Malraux, l’une des lectures de l’artiste.

Peintre avant tout, Baselitz, Hans-Georg Bruno Kern de son nom d’origine (Deutch-Baselitz, en Saxe, est le nom de son village natal), s’est lancé dans la sculpture voici une trentaine d’années. C’était en 1980, à l’occasion de la Biennale de Venise, et le jeune sculpteur d’alors avait conçu une image intitulée Modèle pour une sculpture : un homme dans une posture improbable, ni assis ni couché, dont le buste semble émerger du tronc d’arbre mais dont le bras droit est levé. Inévitablement, la sculpture a fait scandale, le geste évoquant pour certains le salut hitlérien. Provocation, geste manqué ou expression d’un inconscient ? La pièce est aujourd’hui présentée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris où elle accueille le visiteur de cette exposition, et chacun pourra s’en faire une opinion. Elle permet une introduction radicale à l’œuvre sculpté de l’artiste, mais constitue aussi un choix logique : le parcours est simplement chronologique (1979-2010), complété par quelques peintures récentes et un ensemble de dessins inédits.

Le jaune de la colère
Si les formes évoluent au gré des années, la nature de la sculpture demeure identique. Elle est monumentale, en bois, tailladée à la tronçonneuse ou à la hache, parfois scarifiée à la scie sauteuse, l’artiste pratiquant la taille directe. Sa polychromie est hasardeuse. La sculpture de Baselitz est donc ô combien rugueuse et à l’antithèse de l’élégance néoclassique. Le choix des sujets l’est tout autant : aucune narration, des êtres humains déformés, contre les canons, parfois grimés, androgynes ou grotesques, toujours balafrés ou mutilés. D’aucuns pourraient y déceler, là encore, le refus d’une référence au passé nazi et à son idéologie de la perfection. Considérant la sculpture comme le « chemin le plus court » pour exprimer une idée, Baselitz refuse les étiquettes, « la recherche des parents », ceux de l’art brut mais aussi de l’expressionnisme, même s’il concède avoir beaucoup regardé Edvard Munch et ses visages hallucinés.

Comme dans sa peinture, il pratique le retournement, l’inversion des figures. Certaines figures font parfois quelques concessions à l’esthétique, comme cette tête à facettes ou d’autres recouvertes d’un patchwork de tissu. Plus politique par son évocation des destructions de 1945, la série des « Femmes de Dresde » (1989) – ici incomplète – constitue un remarquable ensemble. Unifiée dans leur relief en creux par un jaune mat uniforme, le jaune de la colère, elles arborent un hiératisme nouveau qui accentue la dramaturgie des visages. Les dernières pièces, gagnant encore en monumentalité, sont des autoportraits ou des images de la fidèle Elke, son épouse. Plus réalistes malgré certains détails saugrenus – les talons hauts –, reprenant une iconographie proche de celle du réalisme socialiste, elles sont aussi parfois affublées d’artifices. La montre d’un homme qui cache un crâne derrière son dos affiche ainsi l’horaire fatidique de minuit moins cinq (Ma Nouvelle Casquette, coll. part.), telle une vanité. Étrange ensemble donc que cette cohorte de figures ici réunies et qui occupent remarquablement les volumes du musée pour constituer une expérience un peu déroutante.

BASELITZ SCULPTEUR

Nombre d’œuvres : 45 sculptures, 7 peintures, 79 dessins
Commissariat : Dominique Gagneux, conservatrice en chef au MAMVP, assistée de Véronique Bérard-Rousseau.

Jusqu’au 29 janvier 2012, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, 75116 Paris, www.mam.paris.fr.

Catalogue, éd. Paris Musées, 175 p., 37 euros, ISBN 978-2-7596-0177-6.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°355 du 21 octobre 2011, avec le titre suivant : Les inélégances de Baselitz

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque