Les incroyables collections de l’Ermitage

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 3 septembre 2013 - 1008 mots

Ouvert au public en 1852, le Musée de l’Ermitage possède une collection d’une richesse renversante, dont la constitution est inséparable de l’histoire de la Russie.

Dans « L’Arche russe » sorti en salles en 2002, Alexandre Sokourov invite le spectateur à une lente déambulation ininterrompue à la rencontre des fantômes qui peuplent le Musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Catherine II, Pierre le Grand ou encore les Romanov sont aperçus par le narrateur (invisible), saisis dans le quotidien de leur vie de palais. La caméra subjective s’arrête sur les différents chefs-d’œuvre venus habiller les murs au fil des siècles. Ce plan séquence de 96 minutes, un exploit technique qui a nécessité un an de travail et de coordination avec des milliers de figurants, révèle la dimension tentaculaire de l’édifice dont l’histoire est inséparable de celle de ses collections d’une richesse étourdissante.

En 1754, lorsque l’impératrice Elizabeth commande à l’architecte Bartolomeo Rastrelli une nouvelle résidence de style baroque, l’Ermitage ne devait être qu’une résidence hivernale pour la tsarine. Sacrée impératrice en 1762, Catherine II reprend les plans du palais en construction pour lui donner une inflexion moderne, néoclassique. Elle donne aussi le coup d’envoi des acquisitions en masse de collections prestigieuses qui forment aujourd’hui le noyau du musée. Le rachat en 1764 de la collection formée par Johann Gotzkowsky pour le compte de Frédéric II de Prusse est son premier coup d’éclat. Le monarque désargenté n’est plus en mesure d’acquérir les quelque 225 tableaux de maîtres hollandais, flamands et italiens (dont le Portrait d’un jeune homme au gant de Frans Hals) et l’impératrice se fait une joie de lui damer le pion. L’année suivante, elle commande la construction du Petit Hermitage, auquel s’ajoute deux ans plus tard un petit pavillon intime. Les chantiers s’accumulent tandis que les acquisitions se poursuivent : en 1769, la collection du comte Von Brühl (dessins, estampes et quelque 600 tableaux signés Rembrandt, Rubens, Watteau, Poussin, van Ruysdael, Tiepolo…). En 1771, la tsarine commande un nouveau bâtiment, le Grand Ermitage, pour y loger sa collection d’art et son immense bibliothèque. L’année suivante, elle met la main sur la collection du baron de Thiers, par l’entremise de Denis Diderot, dans laquelle figurent les chefs-d’œuvre de Raphaël, Rubens, Rembrandt, Giorgione, Véronèse, Titien, Van Dyck, Le Nain, Poussin, Watteau, Chardin… Vingt ans plus tard, l’édifice est agrandi pour y abriter une copie contemporaine des fresques vaticanes de Raphaël. Vient ensuite la collection de Sir Robert Walpole, Premier ministre de George I et George II d’Angleterre. Près de 200 tableaux (Rubens, Van Dyck, Reni, Rosa, Poussin, Murillo…) échappent au pays malgré les protestations du Parlement.

Puis les 200 tableaux flamands et hollandais du comte Baudoin en 1781 et les quelque 300 sculptures antiques de John Lyde-Brown en 1787 viennent enrichir la collection du Grand Ermitage.

Un enrichissement au fil de l’histoire

Le reste des acquisitions au fil des siècles et des tsars est à l’avenant. Ainsi l’empereur Alexandre Ier revient de Paris, où sont entrées les troupes russes en 1815, avec la collection personnelle de l’impératrice Joséphine dont la majeure partie provient de spoliations napoléoniennes à Cassel (Rembrandt, Rubens, et surtout Les Trois grâces de Canova). En 1852, son successeur Nicolas Ier fonde le Musée impérial dans le Nouvel Ermitage, construit spécialement, pour présenter la collection au public. Parmi les ajouts notables, citons la collection Cristoforo Barbarigo riche en Titien (1850) ; un choix de 500 vases antiques, d’objets étrusques et de plusieurs centaines de bronzes et de marbres réunis par le Marquis Gian Pietro Campana (1861) ; l’étourdissante collection médiévale d’Alexandre Basilewsky, comptant objets d’art chrétien et byzantin, ivoires des XIIIe et XIVe siècles, majoliques italiennes, émaux du Rhin et de Limoges du XIIe au XVIe siècles, verres allemand et vénitien… (1884) ; et enfin la collection impériale d’armes et d’armures provenant du palais de Tsarskoye Selo (1885). Sans oublier des achats ponctuels majeurs de Vierges à l’enfant signées Léonard de Vinci et Raphaël. La dernière, et tristement célèbre, étape majeure de la constitution des fonds du musée est la nationalisation des collections particulières moscovites et saint-pétersbourgeoises en 1918. L’Ermitage s’est vu gratifié d’œuvres confisquées dans toute la Russie (icônes et monnaies byzantines, papyrus et tablettes cunéiformes égyptiennes, bronzes médiévaux du Moyen-Orient…), avant de céder une partie de ses fonds pour créer le Musée Pouchkine à Moscou. Les sublimes ensembles impressionnistes, postimpressionnistes, fauves et cubistes des collectionneurs Ivan Morozov et Sergueï Chtchoukine (plus de 600 toiles) avaient alors été réunis dans l’hôtel particulier moscovite de Morozov, sous le nom de « Musée d’art moderne occidental ».

Des collections fragilisées
En 1948, le musée est démantelé sur ordre de Staline et les collections réparties entre l’Ermitage et le Musée Pouchkine. Par la suite, Irina Antonovna, directrice du Musée Pouchkine de 1961 à 2013, tente de reconstituer le Musée d’art moderne occidental dont elle garde un souvenir ému. Soutenu par la mairie, l’intelligentsia et la population de Saint-Pétersbourg, l’Ermitage y voit une tentative d’expropriation – les héritiers Morozov et Chtchoukine apprécieront. Son refus catégorique s’explique par le pouvoir d’attraction qu’ont ces collections sur le public, par l’immense atout qu’elles représentent pour négocier des prêts à l’étranger, mais aussi par l’impossibilité de reconstituer un tel ensemble avec ses moyens actuels.

« L’Arche russe » s’achève sur un plan d’une mer glacée, sur laquelle le vaisseau Ermitage, peuplé de sa faune « européenne », prébolchevique, dérive à tout jamais. Au mieux nostalgique, au pire réactionnaire, le film identifie le musée à un refuge refermant les plus beaux souvenirs de l’histoire russe. Parfois la réalité dépasse la fiction. Ainsi, entre 1928 et 1933, le musée a été contraint de vendre à des marchands étrangers plus de 2 500 tableaux, dont plusieurs chefs-d’œuvre absolus, pour financer le pouvoir soviétique. Riche de quelque 3 millions d’objets, l’Ermitage doit aujourd’hui revoir ses ambitions à la baisse. À l’image de ce don effectué par l’AVC Charity Foundation en 2012 de la collection George Machere et Nadya Volkonskaya – 848 enveloppes postales décorées par des artistes russes du XXe siècle… Le temps des Rembrandt en cascade est vraiment révolu.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°396 du 6 septembre 2013, avec le titre suivant : Les incroyables collections de l’Ermitage

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