Mercredi 14 novembre 2018

Les galeries françaises partent à l’assaut du marché américain

Quatorze d’entre elles participent à la première édition de Art Basel Miami Beach

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 22 novembre 2002 - 1883 mots

Organisé par l’équipe de la Foire de Bâle, Art Basel Miami Beach, qui se tient du 5 au 8 décembre, promet d’être l’événement le plus glamour et professionnel de cette fin d’année. Repoussée d’un an à cause des attentats du 11 Septembre, la foire, qui réunit cent cinquante galeries, a suscité l’engouement des principaux acteurs européens. Talonnant de près les Allemands et les Britanniques, les exposants français arrivent en rang serré avec quatorze participants sur dix-neuf candidatures. Plus pailleté que celui de Bâle mais auréolé de son professionnalisme, ce salon s’annonce toutefois empreint d’un climat d’incertitude économique et politique qui, sans échauder les galeries hexagonales, jette un voile de réserve sur un succès peut-être trop vite présagé.

Art Basel Miami Beach s’affiche résolument sous les auspices respectés de la Foire de Bâle. Cette “petite sœur américaine”, selon la formule de son directeur Samuel Keller, a suscité un vif engouement, avec plus de cinq cents candidatures reçues pour seulement cent cinquante galeries élues. Les tentatives d’essaimage des foires ont pourtant souvent été décevantes. On se rappelle l’échec de la version bâloise de la Tefaf lancée voilà sept ans, récupérée depuis par Cultura (Bâle), et celui du Salon de Mars transplanté de Paris à Genève. Malgré une première édition fastueuse, ce dernier a succombé devant le boycott des collectionneurs suisses allemands. Le savoir-faire d’Art Basel permettra-t-il à la greffe de prendre à Miami ? Les exposants français s’accordent sur le sérieux des organisateurs qui justifie à leurs yeux une aventure onéreuse, voire hasardeuse en ces mois troublés. “Il faut ouvrir nos horizons, je suis joueur et j’aime assez les premières aventures”, déclare le galeriste Donatello Di Meo (Paris), tandis qu’Emmanuel Perrotin (Paris) avoue “qu’il s’agit d’un vrai risque financier, mais [qu’] il faut être au début d’une histoire comme celle-ci”. “Dès la première édition, on retrouve des marchands de grande qualité. Il n’y a pas les tâtonnements propres à une nouvelle foire. En fait, ce n’est pas vraiment une première édition, mais la continuité de la Foire de Bâle à Miami”, estime de son côté Caroline Smulders, directrice de la galerie Thaddaeus Ropac à Paris.

À l’instar de Bâle ou de Maastricht, le choix d’une ville carrefour, dénuée d’événements parasites et d’un trop-plein de galeries, est sans doute judicieux. L’organisation s’est attelée à développer de nombreuses propositions satellites destinées à animer la ville pendant la durée du salon. “Le seul risque, c’est peut-être que, avec tous les évènements annexes prévus, les gens ne sachent pas où donner de la tête. J’espère qu’il n’y aura pas grand-chose [d’organisé] pendant les horaires de la foire”, déclare Chantal Crousel (Paris).

Outre les pointures habituées de Bâle, on compte quelques nouveaux arrivants, comme Catherine Bastide (Bruxelles). Sans considérer Miami comme l’antichambre de Bâle, ils y voient l’opportunité d’y faire leurs preuves. “Bien sûr, il est certain que, dans toutes les galeries choisies, il y en a qui espèrent faire Bâle, mais on a clairement communiqué sur ce point, avertit Samuel Keller. Il y a certes des galeries qui sont sur la liste d’attente de Bâle et qui sont à Miami, mais la réciproque est vraie aussi. Le comité de sélection est indépendant de celui de Bâle. C’est certainement positif de faire Miami, mais ce n’est pas un sésame pour Bâle.”

Les exposants invoquent souvent la capacité éprouvée d’Art Basel à attirer l’ensemble des collectionneurs américains, voire européens. Ce potentiel distingue la foire de ses faibles concurrents locaux, comme Art Miami. Cette dernière existe depuis treize ans, mais, malgré un rehaussement de niveau depuis le changement de direction voilà trois ans, elle ne touche qu’un public local et des galeries souvent moyennes. Comme ses prédécesseurs, cette foire a souffert de l’image sulfureuse de Miami Beach colportée par les séries télévisées (lire p. 21). Les grands bourgeois de Palm Beach répugnent souvent à s’aventurer dans ce secteur de la ville. Marion Meyer (Paris), qui participe à Art Miami depuis de nombreuses années, “sans grande conviction”, précise-t-elle, a remarqué lors de la dernière édition, en janvier, un intérêt nouveau des collectionneurs de Palm Beach. Loin de la réserve légendaire des collectionneurs suisses, ceux de Miami ont choisi de participer activement à Art Basel Miami Beach, en ouvrant notamment leur collection au public (lire p. 20).

Art Basel compte aussi sur le pouvoir d’attraction de Miami, lieu de villégiature des Américains argentés. “Cette ville est à deux heures et demie de New York sans décalage horaire. On passe de moins 10° à plus 25° ! Tous les grands collectionneurs de la Côte est y ont une résidence”, s’enthousiasme le courtier Philippe Ségalot. “Les organisateurs des autres foires de Miami ne fonctionnent que pour les cinquante collectionneurs locaux. Pour qu’une foire marche, on ne peut pas compter sur seulement cinquante collectionneurs, mais sur cinq cents”, insiste Samuel Keller. Chantal Crousel souligne le potentiel à long terme de la ville, d’autant plus que de nombreux collectionneurs de Chicago proches de la retraite envisagent de s’y replier. Plus de quarante conservateurs de musées accompagnés de leurs trustees ont également été conviés. Quand on sait la relation intime et privilégiée entre le collectionneur privé américain et l’institution, cette venue groupée ne peut qu’être bénéfique.

Les exposants français jouent en majorité la carte d’un accrochage de groupe, en insistant parfois sur des artistes américains actuellement prisés. Anne de Villepoix (Paris) propose ainsi plusieurs pièces de Fred Tomaselli, artiste montant nanti d’une liste d’attente depuis l’achat d’une de ses œuvres par le Whitney Museum de New York en 1999. Pour courtiser la toute proche clientèle sud-américaine, les galeristes mettent l’accent sur les artistes hispaniques. Barbara Farber (Trets) expose notamment l’Argentin Guillermo Kuitca, Yvonamor Palix (Paris/Mexico) met à l’affiche Pablo Reinoso, Yolanda Guttiérrez et Alicia Paz, tandis que la galerie Lelong (Paris/New York) présente aux côtés des artistes de sa galerie américaine, des pièces d’Ana Mendieta et de Jaume Plensa. La galerie 1900-2000 (Paris) se concentre également sur une sélection d’artistes sud-américains, collectés depuis plus de vingt ans, comme le Brésilien Angelo de Âquino ou le cubain Heriberto Cogollo. Elle déploie aussi des œuvres historiques et inédites de Wifredo Lam, provenant de l’ancienne collection d’André Breton. Un clin d’œil amusé à la communauté cubaine autour du thème du cigare réunit les œuvres de Rubens Gerchman et de Bernard Philippeaux.

Certaines galeries ont pris le risque ambitieux de créer un événement pour se démarquer de leurs confrères. Tel est le cas d’Yvon Lambert (Paris) et de Chantal Crousel qui partagent un stand entièrement dédié à la vidéo. Lors de la Fiac, Yvon Lambert avait vendu une grande partie de ses vidéos à des collectionneurs français. Réitérer ce pari dans un pays traditionnellement moins rétif à ce médium est, somme toute, logique, d’autant que la plus grosse collection privée de vidéos se trouve à San Francisco, chez Pamela et Richard Kramlich. “Nous pensons que la vidéo est arrivée à maturité. En ce moment, les de la Cruz et les Rubell collectionnent beaucoup et sont prêts à équiper des salles entières à cet effet”, remarque la galeriste française. Sur le stand transformé en salle de cinéma, une vingtaine de films d’Anri Sala, de Douglas Gordon ou de Mircea Cantor est proposée en boucle. “L’enjeu est de faire un travail de galerie et non un accrochage de foire. Nous voulons mettre l’accent sur le dynamisme européen”, explique Olivier Belot de la galerie Yvon Lambert. La gageure est aussi du côté d’Air de Paris et de Catherine Bastide. Ces galeries ont opté pour la version moins munificente des containers de la section “Art Position”. Air de Paris propose un cube vidéo consacré principalement aux films de Brice Dellsperger. Catherine Bastide affiche de son côté le travail de trois de ses poulains, notamment de la Brésilienne Janaína Tschäpe qu’on a pu remarquer dernièrement chez Art : Concept (Paris). La jeune galeriste espère que ce travail sensible et romantique, fortement ancré dans la mythologie brésilienne, suscitera l’intérêt de la douzaine de grands collectionneurs brésiliens prompts à défendre leurs artistes nationaux. Elle présente aussi l’Américaine Catherine Sullivan, dont une pièce intitulée Big Hunt, récemment exposée à la Renaissance Society de Chicago, a déjà été acquise par les Rubell. “Je sers de galerie principale à ces artistes qui n’ont aucune représentation aux États-Unis. Mon but est de trouver des galeries relais et de susciter l’intérêt des institutions”, explique Catherine Bastide.

Si les marchands estiment que les œuvres exceptionnelles sont toujours prisées, ils soulignent toutefois les hésitations grandissantes des collectionneurs américains, dont les pratiques d’achat étaient réputées plus nerveuses que celles des Européens. “Nous apportons une toile de Roberto Matta intitulée Displaced Continent de 1944 que nous proposons pour 1 500 000 dollars
(1 48 6 691 euros). [Ce n’est] pas juste pour embellir le stand, mais nous ne sommes pas certains que les Américains soient prêts aujourd’hui à acheter pour de telles sommes”, reconnaît David Fleiss de la galerie 1900-2000. Les exposants français ayant participé cette année à l’Armory Show à New York témoignent d’amateurs américains succombant aisément à leurs coups de cœur. Depuis juin, les galeristes observent toutefois un net ralentissement. Ghislaine Hussenot (Paris) estime que, au-delà de 30 000 dollars, les affaires s’avèrent difficiles tandis qu’Anne de Villepoix note que les Américains, dernièrement, réservent des œuvres sans donner suite. Cette limite autour de 30 000 dollars est d’autant plus inquiétante que, traditionnellement, le moindre jeune artiste émergeant se négociait aux États-Unis autour de cette somme. Beaucoup de galeries optent pour des œuvres dans une fourchette raisonnable, entre 2 000 et 35 000 dollars chez Yvonamor Palix, 1 000 et 150 000 dollars chez 1900-2000.

Forte du capital sympathie des galeries et de l’arsenal de séduction déployé en direction des collectionneurs, Art Basel Miami Beach a toutes les chances de détrôner la Foire de Chicago, déclinante. Elle constitue aussi un solide contrepoint à l’Armory Show, dont l’organisation chaotique est souvent brocardée. “Les dates de l’Armory Show et de Miami sont trop proches. Pour nous européens, il est vital de faire une foire aux États-Unis, mais nous ne savons pas encore laquelle choisir. En multipliant les foires, on divise les résultats et l’on ne peut pas montrer systématiquement quelque chose d’intéressant. L’Armory Show peut perdurer avec le seul marché new-yorkais, mais Miami peut devenir une vraie concurrence”, commente Philip Nelson (Paris). “Les nouvelles foires fragilisent les précédentes et l’on ne sait plus où aller au bout du compte. C’est un peu comme le choix entre Berlin ou Cologne. Certaines galeries sont obligées de faire les deux, car les collectionneurs de Cologne boudent celle de Berlin. Je ferai cette année Miami et New York en attendant de voir”, renchérit Anne de Villepoix.

L’attrait de la nouveauté va incontestablement drainer un public important lors de l’inauguration, mais la programmation, à quelques semaines de Noël, semble inadéquate. Une rectification du calendrier pour les prochaines éditions serait opportune, la saison de villégiature ne débutant qu’en janvier et février. Bien que desservie par une conjoncture économique peu fameuse, Art Basel Miami Beach a toutes les chances de s’imposer comme une grande foire américaine. Reste à voir si l’effet de curiosité peut se transformer en élan commercial.

Art Basel Miami Beach, du 5 au 8 décembre 2002, Miami Beach Convention Center, Art Position et Art Video Lounge à Collins Park, information (à Bâle) : 41 58 200 20 20, tlj de midi à 19h, www.art.ch/miami_beach

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°159 du 22 novembre 2002, avec le titre suivant : Les galeries françaises partent à l’assaut du marché américain

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