Les Frac ont 30 ans

Des débuts mouvementés

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 25 juin 2012 - 997 mots

Créés en 1982, les Frac fêtent leurs trente années d’existence. Retour sur l’invention de ce concept inédit avec Claude Mollard, alors en charge de ce dossier au cabinet de Jack Lang.

Sophie Flouquet : Quel a été le point de départ de la création des Fonds régionaux d’art contemporain (Frac) en France ?
Claude Mollard : Il faut se replacer dans le contexte de l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, et de Jack Lang au ministère de la Culture. Cet événement a été entouré d’une réelle effervescence. Après les années Giscard, où la culture avait été mise sous le boisseau, l’attente était très forte et portée par une nouvelle génération d’artistes, formée en mai 1968, qui avait l’habitude de combattre. Les artistes ont donc pris la parole, comme en a témoigné l’organisation, à Créteil, d’états généraux des artistes plasticiens.Pour ma part, j’étais en charge de ce sujet au cabinet de Jack Lang. Ce n’était pas tout à fait un hasard puisqu’en tant que secrétaire général de l’établissement public, j’avais participé à la construction du Centre Pompidou. J’avais donc l’expérience de la conduite d’un grand projet, qui avait coûté à l’époque plus d’un milliard de francs, ce qui équivaudrait aujourd’hui à six cent cinquante millions d’euros. Ce projet sans précédent avait servi de substitut à l’absence de politique culturelle sous les présidences antérieures. Tous les moyens y avaient été concentrés, au détriment, parfois, de certains secteurs.

S.F. : Pourquoi avoir créé ces fonds dans les régions ?
C.M. : Il faut avoir conscience qu’alors, il n’existait en régions que quelques rares musées ouverts à l’art contemporain : Lyon, Saint-Étienne, Grenoble, Les Sables-d’Olonne et Marseille dans une moindre mesure. Seules quelques tentatives de régionalisation de la réflexion dans le domaine des arts plastiques, très sommaires, avaient été menées en Limousin, en Bretagne ou dans le Val-de-Marne. Notre projet s’est donc greffé sur la grande réforme enclenchée par Gaston Defferre qui créait des régions dotées d’un réel exécutif. Dans le cadre de cette décentralisation, il paraissait nécessaire d’engager un mouvement de démocratisation et d’accès direct aux œuvres d’art. C’était aussi l’occasion d’amorcer une forme d’ouverture des institutions à l’art contemporain. Les Frac ont eu cette vertu stimulatrice : ils ont décomplexé les musées vis-à-vis de l’art contemporain.

S.F. : N’avez-vous pas rencontré d’hostilité ?
C.M. : Il y a eu des critiques. Certains ont estimé que ces crédits auraient dû être attribués aux musées pour acheter de l’art contemporain plutôt qu’à la création de nouvelles institutions. Mais cela aurait supposé que les musées le veuillent, ce qui n’était absolument pas le cas ! Par ailleurs, j’étais attaché à l’idée d’institution régionale, cela afin que les collections puissent circuler. J’avais aussi l’intuition que la création de ces fonds aboutirait inévitablement à la création de lieux. C’était donc une manière de faire pression pour que, un jour, par la vitalité même de l’œuvre, les collectivités territoriales soient dans l’obligation de concevoir des espaces spécifiques. Nous voulions aussi promouvoir un nouveau type de relation avec le public dans lequel l’argent allait davantage aux œuvres d’art qu’aux institutions. À l’époque, les deux tiers des budgets des Frac étaient dévolus aux achats. Aujourd’hui, c’est plutôt 10 %.

S.F. : Les régions ont-elles accepté facilement ?
C.M. : Je dois avouer que nous avons été surpris de l’attitude favorable de ces régions qui, pour les quatre cinquièmes, étaient à droite. Il faut dire que nous nous sommes donné de la peine ! Bernard Anthonioz, le chef de la Création artistique dont j’avais un peu pris la place en devenant délégué aux Arts plastiques, a été chargé d’être mon missi dominici. Il allait donc voir les présidents de région et comme il était gaulliste, représentant d’un directeur socialiste, les choses se passaient très bien. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu de problèmes. Par exemple avec la région Île-de-France, qui ne souhaitait acheter que des artistes morts, ou avec certains élus, qui voulaient acquérir eux-mêmes les œuvres sans en référer au comité technique. Nous avons aussi pris quelques initiatives. J’ai ainsi fait visiter aux élus de la région Bourgogne, lors d’un voyage en car, les centres d’art suisses et allemands. Ce sont plutôt les musées, les conservateurs et les historiens de l’art, Serge Lemoine en tête, qui nous ont fait la guerre. Dominique Bozo, alors directeur du Musée national d’art moderne, est allé voir Jack Lang pour contester mon projet. De nombreux articles ont relayé cette polémique. D’autres, comme le magazine Art Press, se sont inquiétés du risque encouru du fait de la circulation des œuvres. La controverse a pris fin le jour où nous avons présenté, rue Berryer, à Paris, le Frac Rhône-Alpes, prouvant ainsi la très haute qualité des achats.

S.F. : Le ministre de la Culture a donc fini par vous soutenir ?
C.M. : Dès lors que les critiques se sont arrêtées, le ministre s’est rendu à mon avis. Cela s’est terminé par une exposition au Grand Palais en 1986, qui dressait un bilan de cinq ans d’acquisitions. Mais la même année, lorsque j’ai quitté le ministère à l’occasion de l’alternance, j’ai été remplacé par Dominique Bozo. Qui a immédiatement pris le contre-pied de mon action. Il considérait que le rôle du ministère n’était pas de soutenir la création contemporaine, mais le patrimoine du XXe siècle. Il préconisait que l’argent des Frac soit redirigé vers le projet d’un deuxième musée du XXe siècle construit en province. Jean Clair était à l’époque porte-drapeau de cette orientation, tout comme Jean Leymarie, directeur de la Villa Médicis, ou André Chastel. Il y a donc eu tentative de suppression des Frac. Mais les présidents de région sont alors montés au créneau et sont venus voir le ministre, François Léotard, pour défendre leurs Frac. Ils étaient ravis d’avoir un outil culturel de taille régionale qui faisait ainsi image, cela sans coûter très cher. Les Frac avaient en quelque sorte changé le look de l’État et des régions. L’art contemporain était devenu persona grata, et des musées se sont ouverts à l’art contemporain.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°648 du 1 juillet 2012, avec le titre suivant : Les Frac ont 30 ans

Tous les articles dans Actualités

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque