Les écoles d’art à l’heure de l’Europe

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 26 janvier 2011 - 1688 mots

La saison des journées portes ouvertes des écoles d’art est lancée. Mais comment s’orienter vers l’école qui, en plein chantier d’obtention du DNSEP européen, permettra à l’étudiant de développer sa créativité tout en lui offrant une réelle possibilité d’insertion professionnelle ?

En ces premiers mois de 2011, les écoles d’art sont en ébullition. Si toutes sont en train de préparer leurs journées portes ouvertes, décisives pour attirer de nouveaux contingents d’étudiants, un autre chantier agite le réseau depuis plusieurs mois : celui de l’harmonisation de leurs diplômes avec le schéma européen d’enseignement supérieur. L’enjeu n’est pas négligeable puisqu’il s’agit d’obtenir la reconnaissance au grade de master du DNSEP (Diplôme national supérieur d’expression plastique), c’est-à-dire du diplôme de niveau bac 5. Si cette cuisine administrative est logiquement très éloignée des préoccupations des futurs étudiants, l’entrée des écoles d’art dans ce système – qui ne s’est pas faite sans résistance – permet toutefois d’obtenir un éclairage sur la réalité de l’enseignement dispensé, dans des écoles où la communication n’est pas toujours le point fort. 

La notation Aéres
Le chemin vers la reconnaissance des diplômes, comprenant deux étapes successives d’évaluation, est en effet un long parcours pour ces établissements. La première, capitale, concerne les diplômes à proprement parler. Elle est menée par l’Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Aéres), un organisme indépendant qui passe au crible l’enseignement supérieur français et émet une notation, allant de A pour les meilleurs à C pour les moins bons. « Ce sont les contenus des diplômes qui sont évalués, pas les écoles », précise David Cascaro, directeur de l’École supérieure d’art de Mulhouse et vice-président de l’Andéa (Association nationale des directeurs d’écoles d’art). Pour les futurs élèves soucieux de la qualité des diplômes qu’ils seraient susceptibles de briguer, les fiches d’évaluation de l’Aéres – toutes consultables sur le site Internet de l’organisme – fournissent de précieux renseignements.  Les écoles engagées dans le processus, qui aboutira à une reconnaissance du grade de master en juin 2012, sont globalement bien notées, et les A voire A sont nombreux. Mais les résultats ménagent aussi quelques surprises, comme ce C obtenu pour le diplôme de designer textile de la prestigieuse École nationale supérieure de création industrielle (Ensci). La justification de l’Aéres, qui reconnaît par ailleurs la qualité du suivi pédagogique prodigué, est claire : « Une formation trop technique pour la perspective d’un diplôme valant grade de master. » Cela alors que le second diplôme de l’Ensci, celui de créateur industriel, a obtenu la meilleure note possible, soit un A , cette même note que se disputent le diplôme de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (Ensba) ou celui de l’École nationale des beaux-arts de Lyon.

L’environnement de travail
Si ces notations ont le mérite d’éclairer les impétrants sur les forces et les faiblesses d’un diplôme, elles font logiquement l’objet de critiques dans un contexte où le caractère concurrentiel entre les écoles risque de s’accroître. L’Aéres, elle-même, rappelle « que la notation globale de l’agence ne doit pas être utilisée sans les notes détaillées, les arguments et les rapports qui l’accompagnent ». Mais l’Andéa entend assumer les faiblesses soulevées par ces évaluations, notamment en matière de suivi des étudiants, de mobilité internationale et de recherche.  « Il est vrai que la réforme a tendance à accentuer les différences de niveaux et les réputations, reconnaît David Cascaro. Mais les écoles d’art veulent aussi continuer à faire valoir leurs valeurs communes et à rester des lieux “décalés”. » Car ces écoles, lieux singuliers où le qualitatif est de mise, ne veulent pas perdre leur âme en s’alignant purement et simplement sur les schémas universitaires. Un sujet a notamment fait débat : celui de l’obligation faite aux étudiants de produire un mémoire de recherche. Si chacun s’entend sur l’importance de maîtriser l’écrit, certains directeurs soulignent que les travaux de recherche en matière artistique peuvent aussi être produits sous d’autres formats que la thèse.  Car au-delà du diplôme, une bonne école se juge aussi à la qualité de l’atmosphère de travail, où les étudiants disposent du matériel et de l’espace adéquat pour travailler – ces écoles sont souvent ouvertes aux étudiants jusqu’en milieu de soirée –, dans une ville où l’offre culturelle produit un environnement propice à la création. « La réputation des artistes qui sortent d’une école ou qui y enseignent est aussi un très bon indicateur, souligne David Cascaro. Car la grande différence entre les écoles d’art et l’université réside dans la proximité qu’elles offrent avec les enseignants, avec un ratio moyen d’un enseignant pour dix élèves. »  Olivier de Monpezat, directeur de l’École supérieure d’art des Rocailles, créée en 2008 par la communauté d’agglomération de Bayonne-Anglet-Biarritz, l’une des rares à ne pas proposer de DNSEP mais un DNAP en trois ans – donc pour le moment non concerné par la réforme –, revendique lui aussi cette spécificité. « Nous n’accueillons que cinquante étudiants, c’est un choix d’école très fort. Car si notre recrutement est principalement régional, notre atout est le contact avec les artistes. Au bout de trois ans d’études, les élèves auront passé vingt-cinq semaines avec des artistes invités ou des critiques d’art. » 

Pour séduire, les écoles mettent aussi en avant d’autres atouts. À l’École nationale supérieure des arts décoratifs (Ensad), l’accent a été mis sur les possibilités d’exposition des travaux des élèves et sur les projets montés en partenariat avec des entreprises. « Nous recevons de très nombreuses demandes d’entreprises, explique Geneviève Gallot, sa directrice. Il nous faut bien les choisir pour que leurs propositions fassent sens avec notre pédagogie ou nos objectifs en matière de recherche. » Si l’Ensad privilégie la pluridisciplinarité, d’autres écoles cultivent leur différence en proposant des spécialités autres que la traditionnelle option arts plastiques : communication visuelle, design ou design graphique ou, plus originale, cette option « art et industries culturelles » de l’ESA des Rocailles. En fonction du projet professionnel, ces options sont aussi un élément de choix déterminant pour les élèves.

L’obtention du statut public
La seconde étape d’homologation des diplômes pour les écoles est plus technique : le niveau général doit être validé par le Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser), sachant que cet organisme ne valide que les diplômes délivrés par un établissement public. La plupart des écoles territoriales ont donc dû procéder à un changement de statut administratif, en optant en général pour l’EPCC (Établissement public de coopération culturelle), ce qui a aussi été à l’origine d’un mouvement de recomposition du paysage. 

En Bretagne, les quatre écoles, implantées à Brest, Quimper, Rennes et Lorient, sont ainsi désormais réunies sous une bannière commune. Idem avec la fusion des écoles de Tarbes et Pau en École supérieure d’art des Pyrénées. Ces établissements proposent désormais un concours d’entrée commun, ce fameux concours, qui cherche à « identifier des potentiels » selon la formule commune à tous les directeurs et dont la sélectivité pousse des hordes de candidats vers des classes préparatoires souvent onéreuses. Cela alors que les écoles affichent toutes – à l’exception de l’école Camondo, à Paris, de statut privé – des droits de scolarité équivalents à ceux de l’université (autour de 500 euros), quand leurs homologues anglaises tournent autour de 10 000 euros par an.  Si des équivalences permettent d’intégrer plusieurs écoles en quatrième année, les statistiques sont parfois effrayantes : à l’Ensad, le dernier concours d’entrée en première année a attiré 2 600 candidats pour seulement 85 places – le taux de réussite est identique à celui de l’Ensci. Pourquoi une telle attractivité ? « Notre taux d’insertion professionnelle, qui oscille entre 85 et 90 %, n’y est certainement pas étranger », explique Geneviève Gallot, sa directrice. Globalement, les écoles d’art présentent un taux moyen d’insertion professionnelle supérieur à 70 %, soit de bons résultats qui cadrent mal avec le déficit d’image persistant de ces établissements. Dans cet univers de formation où la complexité est aussi un leitmotiv des enseignants, les impétrants devront donc faire le bon arbitrage entre tous ces critères pour choisir l’école qui leur offrira les meilleures possibilités d’épanouissement.

Élargir son horizon avec Erasmus

Mener une carrière internationale est aujourd’hui indispensable pour un artiste. Mais la formation des étudiants les incite-t-elle à se plonger rapidement dans le bain du cosmopolitisme ? Si, depuis une dizaine d’années, les écoles d’art ont pris conscience de l’importance de mener des politiques de coopération internationale, force est de constater que tous les établissements n’ont pas encore réussi à combler leur retard. Plus de la moitié des écoles d’art publiques sont toutefois désormais partenaires du programme de mobilité étudiante Erasmus – dans lequel la France est aujourd’hui le pays champion d’Europe avec 28 000 étudiants par an. Erasmus est donc devenu une réalité administrative pour une majorité d’écoles et permet aux étudiants de valider plusieurs semestres passés dans une école européenne.

Un coût élevé pour l’étudiant
La géographie de ces échanges dépend toutefois des conventions signées par les établissements, et l’étudiant devra donc choisir sa destination dans une liste d’écoles partenaires. Si, selon l’Andéa, 62 % des échanges se font avec l’Europe, d’autres conventions sont signées par les écoles avec des pays extra-européens, de la Turquie aux États-Unis, en passant par la Chine ou le Japon. Pour les étudiants, le principal handicap de cette mobilité académique, d’une durée de trois à douze mois, reste son coût. Outre les bourses Erasmus, de nombreux dispositifs, souvent financés par les collectivités locales, permettent toutefois d’obtenir un soutien financier. Par ailleurs, les écoles supérieures d’art bénéficient, chaque année, de financements complémentaires auprès de CulturesFrance dans le cadre du programme « Entr’écoles », dont les appels à projets ne s’adressent toutefois qu’aux étudiants d’un niveau 3e cycle. D’autres types d’expériences à l’étranger sont par ailleurs encouragés, qu’il s’agisse de stages en entreprise ou de voyages d’études organisés pour visiter musées, centres d’art mais aussi biennales d’art contemporain internationales. De leur côté, les écoles françaises attirent encore peu d’étudiants étrangers, faute de capacité à dispenser des enseignements en langues étrangères. Le réseau CampusArt facilite néanmoins le recrutement d’étudiants – qui doivent toutefois maîtriser la langue française –, notamment pour les écoles qui ne jouissent pas encore d’une solide réputation internationale.

Dates des journees Portes ouvertes des ecoles d'art en 2011

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°632 du 1 février 2011, avec le titre suivant : Les écoles d’art à l’heure de l’Europe

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