Vendredi 23 février 2018

Les derniers rebondissements de la Collection Schloss

Les déboires d’une collection saisie pendant la guerre : enquête sur une enquête

Par Jean-Marie Schmitt · Le Journal des Arts

Le 28 novembre 2008

Réalisateur et journaliste, Marc Van Dessel achève pour la Cinquième un documentaire sur la collection Schloss, confisquée pendant la dernière guerre par les nazis avec le concours actif de collaborateurs français. Ses investigations l’ont conduit à retrouver sur le marché la trace de plusieurs œuvres disparues. Ce documentaire sera diffusé à l’automne. Comment un non-spécialiste peut-il découvrir ce que les professionnels ignorent ? Enquête sur une enquête.

PARIS - Les problèmes de propriété des collections spoliées pendant la Seconde Guerre mondiale ont resurgi ces dernières années, à la faveur de la disparition du bloc soviétique, de l’ouverture des archives et sans doute du regard nouveau, soucieux de vérité historique, d’une génération qui n’a pas connu les acteurs du drame. En France, cette résurgence est en particulier due à l’opiniâtreté de Jean Demartini, un des héritiers de la famille Schloss, qui poursuit sans relâche la recherche des œuvres encore portées disparues, plus de 180 tableaux sur les 333 que comptait la collection, l’une des plus importantes de France à la veille du conflit. Son sort est sans doute caractéristique de celui de la multitude d’œuvres volées ou acquises dans des conditions douteuses pendant la guerre, en particulier au détriment des familles juives. Schématiquement, après d’importantes restitutions dans les années d’après-guerre (environ la moitié des tableaux), les œuvres manquantes ont été portées disparues, et l’Allemagne a alors passé avec les survivants des accords d’indemnisation. La situation s’est compliquée car, en 1949, 1951 et 1954, la grande majorité des tableaux restitués – dont les 49 “préemptés” par les Musées de France avant leur transfert en Allemagne et restitués à la Libéra­tion – avaient été revendus en ventes publiques par la famille. Circulent donc de très nombreuses œuvres de l’ancienne collection Schloss qui ont bien été confisquées à l’origine, mais qui sont depuis revenues sur le marché avec l’assentiment de la famille. On comprend qu’aujourd’hui, la priorité serait d’établir un inventaire actualisé des œuvres effectivement non retrouvées. On se souvient du tableau de Frans Hals – le portrait de Tégularius acheté chez Christie’s par un galeriste américain – que Jean Demartini avait fait saisir à la Biennale il y a quelques années, et qui se trouve toujours dans les locaux de l’Office central des biens culturels. Un autre tableau, un temps attribué à Rembrandt, saisi par les Douanes américaines, attendrait que l’État français entreprenne des démarches pour en obtenir la restitution.

Itinéraire d’une recherche
À Washington, aux Archives nationales, Marc Van Dessel a consulté les documents consacrés aux enquêtes de récupération à la fin de la guerre des Art looting investigation units (unités d’investigation des pillages artistiques), en tirant parti des recherches déjà effectuées par le professeur Chaneles. Ce criminologue américain de l’université Rutgers a formulé l’hypothèse, jusqu’à présent non confirmée, qu’il y aurait une filière américaine, alimentée par des “contre-pillages” de militaires américains au moment de la Libération. Il commence à se faire l’œil à la Frick Collection, qui conserve des tirages photographiques issus de très nombreuses collections européennes – elle possède plus de 200 photos d’avant-guerre de la collection Schloss –, d’accès facile, avec un double classement par peintre et par collection. De retour en Europe, il complète son information, en particulier au Louvre, où il a pu consulter le catalogue des biens confisqués et les photos de la collection Schloss – les fonds n’étant pas de la même origine que ceux de la Frick Collection, le rapprochement des deux permettrait une vision presque exhaustive des œuvres. Dans le même temps, muni de l’indispensable autorisation d’un ayant droit (Jean Demartini), il obtenait du service des Archives du Quai d’Orsay la consultation de diverses sources, notamment les notes et listes des années 1943-1944 dressées et transmises par Rose Valland à Jack Jaujard, directeur des Musées de France sous l’Occupation, évoquant, entre autres œuvres qui ont transité par le Jeu de Paume, les tableaux Schloss. Au passage, il découvre que le “fonds Rose Valland”, devenu mythique à force de n’avoir pas été ouvert, ne contiendrait pour l’essentiel que des procès-verbaux, des listes et inventaires et des notes manuscrites. Toutefois, la structure de ces archives, semble-t-il dispersées, impose des demandes ciblées et ne permet pas une consultation “aléatoire”. Le Quai d’Orsay ne dispose que de copies, les originaux du fonds étant conservés par les Musées de France. Pour y accéder et les filmer, Marc Van Dessel a donc dû obtenir l’accord d’Alain Erlande Brandenburg, directeur des Archives de France.

Le juif au bonnet de fourrure à… Prague
À La Haye, au Rijksbureau voor Kunsthistorische Documentatie (RKD) qui conserve depuis le début du siècle l’ensemble des catalogues de vente ainsi qu’un fonds de 600 000 photographies sur la peinture hollandaise du XVe au XVIIIe  siècle, Marc Van Dessel poursuit ses investigations, afin de vérifier les pistes de Chaneles. Avec l’aide de Rudolph Ekkart, directeur du RKD, en rapprochant la reproduction du Juif au bonnet de fourrure fournie par les héritiers Schloss des photographies du RKD, le journaliste peut vérifier que l’une d’entre elles semble être celle d’un tableau conservé au Musée de Prague, qui en avait adressé la photographie au RKD en 1963. À Prague, le tableau – qui n’était plus exposé depuis environ 25 ans – retrouvé dans une réserve du musée, en a été extrait pour vérifier qu’il était bien le tableau Schloss que l’on croyait jusqu’alors conservé à Pittsburgh. Après contrôle, il aurait été confisqué par les autorités tchèques, à l’automne 1945, à des ressortissants allemands séjournant à Prague, et confié à la garde des musées. Au passage, il découvre qu’il y a eu d’autres confiscations à l’époque. Pendant son séjour aux Pays-Bas, Marc Van Dessel a également rencontré les membres du Rembrandt Research Project, dont le professeur Ernst van de Wetering qui semblait dubitatif sur l’attribution à Rembrandt et pencherait plutôt pour Van Den Eeckhout. Quoi qu’il en soit, les Affaires étrangères s’apprêteraient à demander sa restitution aux autorités tchèques.

Un portrait de Marie de Médicis chez… Christie’s
Jean Demartini avait informé Van Dessel d’une offre adressée par un marchand américain au Louvre, proposant une grisaille qui serait un portrait allégorique de Marie de Médicis par Rubens. Il prend contact avec le conservateur Jacques Foucart, qui lui parle d’un tableau détenu par la galerie Jack Kilgore à New York et qu’il avait identifié comme un Schloss (réf. 221 de la liste dressée en 1943). Il en avait avisé Jack Kilgore ainsi que le Quai d’Orsay. Ultérieurement, la galerie Kilgore confirmait qu’elle ignorait que l’œuvre avait été confisquée et précisait qu’elle avait été achetée 6 900 dollars chez Christie’s East, la salle secondaire de New York, le 13 novembre  1997 (lot 103 reproduit et décrit dans le catalogue comme “circle of Abraham Van Diepenbeek. An Allegory of fortitude, 8 000-12 000 $”). Depuis, peut-être après avoir appris que dans la même vente figurait un autre tableau Schloss qu’il avait également acquis, Jack Kilgore aurait rapporté le tableau à Christie’s en avril 1998 et demandé le remboursement. Le tableau serait donc maintenant chez Christie’s.

Le portrait de l’artiste avec son chevalet… chez un marchand
Pour rencontrer Kilgore à propos du portrait de Marie de Médicis, Marc Van Dessel se rend à la Tefaf Maastricht en mars 1998. Le tableau n’est pas exposé, et il ne parvient pas à rencontrer Jack Kilgore. Mais en circulant dans la foire, il remarque chez le marchand hollandais Salomon Lilian un tableau attribué à Saftleven, Portrait de l’artiste, qui lui paraît correspondre à l’une des œuvres de la collection Schloss dont il avait examiné la photographie. Le marchand interrogé indique une acquisition et une attribution récentes à Saftleven par l’expert de ce peintre, M. Schultz, qui est venu voir le tableau à Maastricht. Ce dernier lui indique par téléphone que l’attribution n’est pas certaine et qu’il n’a aucune indication sur la provenance (sinon l’existence d’une œuvre très voisine au musée de Philadelphie).
Dans l’intervalle, Marc Van Dessel s’est procuré la photo du tableau Schloss. Il retourne chez Salomon Lilian et lui explique le motif de sa recherche. Au vu de la photo, ils constatent ensemble qu’il s’agit de la même œuvre. Pour prouver sa bonne foi, le marchand lui indique alors qu’il a acheté le tableau à Jack Kilgore. Confirmation obtenue de Jack Kilgore lui-même, qui l’a acheté dans la même vente Christie’s du 13 novembre 1997. Au cours du tournage du documentaire, Salomon Lilian a précisé qu’il “gelait” le tableau pendant un an dans l’attente d’éventuelles demandes de restitution, se réservant de le rendre à Jack Kilgore si des réclamations fondées lui étaient transmises. Le Quai d’Orsay est également avisé de la situation.

Nature morte à Rotterdam
Au cours de ses investigations, Marc Van Dessel a été informé par Jean Demartini de la présence au Musée Boijmans Van Beuningen, à Rotterdam, d’une nature morte de Van Delen dont l’appartenance à la collection Schloss n’est pas discutée. En revanche, la Ville de Rotterdam a rejeté les demandes de restitution car le tableau lui a été légué par Vitale Bloch, collectionneur et historien d’art très proche du musée – au point que le directeur du Boijmans, au moment de son décès, en était l’exécuteur testamentaire –, qui l’aurait acheté régulièrement dans les années soixante-dix et légué au musée à sa mort, en 1976. L’enquête du journaliste le conduit à rechercher des informations sur Vitale Bloch pour tenter d’éclaircir les conditions d’acquisition du tableau. Vitale Bloch, juif et russe, s’était réfugié aux Pays-Bas pendant la guerre. Le professeur Chaneles, à partir des archives américaines, avait découvert que Vitale Bloch aurait été forcé de collaborer avec les Allemands pour “traquer” les collections juives. Van Dessel a pu vérifier dans les archives américaines que Vitale Bloch était interdit de séjour aux États-Unis et mentionné comme un contact important aux Pays-Bas de l’ERR Rosenberg, le service allemand chargé de la réquisition des biens juifs. En particulier, le nom de Vitale Bloch est cité dans des interrogatoires de Bruno Lohse, responsable de l’ERR à Paris, de Gœpel, rabatteur aux Pays-Bas de Voss, chargé de la re­cherche d’œuvres pour le grand musée d’art occidental que Hitler veut édifier à Linz, et enfin de Walter Andreas Hofer, conservateur personnel de Goering. Gœpel était présent lors de l’achat des 262 tableaux Schloss pour le musée de Linz, et le Van Delen figurait dans la liste. S’il est vraisemblable que Vitale Bloch a bien acquis le tableau après la guerre, ces informations laissent cependant penser qu’il l’aurait fait en connaissance de cause. Ce que confirmerait la mention de la provenance Schloss dans les documents du musée, et notamment dans le catalogue d’une exposition tenue en 1979 à l’Institut néerlandais à Paris. Les responsables du musée ont également précisé que l’origine Schloss était connue de Vitale Bloch. La redécouverte du rôle de Vitale Bloch pendant la guerre, et l’évolution de l’opinion par rapport à ces questions, expliquent sans doute le changement d’attitude de la Ville de Rotterdam qui envisagerait désormais la restitution de l’œuvre qu’elle avait refusée il y a une dizaine d’années, lors d’une première de­mande faite par le Quai d’Orsay.

Nature morte au homard…?
Jean Demartini et Van Dessel, en examinant le catalogue de la Foire de Maastricht en mars 1998, ont constaté que la galerie Axel Verwoordt avait exposé et vendu une nature morte de Van Roestraten. Le catalogue précisait d’ail­leurs l’origine Schloss du tableau. Interrogé, Axel Verwoort s’est montré surpris, sans préciser ni l’origine du tableau (d’après le catalogue, une collection belge) ni le nom de l’acheteur. La piste s’arrête là pour l’instant.

La facilité apparente de cette enquête étonne. Marc Van Dessel n’est pas historien de l’art, même si son métier de réalisateur lui donne sans doute une acuité visuelle qui a trouvé à s’exercer au cours de ses investigations. Il a cependant bénéficié des précieuses informations apportées par Jean Demartini, Alain Vernay (un petit-fils de la famille Schloss), des pistes déblayées par Chaneles, et il a disposé d’une autorisation de Jean Demartini pour consulter les archives. Enfin, il y a des choses que l’on dit à un journaliste et pas à un client. Reste que le marché ne se montre pas très curieux sur les origines des œuvres, malgré divers avertissements. La saisie du Tégularius à la Biennale avait fait quelque bruit dans la profession et attiré l’attention sur la collection Schloss. Elle a coûté de l’argent aux professionnels : l’acheteur américain, obligé de se défendre à Paris d’une accusation de recel, Christie’s qui a remboursé l’acheteur d’un tableau toujours bloqué en France. Dans ces conditions, on aurait pu penser que les professionnels seraient plus attentifs. Pourtant, en moins d’un an, quatre œuvres de la collection sont apparues sur le marché, dont l’une au moins identifiée comme Schloss. Pour le marché, il manque un répertoire facile à consulter, un catalogue raisonné en quelque sorte – un travail dans ce sens serait en cours en France. Mais après Schloss, il y en aura d’autres. Alors peut-être faut-il ériger la curiosité en vertu cardinale de l’acheteur ?

Les malheurs de la collection Schloss

Cette collection comportait 333 œuvres, en particulier des maîtres hollandais et des primitifs flamands, rassemblées au début du siècle par Adolphe Schloss. Conservée à Paris, elle était transférée en 1939 en Corrèze. Confisquée en 1943, elle fut transférée à la banque Dreyfus, devenue le Commissariat général aux questions juives. Après “préemption�? par les musées français de 49 tableaux, en vertu de la loi du 23 juin 1941 qui régit jusqu’en 1992 les exportations françaises d’œuvres d’art, 262 tableaux furent achetés – et jamais payés – par Gœpel pour le musée de Hitler à Linz et acheminés à Munich. Les 22 derniers furent vendus à Jean-François Lefranc, l’administrateur français de la collection Schloss, qui les aurait cédés à un ou plusieurs marchands hollandais. Un second pillage est intervenu le 30 avril 1945, pendant la débâcle allemande. Seuls 90 tableaux ont été récupérés sur place ou dans la région de Munich par les troupes alliées. Les 49 tableaux des musées français ont été restitués après la Libération. Sur les 22 tableaux de Lefranc, huit auraient été retrouvés.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°64 du 8 juillet 1998, avec le titre suivant : Les derniers rebondissements de la Collection Schloss

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