Les crimes et leurs châtiments, hôtes d’Orsay

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 23 mars 2010

La représentation du crime et de son pendant le châtiment est, dans l’histoire de l’art, le sujet d’œuvres souvent saisissantes. Peut-être parce que les images nous hantent plus que les textes, dit Sontag.

Le danger des expositions à thème sociétal, c’est la dissolution du sujet dans un contexte historique truffé d’objets pour rendre la démonstration plus « parlante ». Dans le cadre d’une manifestation sur le crime, qui « n’est défini en droit que par son châtiment », des œuvres se retrouveraient ainsi noyées dans des mises en scène de guillotines, de cagoules de bourreau et de « souvenirs » du bagne venant phagocyter toiles et sculptures rétrogradées au rang d’anecdotes.

Nulle crainte avec « Crime et châtiment », exposition événement de plus de quatre cents entrées (peintures, photographies, journaux et même sculptures) qui a été réalisée avec l’expertise intellectuelle et scientifique de Robert Badinter et Jean Clair.

C’est un projet de longue haleine que celui qui a germé dans l’esprit de l’ancien garde des Sceaux et ministre de la Justice de François Mitterrand, entré dans l’histoire le 30 septembre 1981 avec le vote de l’abolition de la peine de mort par le parlement français. « Qu’est-ce que le crime, au-delà de ses définitions légales ? », écrit-il dans le somptueux catalogue, résolument indispensable. « Que signifient ces châtiments, aux formes diverses, que la société inflige à ceux qu’elle condamne ? Tout le savoir accumulé ne satisfait pas le questionneur […] Une voie encore peu explorée demeurait ouverte : l’art, la représentation par l’artiste de ce que pour lui, libre de sa création, signifient le crime et son corollaire, le châtiment.

Bien des ouvrages, de la tragédie grecque au roman contemporain, ont choisi le crime pour sujet, la justice pour scène, et le châtiment pour épilogue. D’Eschyle à Dostoïevski et Camus, le criminel hante l’écrivain et la littérature. Le moment paraissait venu de convoquer à leur tour peintres et sculpteurs et d’examiner leurs œuvres et leur vision du crime et de la justice. » Brillant questionnement et passionnante plongée que celle qui a été réalisée dans le domaine des images depuis l’institution de la guillotine et d’une justice publique et éloquente en 1791 jusqu’à l’épilogue de 1981.

Du « Tu ne tueras point » aux « Figures du crime romantique », le parcours de l’exposition
Empruntant son titre au roman de Dostoïevski (et donnant l’envie de se (re)plonger dans ce chef-d’œuvre relatant le double crime perpétré par le héros Raskolnikov et son désir de rachat qui le conduira au goulag), le parcours d’Orsay se déroule en sept chapitres tous très copieux. À tel point qu’on peut se demander comment aborder un tel foisonnement.

On recommande la lecture extensive du catalogue avant le déplacement dans les salles du musée tant les textes de neurologues, psychanalystes, philosophes et divers historiens de l’art se révèlent passionnants, instructifs, et constituent de véritables références en ce qui concerne la médecine, la photographie policière ou la figure littéraire du criminel.

Cette lecture est d’autant plus recommandée que tout le monde ne pourra pas se permettre de visiter à plusieurs reprises le grand œuvre, se réservant une immersion graduée à partir de l’exploration du préambule « Tu ne tueras point » couplée à la section consacrée à 1793, foisonnant de têtes coupées, de faits révolutionnaires jusqu’à l’affaire Fualdès qui fascina Géricault.

Les « Figures du crime romantique » rassemblent brigands, femmes fatales (adorées des symbolistes) et sorcières. La quatrième partie sonde le récit populaire et le fait-divers, rappelant que le premier polar, Double Assassinat dans la rue Morgue, naquit en 1841 sous la plume d’Edgar Allan Poe. La justice et son décorum sont copieusement égratignés par Daumier, et sa mécanique implacable et insensible, ses outils allant de la prison à la peine de mort occupent une cinquième section d’une belle densité.

Victor Hugo, comme le rappelle si bien Robert Badinter, s’engagea très tôt dans le combat contre ce châtiment suprême, cette logique impliquant un crime pour un autre. Il fut l’auteur, d’abord anonyme avant d’assumer l’ouvrage en 1832, du Dernier Jour d’un condamné, une « bombe » littéraire dans laquelle il fustige la disproportion de la peine.

Autre « gros morceau » de l’exposition, le département consacré au crime et à la science esquisse les présupposés d’un tempérament criminel. De la phrénologie de Gall aux études physiognomoniques de Lavater qui avaient passionné Balzac, George Sand et Eugène Sue, jusqu’à l’anthropologie criminelle de Lombroso avançant l’existence de criminels-nés (rendant impossible la logique du repentir et de la renaissance) en passant par la photographie systématisée par Bertillon, père de l’identité judiciaire, la plongée dans le crime est exaltante.

À l’instar de Philippe Comar qui écrit : « Mais que montre au juste une scène de crime ? Dans les photographies de Bertillon, la scène du crime montre la victime dans l’état où l’a abandonnée le criminel. Elle offre sans doute la dernière vision qu’il en a eue. Face à l’image montrant le cadavre mutilé, les traces de lutte, le décor sens dessus dessous, nous occupons la place du meurtrier à l’instant où il se retire de la scène. […]

C’est un retour sur image. Un retour sur une vision indépassable qui, en premier chef, obsède l’assassin lui-même. » À cette idée, l’échine frissonne, mais bien vite la curiosité l’emporte et l’envie de scruter les documents photographiques se fait pressante.

Folie et génie, fascination et dégoût, répulsion et plaisir, la mort est ambivalente, Éros et Thanatos veillent. Une foule de chefs-d’œuvre racontent cette histoire fascinante : du sombre trio du Meurtre de Cézanne, si énigmatique et violent, en revenant au Blasphémateur, une affreuse scène de lapidation imaginée par William Blake, jusqu’à l’effroi pétrifié de la jeune lady Lammermoor peinte par le petit maître du xixe siècle Émile Signol, recroquevillée et hébétée, sa virginale chemise de nuit tachée du sang de son promis.

« Pourquoi l’homme est-il toujours et partout un être criminel », s’interroge Badinter
Toutes les œuvres de Géricault, Moreau, Grosz, Redon, Schiele soulèvent des questions récurrentes : que représenter dans le crime ? L’acte, la victime, le meurtrier ? Faut-il détailler ou suggérer ? La littérature a pu dépeindre par le menu souffrances et raffinement de la mise à mort, mais quid du peintre ? L’extraordinaire diversité de l’iconographie montre que les artistes n’ont eu de cesse de renouveler le sujet, s’inspirant autant de témoignages que d’une fantasmatique nourrie par des siècles de mythologie et d’allégories meurtrières.

Susan Sontag l’a parfaitement
analysé dans son ouvrage Devant la douleur des autres : « Les récits peuvent nous amener à comprendre. Les photographies font autre chose : elles nous hantent. » L’origine de ces mécanismes est lointaine. La Bible recèle nombre de crimes et de châtiments, refusant le plus ultime. La justice de Dieu n’aurait su tolérer pareil comportement, pourtant le siècle des Lumières a eu raison de ce grand principe, instaurant durant la Révolution la guillotine, outil réputé performant, assurant une mort rapide et indolore, un vrai « progrès » pour l’humanité.

S’arrêtant avant la Seconde Guerre mondiale, l’exposition recule devant la notion de crime contre l’humanité, de génocide, le retour momentané et réactif aux exécutions sommaires, l’exaltation de l’idéal de vengeance qui conduisit heureusement à l’instauration d’un tribunal international. Un chantier énorme.

Cette période sombre relaie l’interrogation de Robert Badinter en ouverture du catalogue : « Pourquoi l’homme est-il toujours et partout un être criminel ? » L’inflation d’images qui caractérise la seconde moitié du xxe siècle démontre certainement notre incapacité à trouver une réponse satisfaisante. L’avocat, qui fut homme politique avant d’être un sage, souligne la continuité de la justice sur un siècle et demi pour mieux pointer le nombre exponentiel de bouleversements artistiques sur cette même période.

Hasard du calendrier politique, une réforme judiciaire majeure refond la réalité géographique française jusqu’à envisager la suppression du juge d’instruction, acteur de la justice pénale depuis 1810, et provoque bien des remous. Le débat pourrait bien être attisé par l’art et cette exposition, démontrant son acuité majeure.

En matière de crimes, la parité n’existe pas

L’histoire de l’art est jalonnée de grandes criminelles, dangereuses et manipulatrices, instrumentalisant leur amant, tuant par ruse, usant du poison discret et « propre », mais aussi capables de coups de folie. Médée, Judith, Salomé, les exemples sont nombreux, jusqu’aux faits-divers relatant, ici, le meurtre de sang-froid des deux sœurs Papin, là, le parricide de Violette Nozière. La figure féminine fascine, prosaïque ou divine.

Des femmes plus souvent peintes en victimes
Lorsque David peint le corps de Marat avec la grandeur d’une déploration du Christ, Charlotte Corday est absente de la composition. Il faudra quasiment attendre un siècle avant de voir apparaître « l’héroïne » du martyre dans les toiles de Baudry, Munch et Weerts. Avant cela, le Suisse Füssli s’était passionné pour les histoires de lady Macbeth, Kriemhilde ou de la cruelle Brunhilde, qu’il dessina regardant avec délectation depuis son lit Gunther suspendu au plafond : la puissance érotique du châtiment corporel n’est jamais bien éloignée et laisse le spectateur dans une position voyeuriste parfois ambiguë. Quant à la photographie, elle s’est repue de faits réels, des visages angéliques de pasionarias du crime comme Mata Hari, lorsque violence se conjuguait avec sex-appeal.

Mais dans l’exposition, les femmes sont plus souvent les victimes. Dans la lignée de Goya et de ses Brigands dépouillant une femme, Degas avec Le Viol, prêté par le musée de Philadelphie, livre une extraordinaire toile suspendue à l’acte dont on ignore s’il fut ou sera, une tension magnifiée à son paroxysme.

À voir

Exposition « Crime et châtiment », musée d’Orsay, 1, rue de la Légion d’Honneur, Paris VIIe, jusqu’au 27 juin 2010, www.musee-orsay.fr
Catalogue collectif avec des essais de J. Clair, R. Badinter, M. Serres, B. Gaudichon… coédition Gallimard Orsay, 416 p., 510 ill., 49 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°623 du 1 avril 2010, avec le titre suivant : Les crimes et leurs châtiments, hôtes d’Orsay

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