Le XIXe et le XXe emménagent

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 6 novembre 1998

Strasbourg inaugure, le 6 novembre, son nouveau Musée d’art moderne et contemporain. Longtemps attendu, il s’annonce déjà comme un lieu clé pour la diffusion de l’art du XXe siècle dans la région.

L’idée de construire à Strasbourg un musée consacré à l’art moderne et contemporain n’est pas neuve, la création de l’entité elle-même, indépendante du Musée des beaux-arts, datant de 1973. Quatorze ans plus tard, le conseil municipal décidait d’ériger un nouveau bâtiment sur le site des anciens abattoirs, au bout du barrage Vauban et en face du quartier historique de la Petite France. Le 19 octobre 1988, un jury international choisissait le projet d’Adrien Fainsilber, l’architecte de la Cité des sciences et de l’industrie dans le Parc de la Villette, à Paris. Dix ans plus tard, le musée est enfin ouvert au public. Ces dix années auront pesé lourd dans la balance. Strasbourg inaugure à l’aube de l’an 2000 un bel outil, mais qui est très marqué, tant dans son esthétique que par sa fonction même, par les années quatre-vingt. Né dans la vague déferlante – d’avant la crise – de construction de grands équipements culturels censés développer le tourisme, le musée s’ouvre à une époque où l’art se fait plus modeste, et apparaît aujourd’hui, à plus d’un titre, décalé. Il en est ainsi de son architecture, gigantesque, hors d’échelle. Le bâtiment s’articule autour d’une nef “grande comme Saint-Sernin de Toulouse”, lance avec fierté Adrien Fainsilber, comme s’il s’agissait encore de construire des cathédrales à la gloire de l’art moderne et contemporain. Catherine Trautmann, maire de Strasbourg de 1989 à 1997, voulait que le musée soit délibérément tourné vers la ville historique. Il l’est tellement qu’il semble nier tout le quartier de la gare dans lequel il est implanté, se cachant derrière de hauts murs aveugles qui l’apparentent, depuis l’extérieur, à une prison. Comme si Fainsilber avait pris en horreur un quartier qui ne brille pas par son architecture, cherchant par tous les moyens à le soustraire aux regards des visiteurs-esthètes. Il a en revanche ménagé plusieurs points de vue “carte postale” sur la cathédrale et la Petite France.

Les grands musées construits ces dix dernières années en France, en Europe et aux États-Unis étaient destinés à présenter d’importantes collections déjà existantes, constituées ou renforcées tout spécialement. À Strasbourg, les fonds modernes et contemporains étaient relativement faibles et lacunaires au moment où a été prise la décision d’investir plusieurs millions de francs (250 millions, semble-t-il) dans un bâtiment devant les accueillir. Aussi, le parcours, tel qu’il se définit à l’ouverture du musée, doit-il grandement à un ensemble de dépôts importants du Musée d’Orsay, du Musée national d’art moderne/ Centre Georges Pompidou, du Fonds national d’art contemporain, du Frac Alsace, voire de collections particulières comme celle de Jean Brolly. Heureusement, les Musées de la Ville de Strasbourg disposent d’un budget d’acquisition confortable qui fait bien des envieux, même à Paris, puisqu’il atteint la coquette somme de 4,6 millions de francs. Malheureusement,  les meilleurs choix n’ont pas toujours été faits par le passé. Ainsi, l’ancienne équipe du musée a acheté en 1988 à un collectionneur austro-canadien, pour 1,2 million de francs, l’immense Christ quittant le prétoire de Gustave Doré, une œuvre obligeant non seulement l’architecte à concevoir une salle du musée spécifiquement pour elle, mais encore nécessitant une importante restauration évaluée à 2 millions de francs.

Des dépôts judicieux
Face à cette mise en exergue disproportionnée, Rodolphe Rapetti a réfléchi, dès son arrivée à la tête des Musées de Strasbourg en 1995, à un moyen de remettre les pendules à l’heure. Ancien conservateur au Musée d’Orsay et spécialiste du Symbolisme, il a négocié avec ce musée un ensemble de prêts d’œuvres du XIXe siècle. Aussi curieux que cela puisse paraître, la première salle du musée accueille justement l’art contre lequel se sont élevés les Modernes : l’Académisme. Tout le rez-de-chaussée, dans une muséographie signée Jean-François Bodin, est réservé à l’art des années 1870-1950, de l’Impressionnisme à l’École de Paris. L’ambiance change du tout au tout à l’étage, où se déploie la partie contemporaine des collections. Celles-ci comprennent de grandes installations de Nam June Paik, Boltanski ou Thomas Huber. Les jeunes artistes sont également présents grâce à des dépôts judicieux. Avec un outil flambant neuf, la nouvelle équipe du musée dispose aujourd’hui de toutes les cartes pour diffuser la création actuelle et renforcer ses collections. Une perspective qui s’annonce des plus “enthousiasmantes”.

Musée d’art moderne et contemporain, 1 place Hans Arp, 67000 Strasbourg, tél. 03 88 23 31 32, tlj sauf lundi 11h-19h, jeudi 11h-22h. Expositions inaugurales, 6 novembre-7 février, “Sentimentale Journée�? ; “Antoine Cicéro - Ayala Serfati : un dialogue�? ; “Ettore Spalletti�?.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°70 du 6 novembre 1998, avec le titre suivant : Le XIXe et le XXe emménagent

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