Mercredi 21 février 2018

Le Who was who de l’Art déco

Douze destins exemplaires

Le Journal des Arts

Le 17 septembre 2009

PAUL POIRET (1879-1944)
Il règne avant 1914 sur la mode parisienne, organise des fêtes, dont la fête persane “La Mille et deuxième nuit” en 1911. Il se dit “très frappé par les Ballets russes”, adopte la mode orientale et la palette éclatante des décors de Bakst. Il voyage en Autriche et en Allemagne, découvre les Wiener Werkstätte, rencontre Hoffmann, Muthesius, visite Berlin, Bruxelles et l’hôtel Stoclet. De retour à Paris, il crée l’École Martine dont les jeunes élèves travaillent ensuite à la Maison de décoration Martine : les tissus, les papiers peints sont réalisés d’après leurs dessins de fleurs, naturels et naïfs, les meubles cubiques sont en bois peint, le décor intérieur est envahi de coussins. Il fait appel à Iribe pour illustrer ses robes (1908), puis à Georges Lepape en 1911. Il s’attache le peintre Raoul Dufy, qui dessine une collection d’étoffes inspirées du Bestiaire d’Apollinaire. Il participe à l’Exposition de 1925 avec trois péniches amarées sur la Seine, “Amours, Délices et Orgues”, décorées par Dufy. L’une d’elles est meublée de tapis épais et de coussins qui annoncent la vie au ras du sol des années 1965-1975.

PAUL IRIBE (1883-1935)
Il est caricaturiste, décorateur, illustrateur, travaille pour Poiret – Les Robes de Paul Poiret racontées par Paul Iribe, 1908 –, dessine bijoux, étoffes, papiers peints, objets divers, meubles et décors, secondé à partir de 1912 par Legrain. Il crée pour Doucet des meubles de type traditionnel, des sièges confortables arrondis en gondole, utilise des matières nobles – ébène, acajou, galuchat teinté – et les décors nouveaux, vases fleuris, guirlandes de fleurs. L’hiver 1914-1915, il part aux États-Unis, où il travaille pour le théâtre et le cinéma, revient en France en 1930. Il publie alors Choix, un violent pamphlet contre la machine, la standardisation, le “cube” international, défend avec passion les industries de luxe, fleuron du génie français, et le retour à l’“arabesque”.

EMILE6JACQUES RUHLMANN (1879-1933)
Le nom de Ruhlmann est le symbole d’une certaine conception du mobilier Art déco en France : attaché à la qualité suprême, à l’élégance, au raffinement formel et technique.
Il s’impose dès sa première exposition au Salon d’Automne, en 1913, comme le créateur du mobilier de luxe. Il fonde après la guerre les Éts. Ruhlmann et Laurent, qui éditent jusqu’à sa mort les meubles, les objets, tissus, papiers peints et tapis qu’il dessine. Formé au métier d’ébéniste, il recherche les placages de bois précieux, amboine, amarante, bois de violette, ébène de Macassar, incrustés d’ivoire, les revêtements de maroquin et de galuchat. Ses formes simples, discrètement galbées, sont reliées à la tradition des grands ébénistes du XVIIIe siècle. Il dessine, en 1913, le pied fuseau dont le galbe, très étiré, peut être le prolongement des montants du meuble. Après l’Hôtel du Collectionneur, son pavillon à l’Exposition de 1925, il introduit le métal chromé et l’argent dans la construction et le décor de meubles dont les structures rectilignes et la conception s’orientent vers une forme personnelle de fonctionnalisme.

COMPAGNIE DES ARTS FRANCAIS SUE ET MARE (1919-1928)
En 1919, Louis Süe et André Mare fondent la Compagnie des arts français, qui s’inspire de l’Atelier français créé par Süe en 1911 et réalise les objectifs de la nouvelle génération de 1912, ralliée au “Nouveau Style”. Équipe d’artistes de disciplines différentes et complémentaires, la Compagnie est à même de répondre à des demandes très diversifiées : la maison de Jane Renouardt à Saint-Cloud, l’appartement de Pierre Girod à Paris, en 1921, la boutique des parfums d’Orsay, en 1925... Ils ne cherchent pas à faire un art de mode ni un art révolutionnaire, mais à créer des ensembles “sérieux, logiques, accueillants...”, ancrés dans la tradition nationale et le style Louis-Philippe. Süe et Mare commandent en 1921 à Paul Valéry un texte destiné à accompagner des plans et des maquettes de Süe réunis dans un album de luxe, Architectures : Valéry écrit Eupalinos ou l’architecte. Le pavillon Fontaine et le Musée d’art contemporain, à l’Exposition de 1925, sont les manifestes de leurs théories.

PIERRE LEGRAIN (1889-1929)
Son destin professionnel est lié à Jacques Doucet, qui l’introduit dans le métier de la reliure (1917-1919), est son premier commanditaire de cadres et de meubles à travers Iribe (1912-1914), puis à titre personnel (1922-1929). Il révolutionne la reliure, lui applique des matériaux inhabituels – nacre, bois, galuchat –, des décors géométriques, voire abstraits, en relation avec l’esprit du livre. Pour Doucet, pour une clientèle d’élite – Jeanne Tachard, amie de Doucet, Maurice Martin du Gard, Pierre Meyer, Charles de Noailles –, il dessine des meubles simples et précieux : lignes droites, voire rigides, matières rares – bois de palmier, ébène de Macassar, métal, cuir, parchemin, glace argentée, toile cirée, verre (pour un piano Pleyel). Il s’inspire de l’esprit de la collection de Jacques Doucet, surtout des cubistes, des masques et sculptures africains. Il dessine  à la veille de sa mort le logo de l’Union des artistes modernes (UAM), imbrication de lettres noires et brunes qui évoque les tissus africains.

EILEEN GRAY (1879-1976)
Formée dans un atelier de Bloomsbury, à Londres, elle découvre le travail du laque chez un restaurateur de paravents d’Extrême-Orient. Après un premier séjour à Paris (1902-1905), elle s’y installe définitivement en 1906, rue Bonaparte, où elle demeure jusqu’à la fin de sa vie. Elle apprend le métier avec Sugawara, choisit la laque du Japon, le noir, les colorants naturels, puis un bleu profond, rehaussés d’or et d’argent. Les panneaux de laque du Salon des décorateurs, en 1913, attirent l’attention de la clientèle d’élite, dont Jacques Doucet. Après la guerre, elle s’intéresse plus au mouvement moderne naissant et à l’architecture qu’à la création de meubles de luxe : elle réussit pourtant une somptueuse synthèse pour Mme Mathieu-Lévy, directrice de Suzanne Talbot, où la laque est omniprésente, son style oscille entre une géométrie puriste – les revêtements de panneaux de laque – et un goût pour l’art africain – sièges à accotoirs en forme de serpents, chaise-longue pirogue... Elle ouvre en 1922 la Galerie Jean Désert pour y diffuser ses propres créations. Elle entre en architecture en 1923, à la faveur de sa rencontre avec Jean Badovici : ils co-signent en 1927 le brevet du fauteuil transatlantique, contemporain de la conception et la construction de la maison de Roquebrune, E 1027, dont les photographies et les plans sont exposés au premier salon de l’UAM en 1930.

FRANCIS JOURDAIN (1876-1958)
Il est peintre avant de s’intéresser à la conception de l’ameublement, fonde en 1912 les Ateliers Modernes, dont la production est vendue rue de Sèze “Chez Francis Jourdain”. Le premier en France, il se préoccupe de produire des meubles “bon marché” destinés à une clientèle populaire, ainsi que des revêtements de sol et de mur et des céramiques utilitaires. Son mobilier est simple, linéaire, en bois peint ou en acajou, le plus souvent sans décor. Il est le pionnier en France de l’ameublement intégré, professe que l’”on peut aménager très luxueusement une pièce en la démeublant plutôt qu’en la meublant”, dont l’aménagement de la salle de culture physique de l’Ambassade française, en 1925, est une belle illustration. Il s’intéresse à tout ce qui touche à la collectivité, conçoit pour les Chemins de fer Paris-Orléans un wagon-fumoir fonctionnel. Ses idées sont celles qui président à la création de l’UAM en 1929, dont il est co-fondateur.

PIERRE CHAREAU (1883-1950)
Architecte et concepteur de meubles, il expose à partir de 1919 au Salon d’Automne et aux Artistes Décorateurs. Des premiers meubles en ébène de Macassar réalisés vers 1919 aux dernières productions en métal vers 1932, il aborde la création mobilière en étroite liaison avec la qualité de l’espace environnant. Il refuse la hiérarchie des pièces d’un appartement et des meubles, s’intéresse autant à l’organisation d’une salle de bains qu’à l’aménagement d’une pièce de prestige, par exemple le bureau-bibliothèque de l’Ambassade française en 1925, réalisé avec le concours d’Hélène Henry, Jean Lurçat, Lipchitz. De 1919 à 1927, il utilise des bois précieux, l’ébène de Macassar, puis l’acajou, le noyer, le sycomore ; autour de 1927 il abandonne progressivement le bois pour le métal plat, martelé et noirci. Les lignes droites ou courbes sont géométriques, les formes sont basiques : triangle, rectangle, fraction de cercle. Il aborde en 1928 son œuvre majeure, la “Maison de Verre” pour le Dr et Mme Jean Dalsace, à Paris, révolutionnaire dans sa conception, son esthétique, qui retrouvent la globalité de l’hôtel Stoclet. Il rejoint en 1930 ses amis de l’UAM.

ROBERT MALLET-STEVENS (1886-1945)
Familier pendant son enfance de l’hôtel Stoclet où il découvre la voie de la modernité, il est formé à l’École spéciale d’architecture, à Paris. Il expose en 1913, au Salon d’Automne, un hall et un salon de musique, où il mélange des formes linéaires “hoffmanniennes” et des couleurs franches “munichoises”. Sa première commande est la villa des Noailles à Hyères (1923), pour laquelle il dessine des sièges en tube laqué vert et toile. En 1928, il meuble lui-même son bureau d’architecte à Auteuil, un lourd bureau à piètement de tube nickelé en porte-à-faux, des tables en tube laqué brun, des sièges qui s’inspirent d’un modèle de Josef Hoffmann (1907). Destinés à être produits en série, ils restent à l’état de prototype comme l’ensemble des sièges destinés à sa demeure, parmi les maisons construites en 1926-1927 dans la rue d’Auteuil qui porte aujourd’hui son nom. À l’Exposition de 1925, il est chargé du hall de l’Ambassade française et construit le pavillon du Tourisme. Ouvert à toutes les expressions de la vie moderne, dont la lumière électrique, le cinéma – il signe les décors de L’Inhumaine de L’Herbier en 1924 –, il est le premier président de l’UAM.

CHARLES-EDOUARD JEANNERET dit LE CORBUSIER (1887-1965)
Ses théories en matière d’ameublement découlent de son travail d’architecte. À Paris, en 1917, il fonde avec Ozenfant le “Purisme” puis, en 1920, la revue L’Esprit Nouveau qui donne son nom à leur pavillon dans l’Exposition de 1925. La grande fête des arts décoratifs est l’occasion pour Le Corbusier de préciser ses positions face aux problèmes de l’ameublement. Il réunit en un volume, L’Art décoratif d’aujourd’hui, les articles publiés en 1924 dans la revue : “L’art décoratif, c’est de l’outillage, du bel outillage” fait écho à la formule lançée en 1921 : “Une maison est une machine à habiter”. Au “mobilier qui incarne des traditions accumulées et des usages périmés”, il substitue l’équipement – sièges, tables, casiers standards – où l’ornement n’a plus de sens. Il met en chantier en 1928, avec Pierre Jeanneret et Charlotte Perriand qui les a rejoints l’année précédente, le programme d’”équipement de l’habitation” qui sera présenté au Salon d’Automne en 1929.

JEAN PUIFORCAT (1897-1945)
Héritier d’une famille de joailliers, la guerre de 1914-18 interrompt ses études classiques. Il entre dans l’atelier paternel en 1918. Il s’impose dès ses premières présentations comme l’inventeur de l’orfèvrerie du XXe siècle : élégante dans l’utilisation des matières précieuses – argent, vermeil – associées au lapis-lazuli, au jade, à l’ivoire, au cristal, savante dans le dessin des formes, soumises au nombre d’or, dans l’adéquation de chaque objet à son usage. Jean Puiforcat se pose en théoricien du beau dans l’utile, respectueux de la raison, la logique, d’”une précision pleine de sensibilité”. Il représente l’orfèvrerie à l’UAM dès sa fondation, en 1929.

RENE LALIQUE (1860-1945)
Il expérimente le verre dès 1890, pour remplacer dans ses bijoux les émaux en relief et les pierres. Il invente de nouveaux procédés pour réaliser les dalles de verre moulé des portes de son hôtel, cours de la Reine, en 1902, et met progressivement sur pied des procédés industriels pour fabriquer en série des flacons de parfums pour François Coty à partir de 1908. Il prend des brevets, enracine la verrerie d’art dans l’histoire industrielle du XXe siècle. En 1913, Lalique avait créé entre 700 et 800 modèles en verre, blanc, patiné ou coloré dans la masse, dans le répertoire naturaliste et classique qu’il avait appliqué à ses derniers bijoux. Après la guerre, il cherche à s’implanter dans la région Alsace-Lorraine, à la recherche d’une main-d’œuvre qualifiée, obtient un terrain à Wingen-sur-Moder où il installe une verrerie selon ses vœux, pour produire industriellement des objets de table et décoratifs en verre moulé-pressé, éventuellement patiné ou coloré dans la masse, et quelques vases réalisés à la cire perdue. Il a son propre pavillon à l’Exposition de 1925, participe au Pavillon de Sèvres, réalise la fontaine monumentale Les Sources de France.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°48 du 21 novembre 1997, avec le titre suivant : Le Who was who de l’Art déco

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