Dimanche 18 novembre 2018

Design

Le système Bey

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 12 septembre 2003 - 702 mots

Révélé en 1993 au sein du fameux collectif batave Droog Design, le discret Jurgen Bey, 38 ans, poursuit depuis quelques années un chemin de traverse, passant allègrement d’objets aussi délicats et stylés que ceux d’un service en porcelaine pour la manufacture royale néerlandaise à un mobilier urbain plutôt farfelu au Japon.

Ceux qui, cet été, ont eu la chance de visiter Tokyo auront sans doute remarqué, du côté de Roppongi Hills, un étrange banc public de couleur rose Malabar, orné de fleurs blanches stylisées. Baptisé Day-Tripper ou L’Excursionniste, celui-ci est l’œuvre du Néerlandais Jurgen Bey et fait partie du vaste projet de mobilier urbain “Streetscape” (paysage urbain), commandé à une dizaine d’architectes et de designers internationaux (1) et qui vient d’être installé dans la rue principale de ce quartier, l’un des centres culturels importants de la capitale nippone (lire le JdA n° 171, 16 mai 2003).

Durée palpable
Le banc de Bey est une sorte de longue guimauve rose étirée sur sept mètres, de laquelle émerge de-ci de-là un dossier de chaise mouluré ou un pied de table tourné. Sa forme n’est pas le résultat du hasard, mais celui d’une observation rigoureuse des diverses attitudes adoptées par les passants qui déambulent sur cette portion de rue. Jurgen Bey les a pris en photo, puis a sélectionné quelques postures emblématiques, les ordonnant de manière à ce qu’elles génèrent un enchaînement chronologique naturel. Ensuite, par morphing et sur cette longueur imposée de sept mètres, l’ordinateur a imaginé l’espace vide entre chaque posture, dessinant par la même occasion le gabarit général du banc. Ne restait plus alors au designer qu’à ajouter quelques éléments de meubles anciens et à couler le tout dans un mélange de mousse de polyuréthane, de polyester et de fibres de verre.
Jurgen Bey est un familier de ces mobiliers hybrides. Avec des meubles achetés dans les dépôts-ventes ou récupérés dans la rue, il a créé la collection “Kokon”, série de pièces hétéroclites qu’il assemble grâce à une peau en fibre synthétique et élastique, dessinant un mobilier extravagant dont la silhouette n’est pas sans rappeler celle des “Sitzgerät” de Luigi Colani, ces sièges colorés en plastique que le designer italien livra au début des années 1970. Par ailleurs, Bey se méfie quelque peu de la course à la nouveauté : “En tant que designer, je ne vois aucun véritable défi dans ce XXIe siècle, simplement la curiosité. Et peut-être l’espoir de découvrir un objet qui m’émeuve autant qu’un quatuor à cordes de Rachmaninov !”
Pas étonnant donc qu’il affectionne tant certaines typologies anciennes. En 1999, pour le parc allemand d’Oranienbaum, près de Dessau, il a conçu des bancs extérieurs, les Tree Trunk Benchs, simplement en fixant des dossiers de chaises de style, en bronze, dans les troncs d’arbre trouvés sur place. Parfois, Bey peut carrément glisser dans le registre du recyclage. Ainsi, il suffit de recouvrir d’une pellicule d’argent les pièces disparates d’une vaisselle en porcelaine pour leur donner une seconde vie et créer un service uni : “Broken Family”. Idem avec un lustre démodé qu’il entoure d’un simple film plastifié miroir pour en faire la suspension Light Shade Shade (Moooi).
Ce dialogue entre passé et présent s’inscrit, de fait, dans une récurrente réflexion sur le temps. En avril, à Milan, Jurgen Bey a montré le travail récent qu’il a réalisé à la Koninklijke Tichelaar Makkum – manufacture royale de porcelaine des Pays-Bas (2). Le designer a répertorié et chronométré les différentes méthodes de décoration de la porcelaine. Puis a imaginé un service dont chaque entité ferait l’objet d’une attention distincte. Celui-ci s’appelle 2089 Minutes Service, soit la durée exacte nécessaire pour décorer un ensemble de 24 pièces, de la soucoupe à gâteau 21 minutes (74 euros) au pot à café 17 minutes (305 euros). Les traces du pinceau varient d’une pièce à l’autre, ce qui a pour effet d’introduire une subtile dissonance. La durée d’intervention de l’artiste devient alors étonnamment palpable. On en reste bouche bée.

(1) Mandataire du projet “Streetscape”, le designer Shigeru Uchida a fait travailler Andrea Branzi, Jasper Morrison, Toyo Ito, Ron Arad, Thomas Sandell, Katsuhiro Hibino, Ettore Sottsass, Tokujin Yoshioka, Karim Rashid et, évidemment, Jurgen Bey.
(2) Site de la manufacture royale de porcelaine des Pays-Bas : www.tichelaar.nl

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°176 du 12 septembre 2003, avec le titre suivant : Le système Bey

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