Artistes et cinéma : un mariage de raison

Le septième art s’intéresse aux huit autres

Aux États-Unis, l’industrie du cinéma déroule le tapis rouge devant les artistes contemporains

Le Journal des Arts

Le 1 juin 1996

Basquiat et Warhol revisités par Julian Schnabel, David Salle sur les traces de Jackson Pollock, Cindy Sherman tournant un film sur un serial killer, Robert Longo égaré en pleine science-fiction… Au-delà des \"films d’artistes\" proprement dits, tels que les récents No sex last night de Sophie Calle et Greg Shephard, ou Cremaster 1 de Matthew Barney, artistes et industrie cinématographique font actuellement bon ménage, à en croire la cascade de films consacrés à des artistes et/ou réalisés par eux. Mais les résultats, tant esthétiques que commerciaux, ne sont pas toujours à la hauteur des espérances.

Crumb, de Terry Zwigoff
Probablement le meilleur documentaire réalisé sur un artiste, ces dix dernières années. Robert Crumb a créé Zap Comics et les Freak Brothers, personnages emblématiques de la bande dessinée "underground" de San Francisco à la fin des années soixante. Le succès commercial du film, qui a demandé huit ans de préparation, pourrait autoriser d’autres projets, tels que l’adaptation des bandes dessinées de Crumb en dessins animés ou le portrait d’autres auteurs de bandes dessinées.

Johnny Mnemonic, de Robert Longo
Ce techno-thriller commercial, mis en scène par le peintre new-yorkais Robert Longo et interprété par Keanu Reeves, est tout sauf un "film d’artiste" ! Il est du reste loin d’avoir rencontré le succès escompté lors de sa sortie, cet hiver.

Office Killer, de Cindy Sherman
Cindy Sherman devait réaliser ce printemps un film d’épouvante, l’histoire d’un serial killer lâché dans les bureaux d’un magazine de Manhattan. La photographe ne figure pas dans la distribution, mais elle pourrait faire une brève apparition à la Hitchcock.

Robert Mapplethorpe
Deux films au moins sont en préparation sur la vie de Robert Mapplethorpe, mort du sida il y a sept ans. Le premier est une adaptation fidèle de la biographie de Patricia Morrisroe, un ouvrage critiqué par la Fondation Mapplethorpe. Le second est tiré d’un scénario écrit par Jack Walls, l’un des amants du photographe. Ce script, actuellement entre les mains des producteurs de I shot Andy Warhol, sera retravaillé par la chanteuse rock Patti Smith, qui partagea la vie du photographe au début des années soixante-dix. Un film-documentaire serait également en préparation en Italie.

Basquiat, de Julian Schnabel
Cette biographie romancée de la vie de Jean-Michel Basquiat, le peintre graffitiste protégé d’Andy Warhol, mort d’une surdose d’héroïne à vingt-sept ans, permet à Julian Schnabel de donner sa vision de l’essor fulgurant du marché de l’art dans les années quatre-vingt, dont il a largement profité lui-même et dans lequel Basquiat s’est englouti. À l’origine du projet – il a financé au moins trois versions du scénario, confiées à des "nègres" –, Julian Schnabel a décidé dans un second temps d’en assumer la réalisation. Les ayants droit de l’artiste ayant refusé de coopérer, les œuvres vues à l’écran sont peintes par Schnabel. Certains acteurs – dont David Bowie, qui incarne Andy Warhol – auraient reçu des toiles pour leur participation au film.

I shot Andy Warhol, de Mary Harron
Ce film retrace minutieusement l’atmosphère des premières années de la carrière d’Andy Warhol à la Factory, en se focalisant sur la tentative d’assassinat de Warhol par Valerie Solanas. Fondatrice et unique membre de l’association Scum – Society for Cutting Up Men (Société pour la castration des hommes) –, dont le manifeste recommandait l’extermination de tous les mâles hétérosexuels pour construire un "groovy, swinging world", Valerie Solanas fut l’une de ces centaines de jeunes attirés par l’atelier new-yorkais de Warhol. Après s’être efforcée de persuader l’artiste pop de produire ses pièces de théâtre, elle tenta de le tuer en 1968. Warhol faillit mourir, et sa carrière en fut bouleversée : il décida ensuite d’abandonner toutes ses variations sur les portraits de célébrités qui avaient fait sa fortune. L’interprétation de Lily Taylor dans le rôle de Valerie Solanas devrait être bien accueillie par la critique, mais un doute subsistera dans l’esprit du public : était-elle une visionnaire critique ou tout simplement une des groupies névrosées du cercle de Warhol ? Le film a été présenté au Festival de Cannes dans la sélection "Un certain regard".

Nico Icon, de Susanne Ofteringer
Nico est le premier volet d’une série de films consacrés à Andy Warhol et à son entourage durant les années soixante et soixante-dix. Ce documentaire d’une jeune réalisatrice allemande, financé par la télévision allemande, se penche sur les années Warhol à travers la vie de Nico, l’égérie allemande qui chantait avec le Velvet Underground, décédée des suites d’un accident de bicyclette à Ibiza. Le film comprend des archives inédites et des témoignages de la plupart des acteurs de la scène warholienne. Extrêmement populaire auprès du jeune public américain, Nico Icon a prouvé que le marché des films inspirés de la vie d’Andy Warhol est prometteur.

Picasso
Un autre projet inspiré de Picasso devrait succéder au Surviving Picasso de James Ivory, dont la sortie est attendue pour cet automne : il s’agit d’une adaptation pour l’écran de Picasso au Lapin agile. Cette comédie, écrite pour le théâtre par l’acteur Steve Martin, fait salle comble à New York depuis cet hiver, entretenant les rumeurs de négociations pour les droits cinématographiques. La pièce est construite autour de la rencontre de Picasso et d’Einstein à Paris, au début du siècle, et de leur conversation sur l’art et la science dans le monde moderne. L’intervention d’Elvis Presley, autre icône de ce siècle, vient dénouer l’histoire. Steve Martin, surtout célèbre pour ses rôles de comique, est collectionneur ainsi que l’un des administrateurs du Los Angeles County Museum of Art.

Search and Destroy, de David Salle
Pour ses débuts au cinéma, l’un des principaux bénéficiaires du boom du marché de l’art des années quatre-vingt a choisi d’adapter une pièce d’avant-garde acclamée à New York. Son film est rempli de scènes kaléidoscopiques, conçues comme une série d’expérimentations à l’aide de panneaux de couleurs. L’artiste a souvent comparé son travail cinématographique à la peinture et à la photographie, mais son producteur, Martin Scorcese, lui a retiré la responsabilité du montage. Les critiques ont été très largement négatives, comme les résultats au box-office.

Jackson Pollock, de David Salle
Après l’échec de Search and Destroy, David Salle devrait réaliser un film sur la vie du peintre expressionniste abstrait d’après le livre de Stephen Naifeh et Gregory White Smith, Jackson Pollock : An American Saga. La scénariste, Barbara Turner (auteur de Georgia), a utilisé l’importante documentation rassemblée par les biographes tout en rejetant leur thèse de l’homosexualité de Pollock. Le film devrait être tourné cette année et le peintre interprété par Ed Harris. Le financement est partiellement assuré par James Trezza, le marchand qui a acquis les droits de la biographie de Pollock. Plusieurs scénarios sur la vie du peintre ont été proposés au fil des ans : un texte écrit pour le Wooster Group de New York retraçait les relations de Pollock et de sa maîtresse, William Dafoe était même pressenti pour le rôle principal ; un autre projet, dû au journaliste Robert Katz, devait être mis en scène par Barbra Streisand, qui aurait également joué le rôle de Lee Krasner, la femme de Pollock, interprété cette fois par Robert de Niro.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°26 du 1 juin 1996, avec le titre suivant : Le septième art s’intéresse aux huit autres

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