Profession - Les restaurateurs se rebiffent

Le ras-le-bol des conservateurs-restaurateurs

Confusion de leur statut, baisse de revenus, multiplication des mises en concurrence, les conservateurs-restaurateurs tirent la sonnette d’alarme, soutenus par les artistes et les professionnels des musées

Le Journal des Arts

Le 29 mars 2016 - 976 mots

C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Les 1 500 conservateurs-restaurateurs, dont le titre n’est pas protégé, ne veulent pas figurer sur la liste des métiers d’art publiée récemment par l’État. Et alors que la technicité de leur travail ne cesse d’augmenter, leurs revenus ont fortement baissé en raison d’une mise en concurrence accrue qui favorise les moins-disants.

PARIS - Les conservateurs-restaurateurs du patrimoine sont en colère. Le 31 janvier, la publication au Journal Officiel de la liste des métiers d’art a été le faux-pas de trop pour une profession indépendante qui se sent incomprise et délaissée par la loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine, soumise ces jours-ci à la navette parlementaire entre Assemblée et Sénat.

« C’est une double actualité très inquiétante, qui jette encore plus la confusion sur notre pratique », s’insurge David Cueco, conservateur-restaurateur. « Les restaurateurs du patrimoine peinent à trouver leur place dans le paysage muséal, les classer dans la liste des métiers d’art est complètement inadapté, et envoie un signal très inquiétant », souligne Geneviève Gallot, ancienne directrice de l’Institut national du patrimoine (et contributrice au Journal des Arts).

Des compétences techniques et scientifiques
Cette inquiétude partagée par beaucoup est née de l’apparition, dans la nouvelle liste des métiers d’art, d’une classification par domaines, où la restauration, autrefois éparpillée suivant les spécialités, est aujourd’hui regroupée dans un domaine propre. « Or, c’est un non-sens de nous incorporer dans cette liste », explique Anne-Elisabeth Rouault, conservatrice-restauratrice et présidente de la Fédération française des professionnels de la conservation-restauration (FFCR). La liste des métiers d’art, qui favorise l’artisanat d’excellence, met en lumière les métiers de création, « des artisans qui fabriquent et créent des formes admirables, mais les restaurateurs ne créent jamais, par principe, selon leur code de déontologie », estime Geneviève Gallot.

Cette confusion entre métiers d’art et métiers de la conservation-restauration est entretenue par la frontière parfois mince entre les restaurateurs dits « traditionnels », souvent des artisans d’art qui opèrent des actes de réfection et de réparation dans leurs spécialités (ébénisterie, tapisserie, etc.), et les conservateurs-restaurateurs, dont la compétence s’étend à « la conservation préventive, la conservation curative et la restauration », selon la FCCR. « Finalement, restaurer n’est que la pratique cosmétique et apparente de notre activité, nous allions pratique intellectuelle et manuelle », commente David Cueco.

Diplômés au niveau Master (Bac 5), les conservateurs-restaurateurs sont aujourd’hui 1 500 en France (contre 6 000 en Allemagne, 5 000 en Italie et 2 500 au Royaume-Uni), et environ 50 nouveaux diplômés sortent chaque année des quatre formations agréées par le ministère de la Culture pour obtenir l’habilitation permettant d’intervenir sur les collections des Musées de France – une disposition datant de la Loi « musées » de 2002, mais qui laisse le champ libre pour les collections particulières ou les monuments historiques.
« Depuis quarante ans, le niveau de formation n’a cessé de s’élever, sans pour autant que le titre ne soit protégé. Aujourd’hui encore, tout le monde peut se déclarer restaurateur », soupire Geneviève Gallot. Sans titre, la profession est dispersée sous différents statuts : deux tiers se déclarent sous la catégorie socioprofessionnelle « profession libérale », un quart sous le statut d’artisan, le reste en tant que salarié ou artiste. « Nous n’avons pas de code INSEE dédié et l’administration fiscale ne nous identifie pas clairement : nous sommes invisibles », commente Anne-Elizabeth Rouault.

Mobilisation pour défendre un métier singulier
La FFCR, qui a mené une série d’enquêtes sur la population active des conservateurs-restaurateurs, dresse un constat sans appel de la situation : entre 1989 et 2013, le montant moyen des bénéfices dégagés par la profession a baissé de 29 000 euros par an à 19 000 euros (inflation comprise). « Depuis quelques années, les musées sont pris d’une folie administrative : alors que le seuil pour l’obligation de marché public est de 25 000 euros, on voit des offres portant sur des marchés de 1 500 euros ! », relate Henri Cueco. Constats d’états, diagnostics, notes techniques, autant d’actes non payés si le professionnel ne remporte par l’offre, du temps et de l’argent perdus pour ces indépendants. Et lorsque l’offre est remportée, « les prix baissent, puisque c’est le seul discriminant compréhensible pour les non-professionnels », poursuit le restaurateur.
En 2003, un rapport parlementaire préconisait « la création, par voie législative, d’un titre de restaurateur diplômé du patrimoine », tandis qu’un autre de 2006 recommandait : « Un corps d’État serait souhaitable, à nombre de fonctionnaires constants, en créant celui des restaurateurs du patrimoine et en diminuant d’autant les postes d’ingénieurs propres au ministère de la Culture et de la Communication. » « Aucun de ces rapports n’a abouti à des actions concrètes pour la reconnaissance de la singularité des conservateurs-restaurateurs », constate Anne-Elizabeth Rouault.

Pour Alain Schnapp, ancien directeur de l’Institut national de l’histoire de l’art (INHA), « nous souffrons en France de l’incapacité à passer à l’acte. En Allemagne, tous les grands musées ont intégré dans leur organigramme les restaurateurs, et ont un laboratoire dédié ». L’Italie et l’Allemagne ont, dès le début du XXe siècle, théorisé et organisé la restauration, puis la conservation dans leurs institutions muséales, ce qui explique le nombre important de restaurateurs sur leur territoire.

En publiant une lettre ouverte devenue pétition en ligne, un collectif de la profession a trouvé des soutiens de choix parmi les artistes : Ernest Pignon-Ernest, Gérard Fromanger, Daniel Buren ou encore Pierre Soulages (lire  JdA n° 453). La FFCR demande son retrait de la liste des métiers d’art, que la Loi création et patrimoine fasse au moins référence au champ spécifique de la conservation-restauration et la protection du titre de « restaurateur du patrimoine ». Pour Geneviève Gallot, « Chacun a bien conscience que l’argent manque partout. Mais, justement, en ces temps difficiles, les gestes symboliques sont essentiels. »

Légende photo

Chantier de restauration de l'Atelier du peintre de Gustave Courbet, au musée d'Orsay. © Photo : Sophie Boegly/Musée d'Orsay.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°454 du 1 avril 2016, avec le titre suivant : Le ras-le-bol des conservateurs-restaurateurs

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