Politique

Le prix Innovation à l’épreuve de la censure dans l’art contemporain russe

Par Emmanuel Grynszpan (correspondant à Moscou) · lejournaldesarts.fr

Le 2 juillet 2019 - 1078 mots

NIJNI-NOVGOROD / RUSSIE

Les prix annuels d’État pour l’art contemporain, qui viennent d’être remis, signalent la résistance discrète des professionnels.

Ann Rotaenko, Real Weapon, installation vidéo. Lauréate du prix spécial remis par l’Alliance Française, partenaire d’Innovation.
Ann Rotaenko, Real Weapon, 2018, installation vidéo, 18'36. Lauréate du prix spécial remis par l’Alliance Française, partenaire d’Innovation.
© Ann Rotaenko

Divers sentiments traversent la salle de la 14e cérémonie annuelle du prix d’État « Innovation » pour l’art contemporain en ce samedi 29 juin. Le public peu averti peste contre la pluie et le vent, assis sous un chapiteau posé sur les berges de la Volga, car c’est la première fois que ce prix est remis à Nijni-Novgorod. D’habitude, « Innovation » est réservé à un petit public de professionnels moscovites, triés sur le volet. Les organisateurs tremblent, eux, à cause des possibles ratées d’une cérémonie mal préparée et à l’idée qu’un mot de trop soit prononcé.

Les acteurs de l’art contemporain, venus nombreux de Moscou, sont surtout préoccupés par le futur incertain du Centre national d’art contemporain (CNAC ou “GTsSI"en russe), balloté entre ses tutelles et méprisé par Vladimir Medinsky, ministre de la Culture. Les personnes bien informées jurent que la décision est prise : c’est le musée Pouchkine des beaux-arts de Moscou qui reprend le CNAC et ses huit antennes régionales sous son aile (et du même coup le prix Innovation). Un peu comme si le Musée d’Orsay chapeautait tous les musées et centre d’art contemporain publics en France. « C’est la seule manière de sauver cette institution », espère pourtant Irina Mak, critique d’art respectée.

Il y a trois ans, la direction historique du CNAC fut remerciée et remplacée par des personnes étrangères à l’art contemporain, et le tout placé sous l’absurde tutelle de ROSIZO, un département du ministère chargé de la logistique des expositions. Présente à la cérémonie, la directrice du musée Pouchkine Marina Loshak, dont l’intérêt pour la création contemporaine rassure, ne dira rien. C’est au ministère de la Culture, absent de la manifestation, d’annoncer la nouvelle.

Beaucoup se rappellent que le prix Innovation a récompensé dans le passé les artistes les plus radicaux du pays (le groupe Voïna - lié aux fameuses Pussy Riot - en 2011), puis l’actionniste Piotr Pavlensky en 2016. Ce fut l’impertinence de trop. Immédiate reprise en main politique, expulsion des experts et du jury. Conséquence de ce  changement, le site internet du prix ne mentionne rien de l’histoire avant 2017, soit 11 années et des dizaines de lauréats occultés.

Pour éviter tout esclandre face à cette injustice flagrante, la cérémonie fait la part belle au concert lyrique accompagné d’un orchestre symphonique. L’attention se porte sur les violoncelles emballés dans de la cellophane, à cause de l’humidité et de la pluie. Les discours sont laissés aux autorités locales, fières d’accueillir un prix fédéral, tandis que les membres du jury se limitent à une poignée de phrases convenues, tout juste prononcent-ils le nom du vainqueur de la catégorie. Les artistes, appelés depuis la scène pour recevoir leur récompense sont très vite éconduits à droite de la scène, hors de la vue des spectateurs, en direction de la Volga. Quelqu’un ironise qu’on les noie dans le fleuve…

En fin de cérémonie, la tension monte d’un cran lorsqu’un des fondateurs évincés du CNAC est - enfin - invité sur scène pour recevoir un prix honorifique « pour sa contribution au développement de l’art contemporain ». Leonid Bajenov, appuyé sur sa canne, accepte, visiblement de mauvaise grâce, grommelle que le CNAC « est aujourd’hui en bien mauvais état ». Sans dissiper le malaise, ce geste des organisateurs signale une main tendue aux fondateurs du CNAC, qui avaient su lui garantir une indépendance aujourd’hui perdue.

Le lendemain, répondant aux questions du Journal des Arts, la commissaire d’Innovation 2019 Alisa Savitskaya, balaie les problèmes d’un revers de main et explique les imperfections de la cérémonie par « l’urgence dans laquelle tout a été organisé. La direction a changé à la fin 2018 et la décision n’a été prise d’organiser la cérémonie à Nijni-Novgorod que cette année ». La précédente directrice est partie, à la suite d’un scandale financier, une directrice particulièrement réactionnaire, qui souhaitait créer un « prix d’État pour l’art traditionnel », enterré depuis.

Droite dans ses bottes, Alisa Savitskaya ne parle que du futur. Elle n’a pas ressenti d’amertume ni de pessimisme dans la bouche de Bajenov, « juste de la nostalgie, et c’est normal ». Pour elle, le CNAC « doit dorénavant renforcer ses positions, et réaliser son potentiel. La cérémonie n’est qu’une esquisse de ce que nous allons faire dans le futur. Il n’est pas question de changer Innovation. Les méthodes révolutionnaires ne sont pas nos méthodes, qui sont mesurées et progressives ».

Pour rehausser la réputation du prix et écarter tout soupçon de connivence, 4 des 5 membres du jury sont des étrangers : Sarah Wilson, de l’Institut Courtauld (Londres), et trois directeurs de musées : Yara Bubnova (Sofia), Michal Novotny (Futura, Prague) et David Elliott, vice-directeur du musée Redtory, à Guangzhou.

Les artistes, commissaires d’exposition, les œuvres, projets et livres nommés à l’édition 2019 d’Innovation sont très largement éloignés de toute contestation politique. L’exposition présentant les candidats, organisée dans le vaste arsenal du Kremlin de Nijni-Novgorod, présente un panorama estimable - à défaut d’être complet - de la création russe. Grand favori, La Passion selon Martin d’Anna Abalikhina, a triomphé dans la catégorie « Projet de l’année » avec une performance d’art total dans une usine sidérurgique. Le prix de l’artiste de l’année a été décerné à Vladimir Seleznev (né en 1973), un artiste prolifique aux multiples facettes avec déjà 20 ans de production artistique derrière lui.

La meilleure surprise vient de Real Weapon, une installation vidéo dérangeante et complexe d’Ann Rotaenko (1990), qui a obtenu un prix spécial remis par l’Alliance Française (partenaire d’Innovation depuis 2010) doté d’une résidence de trois mois à la Cité des Arts de Paris. Née à Grozny et vivant à Moscou, Ann Rotaenko entrelace dans Real Weapon la violence urbaine et les codes du monde artistique, pour en faire émerger une réflexion critique déjà très personnelle. Assez subtile pour traverser la censure, l’œuvre suggère qu’il est encore (ou à nouveau) possible de s’émouvoir à la vue d’une œuvre d’art contemporain, même dans le cadre d’une institution publique.

Qu’un artiste aborde avec franchise des problématiques actuelles sensibles est un signe positif parmi d’autres. L’existence même de l’arsenal, magnifique bâtiment récemment restauré et aménagé pour accueillir le CNAC, témoigne d’un redémarrage et d’une décentralisation réussie. Il est situé dans l’enceinte du Kremlin de Nijni-Novgorod, symbole d’un rapprochement avec le pouvoir. Innovation 2019 a été financé aux deux-tiers par la région et le solde par le ministère de la Culture, signe que ce dernier consent de nouveau à aider l’art contemporain, même s’il souhaite manifestement continuer à tenir la bride serrée.

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