Le « Pierrot content » de Watteau

Par Bertrand Dumas · L'ŒIL

Le 19 février 2014 - 1197 mots

Le Musée Jaquemart-André célèbre les « fêtes galantes » à travers une soixante d’œuvres de Watteau à Fragonard. Histoire d’une peinture poétique et insouciante à l’image du Pierrot content, tableau pionnier du genre.

L'expression « fête galante » est assez récente. Les deux termes ne sont réunis qu’à la fin du XVIIe siècle dans diverses œuvres littéraires et musicales. En peinture, l’expression naît le 28 août 1717, jour de la réception officielle du peintre Antoine Watteau (1684-1721) à l’Académie royale de peinture et de sculpture. Le Valenciennois y accède sur présentation du Pèlerinage à l’île de Cythère (Louvre), son morceau de réception, qualifié par ses pairs de « feste galante » : une appellation sans précédent inventée pour un tableau déroutant. En situant dans la nature des couples élégants se faisant la cour, Watteau venait d’imaginer une forme nouvelle de mise en scène du sentiment amoureux, sans recourir à l’histoire ou à la mythologie ! Une transgression qui posa d’emblée aux académiciens une question cornélienne. Où situer cet ovni pictural à l’intérieur de la stricte hiérarchie des genres qui ne le prévoyait pas ?  Bien obligés de reconnaître en ce coup de maître le talent et l’invention du prétendant, les académiciens se résolvent à le recevoir en qualité de « peintre d’histoire », grade le plus élevé dans la hiérarchie des genres. Pour révolutionnaire que soit la fête galante, le genre n’en repose pas moins sur des traditions picturales anciennes. Héritages flamand et vénitien d’abord, dont Watteau fait la synthèse en puisant chez l’un ses sujets de prédilection, comme les scènes de kermesses ou de repas de noces, chez l’autre l’atmosphère bucolique de la pastorale chère à Giorgione et Titien. Mais le génie proprement français de Watteau est d’avoir traité ces thèmes et ces ambiances mystérieuses avec la retenue nécessaire pour y mêler des figures contemporaines d’élégantes et de libertins qui s’entichent de ses compositions. Les amants marivaudant dans le parc servant de cadre au peint vers 1712-1713 appartiennent à l’élite sociale du temps qui fait du loisir une valeur nouvelle de société. Des comédiens sont là pour les distraire et leur présence incarne, mieux que tout autre artifice, l’esprit joyeux et frivole de la Régence (1715-1723). Exemple précoce de fête galante, le Pierrot content contient déjà tous les ingrédients du nouveau genre : nature, musique, comédiens et couple libertin. Gravée par Edme Jeaurat en 1728, la composition, largement diffusée par la suite, connut un succès jamais démenti.

1 La musique, un pur moment de bonheur
La musique et la danse sont les partenaires de la fête galante. Autour de théorbe, flûte à bec, cornet à bouquin, musette,  ou, comme ici, une guitare, Watteau aime disposer ses auditeurs charmés par la magie des sons. Le peintre est lui-même grand amateur de musique et fréquente des musiciens. Son ami et biographe, le comte de Caylus, rapporte qu’ « il avait de la finesse et de la délicatesse pour juger de la musique ». La guitariste est aussi comédienne, un double emploi reconnaissable à sa robe typique des actrices du XVIIe siècle. La mélodie de l’instrument répond au bruissement des frondaisons. Elle résonne pour permettre à Watteau de suggérer la valeur de l’instant et la fugacité d’un moment de bonheur tel que le vivent les amants du Pierrot content. Tout concourt à leur félicité, même si l’on peine à déchiffrer la partition en train de se jouer, Watteau drapant toujours le sujet de ses tableaux d’un voile de mystère.

2 La nature, le goût de la Régence
La fête galante se déroule toujours en plein air. La présence d’un terme à figure de satyre, placé dans le dos des protagonistes, suggère que la scène se passe dans un parc. Dans celui des Tuileries ou du Luxembourg, Watteau est aux premières loges pour observer et dessiner les élégantes et les courtisans qui s’y promènent. En dehors de Paris, le peintre et prolixe dessinateur fréquente les « maisons de campagne », nouvelle Cythère à la mode de l’aristocratie que l’on atteint en remontant en bateau les cours de la Seine ou de la Marne. Au temps où la banlieue était encore galante, le parc des châteaux combinait les fastes de la nature aux agréments de l’art. D’après Caylus, l’artiste recherchait des « jardins bruts et moins peignés » par opposition aux jardins géométriques du temps de Louis XIV. Le goût était au simulacre d’une nature sauvage, propice aux jeux et en adéquation avec le vent de liberté qui souffle sur la Régence.  

3 La bande à Pierrot, commedia dell’arte
Fin coloriste, Watteau fait rythmer la blancheur du costume de Pierrot avec le gilet doré du galant et la robe d’or de la guitariste. L’amoureux de Colombine n’a pas toujours été au centre du tableau. Celui-ci fut réduit dans ses largeurs gauche et droite, supprimant du même coup ses deux rivaux Arlequin et Scaramouche. Des quatre comédiens, seul Mezzetin, vêtu de son reluisant costume à rayures rouges, assiste encore au « concert champêtre ». La bande à Pierrot, valets bouffons de la commedia dell’arte, débarque pour la première fois en France avec la troupe professionnelle des Gelosi, en 1577. En disgrâce sous Louis XIV, les comédiens italiens se dispersent aux quatre coins du royaume, se produisant sur les foires où Watteau dut les découvrir dans sa jeunesse à Valenciennes. Ils ne reviendront à Paris qu’en 1716. Entre-temps, Watteau fait son apprentissage chez Claude Gillot (1673-1722), faiseur de tableaux inspirés des scènes du théâtre italien. Rapidement, l’élève transcende les bouffonneries du maître en « fêtes galantes », toiles empreintes d’une poésie nouvelle promise à un bel avenir.

4 Deux amants tout en retenue
Après la promenade, qui est le temps de la conversation, vient celui de la halte musicale au creux d’un bosquet d’arbres sombres. Celui-ci forme autour des amants une arène végétale propice à l’intimité. Des taillis émerge la tête de Pan qui préside aux amours sulfureuses. La guitare indique la mélodie, le satyre donne le ton. Toutefois, rien de cru ni d’inconvenant dans cette mise en scène des sentiments amoureux. Si la pose des amants indique une évidente complicité, la retenue est de mise. L’atmosphère est d’ailleurs plus mystérieuse que licencieuse. Fragonard, avec son Jeu de la main chaude ou sa Gimblette, sera nettement plus explicite par la suite. Avec le Pierrot content, la fête galante est arrivée au point d’équilibre que désirait Watteau, soit un mélange subtil d’artifice et de naturel. Des suiveurs immédiats, tels que Jean-Baptiste Pater (1695-1736) et Nicolas Lancret (1690-1743), ont su reproduire, sans l’égaler, l’art de l’inventeur de la fête galante.

Repères

1684
Naissance d’Antoine Watteau à Valenciennes

1702
Premier séjour à Paris auprès du peintre Claude Gillot

1712
Agréé à l’Académie avec Les Jaloux

1717
Reçu à l’Académie avec le Pèlerinage à l’île de Cythère

1719
Voyage d’un an à Londres

1721
Watteau meurt le 18 juillet à 37 ans à Nogent-sur-Marne

« De Watteau à Fragonard, les Fêtes galantes »

Du 14 mars au 21 juillet. Musée Jacquemart-André.
Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h. Nocturne le lundi et le samedi jusqu’à 20 h 30.
Tarifs: 11 et 9,5 €.
Commissaires : Christoph Vogtherr, Mary Tavener Holmes et Nicolas Sainte-Fare Garnot, conservateur au musée.
www.musee- jacquemart-andre.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°666 du 1 mars 2014, avec le titre suivant : Le « Pierrot content » de Watteau

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