Le petit cercle des collections de photos

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 26 novembre 2013 - 1433 mots

Si les photographes sélectionnés pour les collections d’entreprise sont souvent français, les motivations et politiques d’acquisition des mécènes s’avèrent plus diverses.

Le nom de Gil Mijangos s’est effacé des mémoires. Pourtant lorsqu’il a créé en 1978 la collection de photographies de la Fnac à partir des tirages des expositions organisées dans le réseau des galeries de la chaîne de magasins, elle fut la première du genre pour une entreprise française. La configuration des achats et des dons de photographes collaient à la raison d’être des galeries : donner une autre visibilité à la scène photographique dominée alors par le photojournaliste. Elle n’était pas attachée à la nationalité de leurs auteurs. Elle le fut encore moins lorsque Laura Serani prit en 1985 la direction des galeries photo et de l’audiovisuel à la Fnac et développa jusqu’à son départ, en 2005, la collection au rythme d’une politique d’achat liée aux expositions des galeries et au prix Fnac européen de la photographie. En vingt ans, la collection était passée de 150 à 2 000 pièces d’auteurs à la liste vertigineuse de noms et regroupant aussi bien Atget, Brassaï, Henri Cartier-Bresson, William Klein, Duane Michals, Gabriele Basilico qu’Agnès Varda, Walker Evans ou Tony Ray Jones. Plus alimentée depuis quelques années, elle s’apprête à être mise en dépôt au musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône.

Longtemps, la collection de la Fnac a été emblématique car les collections d’entreprise centrées exclusivement sur la photographie sont peu nombreuses en France ; on les compte à peine sur les doigts de la main. Elles se sont particulièrement développées dans la finance où leur raison d’être tient au besoin pour une institution d’établir une politique de différenciation d’image par rapport à leurs concurrentes. Comme ce fut le cas chez HSBC où « les premières œuvres acquises en 1987 le furent dans le cadre de commandes passées pour des campagnes de communications ou des rapports annuels », rappelle Chantal Nedjib, pendant vingt-six ans directrice de la communication du CCF avant que la banque ne soit absorbée en 2000 par HSBC France et n’arrête de passer commande pour ses rapports d’activité à des grands noms de la photographie, essentiellement de Magnum Paris, tels Guy Le Querrec, Sebastião Salgado, Raymond Depardon… Raymond Depardon que HSBC France soutient particulièrement depuis 2004 dans son travail sur la France, comme elle finance régulièrement les expositions consacrées à Henri Cartier-Bresson, dont quelques photos sont également recensées dans le fonds photo de la banque. Il s’agit de fait d’un « fonds, d’une non-collection, car aucun fil directeur n’a prévalu et ne prévaut à sa constitution, ni à son enrichissement mené au fil de la vie de l’entreprise, des dons aussi de photographes », précise Christine Raoult, directrice adjointe des relations publiques de la banque et déléguée générale du prix HSBC France pour la photographie.

Acquisition, mais aussi prix et résidence

Le fonds, qui recense 526 œuvres et 94 auteurs, tient néanmoins bien la route en raison des tirages détenus via ce fameux prix décerné chaque année à de jeunes auteurs et voué à les soutenir dans leur création à travers une première monographie chez Actes Sud et une exposition itinérante en France. Parmi la liste des lauréats, largement majoritaires sont ceux de nationalité française, tels Valérie Belin, Éric Baudelaire, Laurence Leblanc ou Bertrand Desprez qui sont devenus depuis des créateurs de référence.

Cette attention particulière à la scène française, mais restée ouverte aux autres pays face à l’internationalisation même de la création, d’autres l’ont développée au travers de prix, bourses, résidences, autres moyens détournés de constituer une collection. BMW France en ébauche une ainsi depuis trois ans via la résidence au Musée Nicéphore Nièpce à Chalon-sur-Saône qu’elle soutient et qui permet à un jeune photographe de réaliser un projet au cours de son séjour, avant que son travail ne soit exposé aux Rencontres d’Arles et à Paris Photo. Là encore, nombre de jeunes talents hexagonaux ont été retenus. De la même manière, le PMU en partenariat avec Le Bal a entamé, depuis trois ans, une collection photo en donnant « Carte Blanche » à un jeune artiste qui porte son regard sur l’univers des jeux et des paris pendant trois mois. Le choix de Malik Nejmi, Mohamed Bourouissa et Olivier Cablat, trois jeunes photographes  en vue de la scène nationale, est à l’image de ce que ce prix veut renvoyer ; la sélection cette année de la canadienne Kourtney Roy étant une manière pour ses responsables de montrer leur ouverture à l’international.

La collection très franco-néerlandaise de Neuflize Vie
Parmi les autres collections de photographies, produites tout autant dans une démarche de communication, celle de la compagnie d’assurance Neuflize Vie est toutefois la seule aujourd’hui à se ranger au premier rang des plus importantes collections en France et des plus belles. Initiée par Anne Samson, directrice alors de la communication, lors de la création en 1997 de cette société au sein du groupe bancaire, puis structurée par Aline Pujo autour des thèmes du « portrait » et de « la mémoire », la collection est un florilège de pièces exceptionnelles acquises par l’intermédiaire des commandes passées par la direction de la communication, mais surtout grâce aux deux sessions d’acquisition par an réunissant un comité de sélection, soutenu dans ses achats (vingt pièces en moyenne par an) par une direction qui ne les a jamais remis en cause. « Notre budget relativement limité nous oblige à être sélectif et à aller à la source de la création. Quant au nombre important d’artistes français et néerlandais dans la collection, il tient au fait que nous sommes une entreprise française appartenant à un groupe néerlandais », explique Thierry Vaast, président de ce comité et par ailleurs directeur central — direction supports & fonctions — à la banque Neuflize OBC. Parmi eux Bernard Plossu est de loin le photographe avec lequel Neuflize Vie entretient depuis vingt ans une relation particulièrement suivie, que ce soit au niveau d’achats d’œuvres pour la collection que de projets de collaboration, ou encore d’aides à la production d’expositions et d’édition d’ouvrages. « Son attachement à la famille et  son univers visuel correspondent bien à notre activité patrimoniale », relève Céline Savy directrice de la communication, en rappelant la place tout aussi importante tenue par Jean-Baptiste Huynh. Le soutien apporté tout récemment par la fondation Neuflize Vie aux étudiants de l’atelier d’Éric Poitevin à l’École nationale des beaux-arts de Paris s’inscrit dans le même esprit ; comme celui apporté aux étudiants de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, dont certaines créations, réalisées après leur diplôme, sont entrées dans la collection aux 800 pièces, également alimentées une fois par an par les salariés de la compagnie d’assurance invités à choisir parmi une sélection de photographies celle qui viendra l’enrichir.

Leica, Hermès, Louis Roederer
La collection photo des bureaux de Leica Camera, à Paris, imprime pour ce qui la concerne une politique marque visant à encourager le renouveau de la scène française, en prêtant depuis 1990 un appareil et un objectif à un photographe qui, en contrepartie et en fonction de la valeur de l’ensemble, donnera un nombre déterminé de tirages. Dans la collection Leica France, se livrent ainsi les clichés de Lise Sarfati, de Stéphane Duroy, de Sluban Klavdij ; ceux d’Henri Cartier-Bresson et Marc Riboud ont rejoint la collection de la maison mère en Allemagne à sa demande. Dans la collection naissante de la Fondation Louis Roederer, de trois ans d’âge, on relève d’autres grands noms de la scène hexagonale : Doisneau, Bettina Rheims, Sophie Calle et les paparazzi Bruno Mouron et Pascal Roustain… liés aux expositions de la BnF ou à celle du Palais de Tokyo financées par la maison de champagne. « La création de la Fondation Louis Roederer a été moteur dans la constitution d’une collection dont nous commençons doucement et rétroactivement à constituer la base à partir des expositions que nous avons soutenues et soutenons », reconnaît Michel Jeannot, directeur adjoint chez Louis Roederer. L’entreprise, dont le premier acte de mécénat fut en 2003 la rénovation de la Galerie Mansart de la BnF, a permis à l’institution d’y installer la Galerie de Photographie et de développer depuis une programmation d’expositions photo que Roederer a soutenu sans acquérir de clichés, jusqu’à ce que la naissance de la fondation fasse mesurer à ses dirigeants l’importance de garder une trace de leurs actions.

Son rythme d’acquisition est cependant encore bien en deçà de celui enregistré par la Fondation Hermès qui, en cinq ans, a acheté pas moins de 588 photos pour ses différentes boutiques de par le monde. Première strate d’une collection constituée sans volonté particulière de soutenir la scène artistique nationale, portée seulement dans ses choix, et comme tant d’autres collections d’entreprise par la dimension humaniste ou la figure humaine représentée dans telle ou telle œuvre. Manière de donner ce supplément d’âme à des univers marchands ou de bureaux.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°402 du 29 novembre 2013, avec le titre suivant : Le petit cercle des collections de photos

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