DICTIONNAIRE

Le patrimoine passé en revue

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 24 novembre 2021 - 836 mots

Un dictionnaire plaisant et édifiant raconte l’histoire du patrimoine à travers 226 articles sur des sites, personnages, thèmes et institutions.
Vaste et en perpétuelle évolution, le domaine du patrimoine se laisse difficilement enfermer dans un dictionnaire. Les deux auteurs du nouveau Dictionnaire historique du patrimoine ont résolu cette difficulté en bornant leur contribution à « l’histoire du développement du sentiment et de la conscience du patrimoine ». Ils ont ainsi exclu les personnalités vivantes des quelque cent entrées de personnages, de sorte que le ministre Jack Lang n’est pas référencé, alors qu’André Malraux dispose d’une fiche bien fournie, de même que – plus inattendu –, Jacques Duhamel, crédité pour avoir sauvé la gare d’Orsay (mais pas les Halles de Paris). Ce bornage dans le temps est d’ailleurs un peu théorique puisque les informations sont récentes. Ainsi, la notice sur la basilique de Saint-Denis fait-elle mention des projets en cours de reconstruction de la flèche et de la visite sur le terrain du président François Hollande, favorable à la reconstruction. Le bornage est également géographique : mis à part quelques exceptions, ne sont référencés que les personnages, sites et institutions en France.

Ce dictionnaire n’a pas l’aridité des dictionnaires classiques, ni la sécheresse universitaire des encyclopédies. Chaque notice est un véritable article, riche en informations et rédigée avec un certain style. Elles ont été écrites par deux experts, Patrice Béghain, longtemps directeur régional des Affaires culturelles, conseiller de ministre et élu local, et Michel Kneubühler, enseignant et documentaliste dans plusieurs Drac. L’écriture en duo confère à l’ensemble une unité de ton et de construction qui en rend la lecture agréable, sans tomber dans la subjectivité des « Dictionnaires amoureux », tel celui du patrimoine par Pierre et Olivier de Lagarde. Du reste, il est difficile de comparer les deux opus, le « Béghain et Kneubühler » a des visées scientifiques quand le « Lagarde » se rattache à la catégorie des livres de souvenirs. Pour autant, le duo ne s’interdit pas quelques hommages appuyés à des collègues, parfois superflus.
L’intérêt pour le patrimoine n’est pas récent
Le Dictionnaire historique du patrimoine s’éloigne du Dictionnaire amoureux du patrimoine par le poids relatif des entrées de sites et monuments. Majoritaires dans le second, ils ne sont qu’une quarantaine dans le premier ; les auteurs se sont contraints de ne commenter que les sites emblématiques : la destruction des Halles de Paris, la restauration contestée du château de Falaise, le remeublement du château de Versailles, le vrai-faux moulin de Valmy, les sites antiques de Nîmes. Cette dernière entrée résume bien leurs intentions : montrer que la conscience du patrimoine n’est pas récente. À Nîmes, dès le XVIe siècle, des érudits locaux ont voulu documenter les arènes et édifices gallo-romains à des fins de préservation.

Les auteurs reconnaissent bien volontiers leur goût pour l’antique. Et comme l’alphabet fait bien les choses, la première entrée est celle de Leon Battista Alberti, célèbre pour son traité sur l’architecture et son intérêt pour les vestiges de l’Antiquité. Là encore, cette première notice est représentative des partis pris de ce dictionnaire historique : une biographie consistante, un résumé des apports d’Alberti à la conscience du patrimoine, des extraits d’articles d’universitaires sur le sujet. Le tout complété par une bibliographie étoffée. La seconde entrée – Alésia et l’histoire de la recherche du site de la défaite de Vercingétorix – confirme ce tropisme pour l’Antiquité. C’est ce qui explique, par ailleurs, la présence de Napoléon III dans le dictionnaire.

Comme tout dictionnaire rédigé, on peut le consulter pour savoir ce qu’il faut connaître d’un sujet (Prosper Mérimée naturellement) ou se laisser guider par le hasard. Attiré par la présence curieuse de Marcel Proust (en raison de sa défense des cathédrales dans le contexte de la loi de séparation de l’Église et de l’État), on se laisse entraîner à lire la fiche suivante, par la première phrase (dite « d’attaque » dans le jargon de la presse) : « Voilà un homme qu’ignorent la plupart des dictionnaires biographiques de la Révolution française… » Cet homme, c’est François-Marie Puthod de Maison-Rouge (1757-1820), éditeur du premier périodique français consacré au patrimoine – Les Monumens ou le Pèlerinage historique– et auteur (?) de l’expression « patrimoine national ». De l’utilité de la sérendipité.
Le régime de Vichy
Outre les personnages ayant concouru à étudier le patrimoine, l’ouvrage recense quatre-vingts institutions ou thématiques qui sont autant de ressources pour qui s’intéresse à un sujet précis. Un « Wikipédia du patrimoine », mais bien écrit, complet, sans erreur et exhaustif, sur le Centre des monuments nationaux, les écomusées, le numérique, l’Institut national du patrimoine et… le régime de Vichy. S’agissant de cette dernière entrée, conscients de s’aventurer sur un terrain miné, les auteurs, tout en mettant en évidence les exactions de l’État français sous l’Occupation, recensent consciencieusement ses apports dans la protection du patrimoine : loi sur les musées, l’archéologie, les abords dans les quartiers historiques. La notice rappelle un épisode peu connu de cette sombre période : la livraison aux occupants de 1 750 statues publiques, pour être fondues. Un ouvrage, fort utile, dont on espère une mise à jour régulière.
Patrice Béghain et Michel Kneubühler, Dictionnaire historique du patrimoine,
Fage Éditions, 2021, 1 018 pages, 45 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°578 du 26 novembre 2021, avec le titre suivant : Le patrimoine passé en revue

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