Mercredi 17 octobre 2018

Projet de loi

Le patrimoine italien à vendre

Le Journal des Arts

Le 19 décembre 2003 - 915 mots

L’Etat italien prépare la mise en vente d’une partie de son patrimoine pour renflouer ses caisses, au risque de se séparer des œuvres d’art qu’il renferme.

 TURIN - Dans le cadre de la mise en vente du patrimoine national italien, un projet de loi propose de considérer comme « biens nationaux » les terrains, bâtiments et biens culturels – incluant probablement des œuvres d’art – appartenant à l’État pour en autoriser la vente. Ce projet de loi proposé par le ministre italien d’Économie et des Finances Giulio Tremonti en est au dernier stade de la consultation auprès des autorités régionales et municipales et devrait passer devant le Parlement au mois de février 2004.  Le gouvernement bénéficiant d’une écrasante majorité au Parlement, le projet devrait être voté sans difficulté.
Ce projet de loi a déclenché un tollé, non seulement dans les secteurs liés au patrimoine et aux arts mais aussi au sein de l’intelligentsia et même auprès du ministre des Biens et activités culturels, Giuliano Urbani, à qui n’a été confié qu’un rôle consultatif. Cette mesure a été suggérée en 2002 par Giulio Tremonti, ancien conseiller fiscal qui doit faire face à un déficit budgétaire équivalant à 2,2 % du PIB italien – même si par ailleurs la France et l’Allemagne vont dépasser le seuil des 3 % initialement prévu par le pacte de stabilité européen. Le ministre est également à l’origine d’une proposition tout aussi controversée, le condono. Ce dispositif permettra aux personnes ayant bâti, aménagé ou agrandi leur propriété sans permis de construire d’être amnistié contre l’acquittement d’une amende. Il devrait contribuer ainsi à renflouer les caisses de Giulio Tremonti de 9,6 millions d’euros ; ce dernier s’est fixé pour objectif une réduction du déficit de son budget de 16 millions d’euros pour l’année fiscale 2004.

Italie Société anonyme
Salvatore Settis, historien de l’art, directeur de l’École normale à Pise et ancien dirigeant du Getty Institute de Los Angeles, est l’adversaire le plus véhément de ce projet de loi. Dans son livre intitulé Italia S.p.A (Italie Société anonyme), publié en 2002 chez Einaudi, il rappelle au peuple italien que le patrimoine artistique du pays est inextricablement lié à la création de son identité nationale, et que la constitution promulguée après la Seconde Guerre mondiale induit sa protection.
Ce livre présente une vision idéalisée de la tutelle de l’État italien, oubliant au passage les centaines de bâtiments négligés par les autorités, le repli et le manque de moyens chronique de la majorité des musées, le pillage incessant des sites archéologiques, les outrages causés au paysage et la maladresse de l’État qui a omis d’inclure le citoyen dans un partenariat volontaire pour la protection des trésors historiques et naturels de la nation. Italia S.p.A. a néanmoins visé juste, et Giuliano Urbani a invité Salvatore Settis à rejoindre son équipe en qualité de conseiller pour l’aider à réviser le projet de loi.
Ce cri d’alarme, en partie idéologique, peut être attribué à cette ancienne croyance qui veut que l’État, malgré ses défauts, reste le gardien le plus sûr du patrimoine. Bien que le Colisée et les Offices soient propriété de l’État, personne ne veut croire qu’un jour ces monuments puissent afficher des pancartes « à vendre ». Sur le plan pratique, l’inquiétude est liée à l’ignorance même du gouvernement quant au contenu des biens pouvant être mis en vente. L’État possède en effet un nombre incalculable d’anciennes casernes, de bureaux de poste superflus, de maisons de vacances pour les fonctionnaires et autres bâtiments sans importance qui pourraient, sans heurt, passer en mains privées. Il pourrait toutefois y avoir des trésors insoupçonnés et l’État lui-même ne détient pas de liste détaillée de ses biens. En effet, les surintendants, dont le rôle est de définir et de gérer le patrimoine artistique, architectural et archéologique du pays, n’ont pas encore examiné la plupart de ces propriétés.

Qui ne dit mot consent
Le projet prévoit un délai de cent vingt jours durant lesquels les surintendants peuvent protester et bloquer n’importe quelle vente. Au-delà, si aucune objection n’a été formulée, ce silence sera interprété comme un consentement. Jusqu’ici, aucun bâtiment d’intérêt majeur n’a figuré sur les listes de vente. La tradition italienne de protection des édifices historiques étant encadrée par une législation stricte, il semble peu probable que cette braderie gouvernementale mette en péril les constructions existantes.
Il en est autrement pour le paysage. Quiconque visite les villas palladiennes en Vénétie ou longe la côte ligurienne, autrefois si belle, observera l’incontrôlable mainmise urbaine, les développements le long des axes routiers et l’implantation inconsidérée des zones industrielles. La triste vérité est que l’Italie d’avant guerre, « la bella Italia », était pauvre et qu’elle s’est sacrifiée sur l’autel de la croissance économique. Cette dérive est le fruit d’une législation insuffisante sur le développement rural, l’inefficacité de l’application de ces lois, mais aussi l’impertinence de certains à la défier.
Les constructions illégales ont été amnistiées de manière temporaire afin de remplir les caisses du Trésor. La perspective d’une nouvelle amnistie a provoqué une recrudescence de structures sauvages dans les plus beaux paysages de la campagne italienne, comme les domaines archéologiques aux environs de Rome. Le conseil municipal de Fiumicino a même emprunté un hélicoptère à la police afin de surveiller la côte, le long de laquelle il a déjà repéré 70 constructions sans autorisation.
Enfin, il semble vraisemblable que ce projet de vente des propriétés nationales aura de graves conséquences sur le plan rural. C’est sur ce point que les opposants devraient concentrer leur énergie.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°183 du 19 décembre 2003, avec le titre suivant : Le patrimoine italien à vendre

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