Dimanche 18 février 2018

Le patrimoine et ses amis

Le Journal des Arts

Le 8 février 2008

Centenaire de la loi de 1901 oblige, les 18e Journées du patrimoine, les 15 et 16 septembre, mettent en valeur le rôle des associations dans la sauvegarde, la connaissance et la mise en valeur de notre patrimoine. Après une esquisse de typologie, nous avons voulu mettre en valeur l’action de deux associations qui, chacune à sa manière, servent une cause patrimoniale, plus fragile qu’il n’y paraît.

PARIS - Le choix du thème “Patrimoine et associations” n’est pas dénué de paradoxe, quand on sait que l’action de ces associations, ignorées par la loi sur les monuments historiques de 1913, s’est non seulement attachée à suppléer aux carences de l’État, mais a également permis de promouvoir une notion du patrimoine attentive aux différences, aux singularités et aux identités. Hostiles donc à la conception uniforme et centralisatrice, qui est celle de l’administration, les associations ont été pionnières dans la défense du patrimoine rural non protégé, industriel ou ethnologique, rendant compte de la diversité des centres d’intérêt et des cultures au sein de la société. Elles-mêmes témoignent d’une relative diversité dans leur objet. Une typologie pourrait être élaborée sur la base de quelques termes : restauration, défense, connaissance et animation.

La restauration, telle que l’envisagent les 150 associations constituant l’Union Rempart, fait appel à des bénévoles, pour des chantiers réalisés sous le contrôle des Monuments historiques. Depuis 1966, près de 600 monuments de toutes sortes ont été sauvés grâce à leur action, qui a mobilisé plus de 100 000 bénévoles. Exemplaires, les restaurations sont inséparables d’une mission d’animation et de diffusion, via notamment des éditions. Dans le domaine de l’archéologie, les associations ont longtemps pallié l’absence de tout dispositif pour les fouilles de sauvetage.

Souvent, il y a urgence pour préserver des fonds d’archives, récolter des documents, et une grande souplesse de fonctionnement permet d’agir avec rapidité. Ce principe d’urgence, on le retrouve à l’origine de la constitution des associations. Pas un mois ne s’écoule sans qu’une se crée autour d’un monument ou d’un site pour conjurer aussi bien les projets d’un promoteur ou d’une municipalité que les risques d’un abandon prolongé. Méconnaissant souvent la complexité de la législation, elles peuvent trouver un relais efficace auprès, entre autres, de la Fédération nationale des associations de sauvegarde des sites et ensembles monumentaux (Fnassem) ou de la Société pour la protection des paysages et de l’esthétique de la France (SPPEF).

Fondée dès 1901, cette dernière affiche pour son centenaire un bilan pour le moins flatteur. Avec 300 associations affiliées, elle dispose d’un réseau précieux de délégués dans toute la France, qui alimentent avec leurs contributions le bulletin trimestriel Sites et monuments. “Aujourd’hui, nous nous astreignons à faire respecter les lois et à combattre le laxisme dans leur application, assure la présidente de la SPPEF, Paule Albrecht. Quel que soit le président, la politique initiale a toujours été suivie, les principes d’action sont restés les mêmes : défendre l’intérêt général contre les intérêts particuliers ; sensibiliser le public grâce à une revue, des visites commentées, des expositions ; proposer des idées précises pour protéger le patrimoine, comme les parcs nationaux ou les secteurs sauvegardés.” C’est en effet l’honneur de cette association d’avoir imaginé bien longtemps avant le législateur de tels cadres juridiques. Comme son nom l’indique, elle a aussi pour objet de préserver le patrimoine naturel. Ce qui donne l’occasion à Paule Albercht de préciser : “Nous ne refusons pas l’évolution de la vie moderne, mais nous voulons que cette évolution soit gérée. Elle ne doit pas se faire au détriment des monuments et des sites.”

Prenant à cœur sa mission de sensibilisation, la SPPEF s’efforce également de nouer un dialogue constructif avec les élus locaux, et plus particulièrement ceux des petites communes qui ont du mal à entretenir leur patrimoine. La remise d’un prix chaque année concrétise cette attention.

Le droit d’agir en justice reconnu dès 1901
Par ailleurs, dès l’origine, la SPPEF a joué un rôle fondamental pour faire reconnaître le droit des associations à agir en justice. C’est l’affaire des sources du Lizon, en 1901. Récemment, deux décisions importantes ont permis de renforcer la jurisprudence. Pour invalider le permis de construire d’une station-service à côté de l’église d’Avord, dans le Cher, le tribunal administratif d’Orléans a conclu à l’erreur manifeste d’appréciation du maire et de l’architecte des bâtiments de France. Quant à la démolition du donjon médiéval de Coat-Men (Côtes-d’Armor), l’auteur du délit a été condamné par la cour d’appel de Rennes à le reconstruire à l’identique.

La voie judiciaire, MoMuS (Monuments, Musées, Sites) n’a pas hésité à s’y engager, en intentant notamment un recours contre l’aménagement controversé du château de Falaise. Fondée en 1994, cette association s’est donné une mission ambitieuse : “Notre objectif essentiel n’est pas de défendre tel site ou tel monument, mais de s’attacher à des actions symboliques qui mettent en lumière les dysfonctionnements terribles de la protection du patrimoine”, explique son président Claude de Montclos. La bataille de Falaise est en cela exemplaire qu’elle met sur la sellette, à travers un de ses représentants, la corporation des architectes en chef des Monuments historiques, dont le pouvoir exorbitant est jugé responsable d’un certain nombre de dérives : restaurations excessives, voire fantaisistes, déperdition de moyens financiers... Le bulletin de l’association avait d’ailleurs révélé le contenu du rapport Cailleteau consacré aux architectes en chef, dont les conclusions sont restées lettre morte.

L’autre cible de prédilection, c’est la modernité d’État qui multiplie les installations contemporaines coûteuses dans et autour des monuments, alors même tous les moyens devraient être mobilisés pour assurer leur conservation. Selon MoMuS, la politique nationale ne saurait se résumer à marier de force le patrimoine et la création contemporaine. Le Centre des monuments nationaux apparaît dans ce contexte comme une tête de turc caricaturale.

Toutefois, en renonçant à attaquer le permis de construire pour la transformation du magasin des Bons Enfants, destiné à accueillir le ministère de la Culture, MoMuS semble revoir son mode d’action : “La modernité d’État est un problème qui ne se réglera pas devant le tribunal administratif”, considère Anne-Marie Lecoq, secrétaire générale de l’association, qui s’inquiète car “le dialogue est de moins en moins possible. La multiplication des associations devrait alerter les pouvoirs publics.”

Le point de vue de l’ethnologue

Alors que les Journées du patrimoine voient se presser un public nombreux dans les monuments historiques, la place de la société dans la sphère patrimoniale reste trop souvent négligée. Dans ce contexte, l’ethnologue a incontestablement un rôle à jouer, ainsi que le montrent Domestiquer l’histoire, les actes d’un séminaire au cours duquel les intervenants ont tenté de \"mettre en lumière les usages du monument historique dans les sociétés locales où il se trouve situé\". Pour Daniel Fabre, l’ethnologie pourrait être \"l’inspiratrice et la référence possible d’une politique territorialisée du patrimoine qui englobe les monuments dans un réseau beaucoup plus riche de choses et d’usages\". À cet égard, les diverses contributions soulignent que les habitants ne \"vivent\" pas tout à fait leur monument dans les termes qui sont ceux des spécialistes. Ils prennent ainsi acte d’un relatif effacement d’une conception traditionnelle du patrimoine, conçu comme une sélection d’un certain nombre d’édifices incarnant une histoire officielle. Plusieurs cas concrets sont envisagés, une place particulière étant faite à Carcassonne, lieu des débats, tandis que la dernière partie de l’ouvrage contient des textes plus théoriques sur la question de la réception.
- Sous la direction de Daniel Fabre, Domestiquer l’histoire, ethnologie des monuments historiques, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2000, 222 p., 130 F. ISBN 2-7351-0877-5.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°132 du 14 septembre 2001, avec le titre suivant : Le patrimoine et ses amis

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