Samedi 24 février 2018

Le palais brise les remparts

Un site inédit pour l’art d’aujourd’hui

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 7 février 2008

Paris n’est désormais plus à la traîne, la capitale est devenue l’un des lieux les plus actifs dans le domaine culturel, et le Palais de Tokyo risque de devenir dès son inauguration l’un de ses principaux écrins, avec une ouverture sur tous les domaines de la création actuelle, de la souplesse dans ses programmations, une entière connexion au monde, des horaires de “club”? (midi-minuit), 3 000 mètres carrés destinés à accueillir des expositions, des concerts, des projections, des défilés... Bref, c’est un nirvana culturel totalement décomplexé dans lequel le visiteur peut aussi se restaurer, se détendre, déambuler, flâner, se documenter, mais surtout se perdre de découvertes en découvertes.

Deux ans que l’on trépignait d’impatience à l’idée qu’un lieu aussi révolutionnaire, cette sorte de Factory des années 2000, puisse enfin ouvrir ses portes en plein cœur de Paris. Fin janvier 2002, après avoir longuement attisé le désir du public, le Palais de Tokyo déploie enfin ses valves créatrices et met en pratique ses ambitions. À l’image de son architecture – inhabituelle, flexible, dépouillée, authentique et ne camouflant en rien les cicatrices de ses blessures passées (lire page 27) –, le Palais de Tokyo s’offre comme un vaste chantier. C’est un laboratoire à la programmation agréablement labyrinthique qui amorce sa première saison et propose au public de s’acclimater en douceur à la création in vivo.
Le Palais de Tokyo est un immense espace dont les cloisons modulables et repositionnables au gré des humeurs et affinités laissent respirer ses différents pôles créatifs. Un “Wall Project” fait place aux œuvres murales. Un “Salon” invite tous les six mois un créateur à chaleureusement aménager l’espace sous l’escalier. C’est l’artiste d’origine béninoise Meschac Gaba qui l’inaugure. Il élabore ici la onzième salle de son Musée d’Art Contemporain Africain virtuel. Son “Salon” sera un lieu de détente, de discussion, où le public pourra aussi venir se documenter. Le “Stand” est une tribune libre. Il est investi dès l’ouverture par la jeune revue d’art gratuite 3301. On y attend Bless en avril, un duo de stylistes des plus pointus. Enfin, le Palais de Tokyo propose des zones flottantes entre ses murs : le projet “Module” est une coproduction réalisée avec la Caisse des dépôts et consignations. Le premier à en profiter en janvier sera Mélik Ohanian, juste avant Tatiana Trouvé et Franck David, qui a réuni pour son projet de nombreux sacs en plastiques portant des logos. “Module” peut prendre place n’importe où dans l’espace, tout comme la “Plateforme”, qui s’adapte elle aussi à la situation au gré des workshops, défilés, show cases, projections et concerts. Longtemps restée secrète, la programmation met en évidence de prime abord l’effervescence de la scène artistique actuelle par le biais notamment d’une exposition collective. Sans thème fédérateur, celle-ci se veut le plus honnête reflet de la jeune génération. Elle articule entre elles les différentes préoccupations d’une vingtaine d’artistes dont le talent n’a pas encore été repéré par les instances officielles, ou si peu. Les doigts coincés entre une enfance acidulée et un univers hypertechnologique, cette génération à suivre de près n’est pas pour autant déconnectée des enjeux sociaux, voire politiques. L’observation et la critique du monde est simplement moins directe que chez ses aînés. Alors que Wang Du pousse à son paroxysme les outrances du monde des mass médias en réalisant des sculptures où des Michael Jackson et des Clinton se présentent dans toute la splendeur de leur ego boursouflé, Alain Declercq s’en prend à toute forme de pouvoir et divise le monde entre policiers et malfrats. Il injecte dans ses œuvres une ambiance de “reality-polar” français où, quotidiennement, le CRS comme le petit truand du dimanche se livrent leur guerre sans merci. Le duo scandinave Michael Elmgreen & Ingar Dragset réalise des structures et des installations à travers lesquelles l’ossature du contrôle social est remise en question. Quant aux codes d’une société formatée ou définitivement standardisée, Franck Scurti les utilise mais en les ajustant à de nouvelles mesures. C’est un retour à l’échelle humaine où l’individu retrouve son identité et son empreinte dans tout ce qui l’entoure. Dans cette quête perpétuelle de soi, l’artiste présente Insert au Palais de Tokyo. Ce sont les premières planches d’une bande dessinée dans laquelle un personnage, Franck Scurti lui-même, joue son propre rôle. Dans une veine plus utopique ou liée à la science-fiction, Berdaguer et Péjus créent des espaces architecturaux dans lesquels le bien-être, la santé et les technologies fusionnent. Plus “pop” et ludique, Michel Majerus reproduit des icônes de la société de consommation, élabore des wall-paintings proches du monde publicitaire, alors que Virginie Barré s’inspire de notre mémoire fictionnelle – cinématographique ou littéraire – pour nouer de mystérieuses intrigues sanguinaires à travers ses sculptures ou ses dessins. Haute en couleurs, la génération des années 2000 surprend surtout par son attitude pop et sa dimension fictionnaliste.
La scène émergente mérite aussi des éclairages à travers un certain nombre d’expositions personnelles. C’est notamment Mélik Ohanian qui a la primeur de ce coup de projecteur. L’artiste, préoccupé par les notions géographiques, les questions de territoire et toute forme “d’ailleurs” possible, présente un projet inédit : “Island of an Island”. Cette installation planante nous emmène en Islande, sur une île qui est mystérieusement apparue dans les années 1960. C’est le lieu d’une utopie devenue réelle, une nation sans peuple qui a été attribuée à la communauté scientifique.
Bénéficiant également d’une exposition personnelle, l’artiste thaïlandais Navin Rawanchaikul, connu pour avoir fait le tour du monde en scooter, envoyant ses dessins, collages et bandes dessinées, continue à réaliser ses fictions teintées de réel. Cette fois, il met en scène deux étonnants personnages : “Curatorman” et “Dealerman”, soit les aventures d’un commissaire d’exposition et d’un marchand. Une œuvre qui nous interroge ou nous éclaire sur les enjeux du milieu artistique. Troisième exposition personnelle, celle de Monica Bonvicini, chez qui les notions de classe et de sexualité occupent le premier plan. L’artiste a collecté des bribes de témoignages intimes auprès des ouvriers du Palais de Tokyo. Son installation “littéraire” nous renseigne sur la vie privée de ces messieurs.
Et pour la suite ? On murmure déjà les noms de Wolfgang Tillmans, Kendel Geers et Tobias Rehberger pour les prochaines expositions personnelles. Et, hors les murs, si vous êtes toujours d’humeur à festoyer après une programmation aussi protéinée, les “Tokyorama” continuent à proposer une balade subjective du quartier (le XVIe arrondissement) à travers le regard d’un artiste. Pour la partie virtuelle, sur Internet, ce sont les animations de Katya Bonnenfant, du Devil Studio, sur un graphisme de M/M – l’incisif duo auteur du dernier vidéo-clip de Björk –, qui vous en met sobrement plein la vue avec ses propositions minimalo-humoristiques. En librairie, les “Tokyobooks” donnent la parole aux acteurs de l’art à travers de simples questions : Quel est le rôle de l’artiste aujourd’hui ?, qui vient de paraître. Quant à la première édition : Qu’attendez-vous d’une institution artistique aujourd’hui ?, on peut encore se la procurer... même si l’on n’est plus très sûr de devoir toujours se poser la question.

- Exposition de groupe : du 22 janvier au 12 mai
- Mélik Ohanian : du 22 janvier au 17 mars
- Navin Rawanchaikul : du 22 janvier au 31 mars, Wall Project jusqu’au 9 juin
- Monica Bonvicini : du 22 janvier au 17 février
- Meschac Gaba : du 22 janvier au 8 septembre dans Le Salon
- Revue 3301 : du 22 janvier au 17 février dans Le Stand
- Palais de Tokyo, Site de création contemporaine, 13 avenue du
Président-Wilson, 75116 Paris, ouvert tlj sauf lundi 12h-24h, tél. 01 47 23 54 01, site Internet : palaisdetokyo.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°140 du 11 janvier 2002, avec le titre suivant : Le palais brise les remparts

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