Bilan

Le Guggenheim Museum de Bilbao souffle ses dix bougies

Le Journal des Arts

Le 12 novembre 2007

Le musée basque célèbre son dixième anniversaire. Ce succès phénoménal reste
cependant difficile à renouveler, même si de nombreuses villes sont candidates.

BILBAO (ESPAGNE) - En ouvrant ses portes voici dix ans, le Guggenheim Museum de Bilbao a inauguré dans cette ville une politique de renouveau. Les architectes les plus renommés – les « starchitectes » – y ont été appelés à poser les fondations d’un avenir post-industriel sur la carcasse d’une ère industrielle révolue. Cette politique hardie se basait sur une culture du résultat, tout en s’appuyant sur une vigoureuse sensibilité régionale – ou nationale, si l’on est basque – et sur d’importantes subventions de la Communauté européenne.

À l’emblématique construction en titane de Frank Gehry – peut-être la seule réalisation architecturale d’après-guerre à rivaliser avec l’Opéra de Sydney pour sa puissance émotionnelle et ses formes immédiatement reconnaissables – se sont ajoutés les projets de Cesar Pelli pour la rénovation des quais ; Santiago Calatrava pour l’aéroport et une passerelle piétonne ; Norman Foster pour la gare ; Ricardo Legorreta pour l’hôtel Sheraton ; Robert Stern pour un centre commercial ; et Federico Soriano pour un auditorium dédié aux conférences et concerts. Par la suite, Zara Hadid a eu pour mission de redessiner la péninsule du Zorrozaurre, la zone portuaire qui s’étend à proximité du musée.
Cette politique est une indéniable réussite. À l’heure où le trafic aérien en Europe est largement subventionné, cette petite ville a, en définitive, développé ses activités au-delà de l’industrie lourde et du commerce portuaire pour développer le secteur tertiaire et devenir une destination touristique.
Le Guggenheim a reçu 1,3 million de visites en 1998, chiffre qui, de manière prévisible, a un peu baissé par la suite, mais qui a remonté pour repasser la barre du million en 2006, une première depuis 1999. Plus de la moitié des visiteurs viennent de l’étranger. Pour comparaison, Bilbao ne compte que 350 000 habitants. Les capitales des deux autres provinces basques, Vitoria (pour l’Álava) et San Sebastian (pour le Guipúzcoa), ont imité cette politique de diversification, avec des musées monographiques (Eduardo Chillida et Jorge Oteiza), des musées d’art contemporain et des centres d’art.

Seule ombre au tableau, le mouvement séparatiste de l’ETA a suspendu son « cessez-le-feu permanent » en 2006. Cependant, le Pays Basque peut compter sur sa vitalité culturelle et sa stabilité économique. En faisant abstraction de l’habituelle rhétorique d’autosatisfaction des études d’impact économique et de rénovation urbaine dictée par les investissements engagés, cette histoire est véritablement et immensément positive.

Le partenariat liant le gouvernement basque et la fondation  Guggenheim a connu des hauts et des bas, mais il tient aujourd’hui encore. Les Basques ont été froissés d’apprendre les projets du Guggenheim pour le centre de Manhattan, et maintenant pour Abou Dhabi, des musées encore plus vastes, conçus eux aussi par Gehry. Ils privent Bilbao de son principal argument commercial, en lui substituant le slogan « Ce musée va bientôt s’installer près de chez vous… ». L’écart entre les programmes dictés depuis la Cinquième Avenue et la réalité locale sont aussi un problème. La programmation et la politique d’acquisition basques sont à contre-courant des tendances internationales.

Retour sur investissements
Mais les bénéfices politiques, sociaux et économiques justifient amplement les 100 millions de dollars initialement investis. Joseba Arregi, le visionnaire ministre basque de la Culture, chargé de mener à bien le projet ministériel, a un jour déclaré qu’un nouveau kilomètre d’autoroute ne coûterait qu’à peine plus, rapprochement jugé implacable par ses collègues ministres. Surtout, le gouvernement basque continue de financer tous les ans les budgets de fonctionnement et d’acquisition, subventions sans lesquelles le musée ne serait qu’un vaniteux fiasco de plus.
Le nom de Bilbao a fini par résumer à lui seul la transformation d’une ville ou d’une région industrielle en déclin en une prestigieuse destination touristique, le symbole même de la raison d’être des investissements de capitaux dans des projets architecturaux phares. Avec Bilbao comme carte de visite, le Guggenheim a de son côté arpenté la planète pour trouver des lieux où renouveler cet exercice.

Engrangeant des honoraires dépassant le million de dollars par étude, le musée a entrepris, avec le cabinet McKinsey & Company, de nombreuses enquêtes de faisabilité en Amérique centrale et du Sud, en Asie du Sud-Est, en Chine et en Europe. Ces rentrées d’argent ont constitué des apports bienvenus aux finances de la fondation, qui ont toujours eu du mal à garder l’équilibre. Néanmoins, le projet extraordinairement ambitieux de 28 000 m2 annoncé pour Abou Dhabi au début de cette année s’avère le premier, dans la dernière décennie, à avoir obtenu l’aval d’un client et à être passé de l’étude de faisabilité au stade du communiqué de presse.

Cinq composantes
Le phénomène Bilbao – architecte de premier plan, bâtiment d’avant-garde, partenaire culturel prestigieux – ne semble pas facile à renouveler. Cinq composantes semblent nécessaires à sa réussite :

1. Le Guggenheim est le joyau de la couronne basque, mais la couronne existe. Le musée n’est qu’un élément d’une politique plus vaste d’investissement dépassant largement la culture et concernant les transports, l’accueil des touristes, le commerce et le reste des infrastructures.

2. La stratégie d’investissement mise non seulement sur les capitaux de départ, mais aussi sur les appuis financiers réguliers, et ce, sans nourrir l’espoir d’atteindre un équilibre financier rapidement ni à terme. Depuis dix ans, le gouvernement basque continue à fournir un soutien financier conséquent. La suppression de cet appui sonnerait l’échec de cette stratégie.

3. Étant donné le coût des transports, le public susceptible de visiter les musées doit se trouver dans un rayon raisonnable. L’art contemporain occidental est généralement apprécié par un public régulier d’Occidentaux d’éducation supérieure. Un alourdissement des coûts de transport pourrait compromettre l’opération, tout comme toute tentative de dupliquer le projet sans pouvoir atteindre ce public.

4. Bilbao jouit de l’avantage d’être une institution « pionnière », ce qui est difficilement réitérable. Chaque fois que se construit dans le monde un nouveau bâtiment emblématique – à la faveur du progrès des techniques, de la conception des structures, des matériaux, de fonds plus importants ou d’un meilleur design –, la capacité globale de chacune de ces icônes à provoquer la surprise diminue d’autant.

5. Le Pays Basque a une politique culturelle vigoureuse et cohérente, et dans une Europe où l’identité régionale tend à l’emporter sur l’identité nationale, un symbole régional peut – et c’est ici le cas – jouer un rôle transcendant. Ce n’est pas un hasard si le Pays Basque possède à Mondragón la coopérative ouvrière la plus importante du monde et la plus prospère.

Ces multiples conditions de réussite sont difficiles à réunir. Elles ne sont pas rassemblées dans la plupart, sinon la totalité des sites qui se sont portés candidats auprès de Guggenheim pour ouvrir une franchise. Les honoraires perçus par le Guggenheim suffisent peut-être à apaiser sa douloureuse déception après tant d’études de faisabilité. Mais si la fondation américaine cherche sincèrement une stratégie durable de franchise internationale, en s’appuyant sur Bilbao, il lui faudra obligatoirement analyser de façon plus nuancée les raisons de ce succès si singulier.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°268 du 2 novembre 2007, avec le titre suivant : Le Guggenheim Museum de Bilbao souffle ses dix bougies

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