Le Grand Paris de l'art contemporain : une nuée d’irréductibles

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 21 mars 2012 - 1115 mots

En dehors des galeries et des grosses machines du genre Beaubourg ou Mac/Val…, y a-t-il un réseau alternatif de l’art contemporain en Île-de-France ? Géographie des nouveaux terrains de jeu franciliens.

Depuis Berlin et ses espaces alternatifs ou Londres et ses microgaleries ultraprospectives, on déplore régulièrement l’institutionnalisation parisienne, comme embourgeoisée et dévolue aux musées et aux temples de l’art. Pourtant, Paris et sa proche banlieue peuvent s’enorgueillir d’un maillage institutionnel et alternatif assez dense.

Rien qu’avec les membres du réseau Tram – comprenez trente et un centres de diffusion et de production d’art contemporain disséminés en Île-de-France qui mutualisent leurs forces tout au long de l’année depuis 1981 –, l’amateur d’art sera comblé. Il ira chercher dans la petite maison bourgeoise qui abrite La Galerie à Noisy-le-Sec des jeunes artistes, des expositions à échelle humaine, un soin attentif accordé au visiteur à qui l’on offre systématiquement un livret élégant et soigneusement documenté. Au Crédac, à Ivry-sur-Seine, récemment déménagé dans une usine de type américain, éclaboussée de lumière, le pèlerin arty peut se frotter à des artistes confirmés, puisque depuis septembre y ont été exposés un futur Prix Duchamp (Mircea Cantor) et un ancien lauréat (Mathieu Mercier).

À la Maison populaire de Montreuil, la programmation se livre au bon vouloir de jeunes commissaires talentueux. Pour preuve Aurélie Voltz, devenue depuis directrice des musées de Montbéliard, ou Émilie Renard, co-commissaire de la Triennale. À la Galerie Édouard-Manet de Gennevilliers, Gyan Panchal, Virginie Barré et Loris Gréaud ont livré de séduisantes et stimulantes monographies assez tôt dans leurs parcours respectifs… Bref, on cherche et on fait de belles rencontres un peu partout autour de Paris.

Voir de l’art contemporain chez « l’habitant »
De là à dire que tout se passe en périphérie, n’exagérons rien. Il faut même souligner un phénomène plutôt rassurant ces dernières années : la création de microlieux à l’initiative de commissaires, de collectifs ou de mécènes, bien décidés à montrer de l’art autrement. Ainsi, on a pu voir fleurir dernièrement des espaces d’exposition en appartement. Le concept n’est pas nouveau, mais il est toujours intéressant de confronter ses habitus de visiteur à une autre échelle, à un environnement parfois franchement domestique, de voir l’artiste se débrouiller dans un contexte qui ne répond plus forcément aux canons du white cube.

Dans le genre, Café au lit fait office d’exemple historique. Fondé en 2001 par Jens Emil Sennewald et Andrea Weisbrod, deux journalistes et historiens, ce bed and breakfast arty, qui ouvrait ses portes à des artistes et à des visiteurs, a migré dans plusieurs endroits et propose de voir sur rendez-vous, et à l’occasion d’événements, ce que les artistes ont pu y faire.

Chez Rosascape, point de meubles, mais les volumes et le décorum d’un sublime appartement du 9e arrondissement offert par sa résidente, Alexandra Baudelot. Vittorio Santoro, le duo Berger & Berger, Benoît Maire, Fabien Giraud, Katinka Bock ou Ulla von Brandenburg, soit l’avant-scène française, y sont déjà venus pour mettre à l’épreuve leur travail, le tout assorti d’une production de multiples et d’éditions.

Exposer dans les conditions du réel, tel est le credo. L’expérience forte, autant pour l’artiste que le visiteur, est assez similaire chez Primo Piano, ouvert plus récemment par Emilia Stocchi, non loin de Rosascape. Et si l’on pense aux contraintes, Warmgrey, agence de création de Franck Blais et Jean-Yves Chapuis, propose depuis deux ans son « espace d’en bas » en guise de project room. La programmation y est pointue, plutôt conceptuelle et, ici aussi, éditions et multiples sont produits avec soin et recherche.

Des lieux d’artistes, destinés aux artistes
Pour 22,48 m2, qui annonce d’emblée la couleur – pas un centimètre de plus, donc –, le rapport à la contrainte est le moteur de l’association créée en octobre 2010 par dix commissaires, critiques, historiens, artistes. La durée des expositions est courte, les formats sont toujours différents, les noms de ceux qui y sont passés ne sont pas encore connus. Un peu comme chez Plateforme qui se veut centre culturel, à la fois lieu de résidence et d’exposition, espace de diffusion. Autonome financièrement, il fait appel à son collège d’artistes pour décider de la programmation, à la manière des centres d’artistes autogérés canadiens. Récemment, c’était le facétieux Ghyslain Bertholon qui y montrait ses taxidermies sens dessus dessous.

Enfin, il faut souligner qu’un des vétérans du genre, Le Commissariat, repart de plus belle avec une nouvelle équipe de cinq membres installée dans les anciens locaux de La Vitrine de l’École des beaux-arts de Cergy-Pontoise. Fondé en 2006 par trois artistes, Fayçal Baghriche, Vincent Ganivet, Matthieu Clainchard, et la critique d’art Dorothée Dupuis, tous désormais bien propulsés, Le Commissariat possède à son actif plus d’une cinquantaine d’expositions menées tambour battant, alternant très jeunes pousses et talents émergents. Un modèle avec feu Public, espace expérimental qui avait illuminé Paris entre 2001 et 2006 puis laissé un cruel vide à sa fermeture.

La ville bruisse donc de nouveau d’initiatives singulières, d’expositions atypiques, d’une bonne vitalité somme toute. Il faut « juste » savoir débusquer ces pépites, comme Contexts, niché au sein d’un bureau d’études monté par trois médiateurs pour le programme des Nouveaux commanditaires de la Fondation de France. Au cœur de Belleville, Mari Linnman, Anastassia Makridou-Bretonneau et Pierre Marsaa ont ouvert depuis 2010 une partie de leur espace de travail à Bernard Calet, Claude Rutault, ou plus récemment Samuel Labadie. La démarche se veut généreuse, la large vitrine permet de s’y frotter les yeux avant d’entrer et d’avoir le plaisir de discuter avec un de ces trois fous d’art contemporain. Car c’est aussi le plaisir qu’offrent ces écrins, celui d’un échange parfois à bâtons rompus avec ces femmes et ces hommes qui ont le dynamisme de produire dans cette ville aux loyers parfois faramineux une autre expérience de l’art.

Quelques lieux à la pointe de l'art

ÎLE-DE-FRANCE

Le Crédac (Ivry-sur-Seine, 94)

La Manufacture des œillets,
25-29, rue Raspail.
www.credac.fr

École municipale des beaux-arts, Galerie Édouard-Manet (Gennevilliers, 92)
3, place Jean-Grandel.
Tél. 01 40 85 67 40.

La Maison des arts (Malakoff, 92)
105, avenue du 12-Février-1934.
maisondesarts.malakoff.fr

La Galerie (Noisy-le-Sec, 93)
Centre d’art contemporain,
1, rue Jean-Jaurès.
www.noisylesec.net

Maison populaire (Montreuil, 93)
9 bis, rue Dombasle.
www.maisonpop.net

La Maréchalerie (Versailles, 78)
5, avenue de Sceaux.
lamarechalerie.versailles.archi.fr

Maison d'Art Bernard Anthonioz (Nogent 94)
16, rue Charles VII.
www.ma-bernardanthonioz.com


PARIS

Palais de Tokyo (Paris-16e)

13, avenue du Président Wilson.
www.palaisdetokyo.com

Rosascape, Plateforme de création contemporaine (Paris-9e)
3, square Maubeuge.
www.rosascape.com

Immanence (Paris-15e)
21, avenue du Maine/fond de cour.
www.art-immanence.org

Plateforme (Paris-20e)
73, rue des Haies.
plateforme.tk

Café au lit (Paris-19e)
Jens Emil Sennewald, Andrea Weisbrod,
5-17, rue Henri-Ribière.
www.cafeaulit.de

22,48 m2 (Paris-20e)
30, rue des Envierges.
2248m2.blogspot.com

Le Commissariat (Paris-11e)
113, boulevard Richard-Lenoir
lecommissariat.free.fr

Contexts (Paris-20e)
49, rue Ramponeau.
www.contexts.fr

Primo Piano (Paris-10e)
4, rue Gabriel-Laumain.
www.primopiano.fr

Warmgrey/L’espace d’en bas (Paris-9e)
2, rue Bleue.
www.warmgrey.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°645 du 1 avril 2012, avec le titre suivant : Le Grand Paris de l'art contemporain : une nuée d’irréductibles

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