Enquête

« Le Cri » perdu

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 2 décembre 2005 - 815 mots

Le célèbre tableau de Munch volé au Musée Munch d’Oslo en 2004 a sans doute été détruit.

PARIS - Il y a peu de chance de revoir un jour Le Cri, le tableau mondialement connu du peintre norvégien Edvard Munch, et La Madone, une autre peinture de l’artiste, dérobés tous deux au
Musée Munch d’Oslo (Norvège) le 22 août 2004. Réputées invendables, les œuvres auraient été
détruites. Selon nos informations, elles sont au centre d’une intrigue criminelle qui a mis un an à être élucidée. C’est ce que conclut un rapport récent rédigé par la Codine, une société belge de consulting spécialisée dans les questions de sécurité, lequel s’appuie sur des éléments objectifs obtenus auprès de la police norvégienne.

Vol de diversion et vandalisme
Le vol des deux tableaux avait à l’époque déclenché une tempête médiatique, non seulement due à la célébrité des œuvres, mais aussi à l’incroyable facilité du vol. L’amateurisme des voleurs avait aussi étonné. Ces derniers, masqués, ont pénétré dans le musée en plein jour, en se heurtant d’abord aux portes vitrées coulissantes de l’entrée. Une fois à l’intérieur, toujours hésitants, ils se sont égarés et sont revenus sur leurs pas, avant, finalement, d’arriver dans la salle centrale, où ils ont détaché Le Cri de sa cimaise. Sur le chemin de leur sortie, ils se sont ravisés : s’arrêtant brutalement, ils ont aussi emporté La Madone. En dépit d’un parcours difficile, les individus n’ont mis que quelques minutes pour commettre leur hold-up spectaculaire. Depuis, la police norvégienne s’est mobilisée et a mis chaque agent disponible sur l’affaire, mais en vain.
Le vol du Munch est en effet à mettre en relation avec un autre hold-up qui s’est déroulé quatre mois plus tôt : le 5 avril 2004, à Stavanger, en Norvège, des bandits ont braqué la Nokas, un service de transport de fonds situé dans les sous-sols de la banque centrale de Norvège. Ils ont emporté un butin de plus de 7 millions d’euros en liquide, laissant derrière eux un mort et plusieurs blessés parmi les forces de l’ordre. La brigade criminelle et la police se sont concentrées sur cette affaire. Sept arrestations ont eu lieu en Europe, mais le chef de la bande, David Toska, est resté insaisissable. Pour faciliter sa fuite, Toska a alors commandité le vol au Musée Munch pour faire diversion. Et cela a marché : le vol du Cri a changé les priorités des enquêteurs, qui, exposés aux regards du monde entier, ont dû faire des progrès rapides. Toska s’est donc enfui de Norvège et a gagné l’Espagne.
Finalement arrêté à Malaga en avril 2005, le criminel a avoué avoir orchestré le braquage à la Nokas, et a donné des preuves concernant le vol des tableaux. Mais il a affirmé ignorer leur localisation. De source proche de l’enquête, les œuvres auraient été brûlées par les voleurs, qui craignaient de se faire arrêter. « La destruction des tableaux n’est pas établie, mais probable. Malgré la baisse de la pression médiatique, il n’y a eu aucune demande officielle de rançon (demande qui intervient généralement deux à trois mois après un vol), et lorsqu’il y a abandon des œuvres, cela se fait également rapidement », corrobore le commandant français Bernard Darties, chef adjoint de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC), basé à Paris. « Le vol par diversion est un phénomène nouveau dans le milieu du banditisme, une stratégie utilisée par des organisations criminelles qui ne sont pas spécialistes de l’écoulement des œuvres d’art. Cela aboutit donc malheureusement à la destruction de celles-ci », conclut-il.
Face à cette nouvelle menace, le rapport de la Codine recommande aux musées de se tourner vers des solutions de prévention contre les vols en plein jour, moment de plus en plus choisi par les malfaiteurs pour entrer et sortir librement et se fondre dans la foule. Depuis l’affaire du Cri, le Musée Munch a investi 6,25 millions d’euros pour améliorer sa sécurité, en mettant  notamment en place des détecteurs de métaux et un plan d’implantation labyrinthique spécialement conçu pour désorienter des voleurs, et retarder ainsi leur fuite. Même si cela ne rendra pas Le Cri.

« Le Cri » en dates

- 1893 : Edvard Munch peint deux versions du Cri (Musée Munch d’Oslo – celle qui a été volée –, Galerie nationale d’Oslo). - 23 janvier 1944 : L’artiste décède et lègue la totalité de son œuvre à la Ville d’Oslo. - 12 février 1994 : Une version du Cri est volée à la Galerie nationale d’Oslo lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Lillehammer. L’œuvre est retrouvée intacte le 7 mai. - 22 août 2004 : Vol du Cri et de La Madone au Musée Munch d’Oslo. - 18 juin 2005 : Réouverture officielle du Musée Munch avec, à la place des deux huiles dérobées, un pastel du Cri et une lithographie de La Madone.

Un chef-d’œuvre expressionniste

Symbole de l’angoisse existentielle, le Skrik (Cri) d’Edvard Munch (1863-1944) est considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de l’expressionnisme. Peint en 1893, il constitue un volet de « La Frise de la vie », une série qui évoque les différentes étapes symboliques de la vie d’un couple – amour, passion, jalousie, mélancolie, angoisse et mort. Dans son journal intime, Edvard Munch confie : « Je me promenais sur un sentier avec deux amis – le soleil se couchait – tout d’un coup le ciel devint rouge sang – je m’arrêtais, fatigué, et m’appuyais sur une clôture – il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir et la ville – mes amis continuèrent, et j’y restais, tremblant d’anxiété – je sentais un cri infini qui se passait à travers l’univers. » Soucieux d’inscrire son expérience personnelle dans son art, Munch représente un personnage de face, hurlant de désespoir, les mains sur le visage, devant un paysage tourmenté. La ville d’Oslo, vue depuis la colline d’Ekeberg, sert de toile de fond à la scène. Les interprétations de cette peinture sont nombreuses. Si des scientifiques texans affirment que des résidus de l’éruption du volcan Krakatoa, en Indonésie, seraient à l’origine de la couleur rouge sang du ciel norvégien, Sue Prideaux, auteur de la dernière biographie du peintre (Edward Munch : behind the Scream, Yale University Press, 2005), rappelle qu’Ekeberg abritait les abattoirs d’Oslo, ainsi qu’un asile d’aliénés, où l’une des sœurs de Munch avait été enfermée. « Les cris des animaux décimés ajoutés à ceux des aliénés étaient décrits comme terrifiants », raconte-t-elle. Munch a réalisé plusieurs versions du Cri : deux peintures, deux pastels, des lithographies et gravures, et des esquisses conservées au Musée Munch d’Oslo.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°226 du 2 décembre 2005, avec le titre suivant : « Le Cri » perdu

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