Dimanche 25 février 2018

Le combat des biennales

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 12 février 2008

Hier Sao Paulo, Sidney, La Havane, aujourd’hui Berlin, Valencia, Venise, Ljubljana, Lyon, demain Yokohama. Vitrines de la création contemporaine, les biennales se livrent une bataille dont l’enjeu n’est autre que de montrer toutes les expressions de l’art. Petit tour du monde de ces manifestations.

L’art contemporain ne se déclinerait-il plus qu’au rythme des biennales ? Il faut bien le constater, le phénomène n’a cessé de connaître au fil des ans un essor considérable, notamment au cours des deux dernières décennies.
A force d’avoir proclamé son envie de changer la vie, de s’immiscer dans le quotidien, voire de se substituer à lui, l’art contemporain aurait-il atteint son but : s’imposer comme un passage obligé ? Rien n’est moins sûr et les effets de mode sont souvent pervers en ce domaine, mais la réalité est là :
un véritable combat des biennales est engagé. Dans une époque qui se gargarise des concepts
de communication et de mondialisation, quoi de plus normal en fait que la multiplication de ce type d’événements ? Ceux-ci sont à l’unisson d’un mouvement général qui vise à éclairer le monde. Les artistes n’ont-ils pas toujours été considérés comme prophètes en leur pays ? On les disait jadis « témoins de leur temps », ils en sont aujourd’hui les prospecteurs. Question échanges, rencontres, réseaux, ils ont depuis longtemps proclamé haut et fort la liberté de circulation des idées et revendiqué le décloisonnement des disciplines. Mais qu’en est-il au juste de ce combat des biennales que se livrent ici et là les nations, sinon une course effrénée à la création, qui demeure l’arme la plus efficace contre les errances et les abus de nos sociétés modernes ? Le phénomène des biennales est foncièrement politique. Le succès de l’artiste procède tant de l’image prospective et bénéfique qu’il offre au pays organisateur que des effets économico-culturels que celui-ci est en droit d’en attendre. A l’aube d’un nouveau siècle et d’un nouveau millénaire, la dynamique à la fois universelle et consensuelle que porte ce genre de manifestations témoigne de la volonté d’en faire un lieu où les artistes et le public se retrouvent dans une même communauté de regard et de réflexion. Tout en se différenciant les unes des autres, les biennales de Venise, de Valencia, de Ljubljana, de Lyon (qui ouvrent leurs portes en ce mois de juin), tout comme la Triennale de Yokohama (qui se tiendra à l’automne) en sont d’excellentes illustrations. Ouvertes aux tendances les plus avancées de la création artistique contemporaine, elles affirment également leur intention d’un grand rassemblement, porté par un thème générique, éclaté dans ses formes mais intégré à la ville.
A ce « combat », il n’y a donc ni vraiment de perdant, ni vraiment de gagnant, chacune de ces manifestations s’assurant de la participation d’un très grand nombre d’artistes dont un noyau dur toujours composé d’une liste de noms attendus. Pour Harald Szeemann, qui en est le directeur, le concept de « Plateau de l’Humanité » qui fonde la 49e Exposition internationale d’Art de Venise
(la doyenne de ce genre d’événements) confirme une telle analyse. « Les temps d’aujourd’hui n’exigent plus une affirmation spasmodique de la propre identité de l’homme mais font plutôt appel
à ce qu’il y a d’éternel en lui, sur la base de l’enracinement local, seul facteur en mesure de donner un poids à la légitimation de cet appel », précise-t-il, tout en indiquant que « Plateau de l’Humanité » n’est pas un thème mais « une affirmation de responsabilité face à l’histoire, aux événements de notre époque, c’est une dimension ». Si la création d’un secteur « danse, musique et théâtre » et la présence de la poésie corroborent l’approche pluridisciplinaire de la biennale, la collaboration avec la Mostra internationale d’Art cinématographique rend explicite un rapport qui existe depuis longtemps dans les faits. Avec quelque 65 pays représentés, le cru 2001 de la Biennale de Venise compte ainsi la plus large participation de pays de son histoire.
« Les Passions », thème qui gouverne la première Biennale de Valencia et dont le commissaire général est Luigi Settembrini, issu du monde de la mode et de la publicité, atteste d’une même propension à repenser l’humain dans ses fondements culturels. Deux considérations principales en articulent le propos : « La première est qu’aujourd’hui tous les langages de la culture contemporaine poursuivent le même but, l’innovation. Cela les oblige à dialoguer, à œuvrer en interaction, à se confronter les uns aux autres... La seconde est la communication. Grâce au pouvoir que lui confèrent la presse, la télévision, Internet, elle est réduite chaque jour à un détail microscopique, pourvoyant tous ces langages de chances égales et variées ainsi que d’occasions pour atteindre une plus grande visibilité ». Le souci avoué des organisateurs espagnols est de faire de cette biennale une métaphore vivante de la façon dont l’art, dans sa capacité à catalyser toutes sortes de forces créatives, se définit lui-même.Soucieuse de retrouver son rythme impair, rompu en 1999 pour participer aux fêtes de l’an 2000, la Biennale de Lyon s’offre un nouveau cru. Et, comme pour bien marquer son entrée dans le nouveau millénaire, elle a décidé de faire appel non pas à un commissaire invité, mais à sept. Leurs compétences respectives dans les domaines des arts plastiques, du son, de la chorégraphie, de la photographie, du cinéma, du spectacle vivant et de la littérature ont été requises pour mettre en évidence les rapports de complicité que ceux-ci entretiennent. Prenant en compte l’exemple de Braque et de Picasso qui, en 1912, introduisent dans leurs œuvres des morceaux de réalité, Thierry Raspail et Thierry Prat, les directeurs artistiques de cette manifestation, aspirent à faire ainsi valoir quelle incroyable fortune critique n’a cessé de connaître l’attitude pionnière de ces deux artistes.
Pas toujours bien repérée, la Biennale de Ljubljana, créée en 1955 sur le modèle de celle de Venise, en est à son 24e numéro. A la différences des autres, elle est exclusivement consacrée aux arts graphiques. Si elle se targue d’avoir été la première des institutions à avoir désigné par un prix le Pop Art en couronnant en 1963 (un an avant Venise !) l’œuvre de Robert Rauschenberg, elle peut surtout s’enorgueillir d’avoir été la première à organiser derrière feu le « rideau de fer » la réunion d’artistes venus des quatre coins du monde. De dimension plus modeste que les autres, la Biennale de Ljubljana se compose d’une exposition collective principale, intitulée « Print World », de quatre expositions monographiques consacrées cette année à Mimmo Paladino, Zoran Music, Andy Warhol et Richard Hamilton et d’une biennale off. Breda Skrjanec, le commissaire de la première, explique qu’il a basé sa sélection sur la problématique de la nature originale de l’estampe, de la multiplication de l’image et du texte, au regard de la circulation massive des biens de consommation. Il considère que les arts graphiques demeurent le vecteur de communication le plus efficace pour atteindre le public. Les artistes de la biennale off ont été sélectionnés par Hans-Ulrich Obrist et Gregor Podnar, sur des projets multimédias qui confortent l’esprit d’ouverture d’une manifestation avide de challenges. Enfin, pour marquer à sa façon le début du XXIe siècle, la ville de Yokohama a décidé de la création d’une triennale se présentant comme une « exposition d’art contemporain à grande échelle ». Le thème retenu, « MEGA-WAVE–Vers une Nouvelle Synthèse », tente « une vision rénovée et plus accessible de l’art du futur qui mette en évidence les liens de parenté existant entre art et société ». Quatre directeurs artistiques japonais ont été sollicités pour en composer le menu. La Triennale de Yokohama se présente dans une complète prise de conscience et de responsabilité des grands problèmes du temps, tels qu’ils peuvent être appréhendés par les artistes contemporains. « Notre intention, précisent encore les quatre commissaires, est de transcender la structure conventionnelle de l’art et de promouvoir toutes sortes d’échanges et de dialogues entre une gamme très élargie de champs, incluant science et philosophie, et les autres territoires artistiques ». Eloge de la communication !

- Biennale de Lyon : 23 juin-23 septembre.
Biennale de Venise : 10 juin-4 novembre. Triennale de Yokohama : 2 septembre-11 novembre.
Biennale de Ljubljana : 10 juin-16 septembre.
Biennale de Valencia : 13 juin-20 octobre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°527 du 1 juin 2001, avec le titre suivant : Le combat des biennales

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