Spécial photo

Le casse-tête des photographes

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 25 octobre 2010 - 1647 mots

« Marchant vers l’âge, […] je suis inquiet et tourmenté sur l’avenir de cette belle collection de clichés qui peut tomber dans des mains n’en connaissant pas la valeur et finalement disparaître […]. »

La citation est d’Atget en 1920, il a 63 ans. Mais elle pourrait être celle d’un grand nombre de photographes en 2010. En l’absence d’héritiers, en effet, comment sauver de la disparition son travail, parfois l’œuvre d’une vie ? Dans le cas d’Atget, l’État a apporté la solution en achetant le fonds. Mais pour les autres ? Pour les autres, il revient à chacun de trouver seul le chemin du salut de son œuvre. L’État ? Échaudé par les polémiques qui ont émaillé sa gestion des fonds et devant l’écheveau inextricable des droits d’auteur et moraux – peut-on, par exemple, tout montrer du travail d’un photographe ? Et peut-on recadrer différemment des images ? –, il fait la sourde oreille. « On ne sait même plus si l’État veut encore recevoir des donations », s’interroge Françoise Denoyelle, présidente de l’ADIDAEPP.

À chacun de trouver sa solution 
Alors, à défaut de solution miracle, les photographes s’organisent en fonction de leur fonds et de leurs propres convictions. Ainsi Jacques Windenberger a-t-il opté pour une donation de ses 400 000 clichés aux archives départementales des Bouches-du-Rhône, qui « correspondent à la nature documentaire de ma collection », explique le photographe. Si la donation a débuté en 2007, le reporter avait pourtant commencé à chercher des solutions dès le milieu des années 1990, se heurtant à des refus ou à des réponses inadaptées, parfois même à l’incompréhension de conservateurs face à l’objet photographique.
Marc Riboud, lui aussi, semble (enfin) avoir trouvé chaussure à son pied. Après une possible donation envisagée en faveur de la Ville de Lyon puis de l’État, il se tourne aujourd’hui vers la fondation que le bureau parisien de Magnum Photos est en train de créer en vue de préserver la mémoire de ses membres : la Magnum Heritage Foundation. Resté « contributeur » à sa démission de l’agence en 1979, « Marc fait partie de la famille », confie Julien Frydman.
C’est d’ailleurs ce dernier qui est à l’origine de la création de cette fondation dédiée à « la préservation et à la diffusion de l’œuvre des photographes qui le voudront à leur décès », selon une gestion des archives et des droits à la carte, en accord avec les héritiers. La parution du fonds de dotation au Journal officiel du 31 juillet 2010 est une première étape. Elle scelle l’avenir de la fondation qui pourrait voir le jour d’ici deux à trois ans, le temps de trouver le principe du lieu de conservation des fonds, « dont il reste à estimer le volume ». 

Le nécessaire travail de sélection
Mais la fondation Magnum devra remplir une autre mission : accompagner les photographes dans la préparation de leurs archives. Car un fonds, cela se prépare ! « Pensez à l’avenir, faites un choix, conseille aux auteurs la galeriste Françoise Paviot. Il est impensable d’amener dix caisses de photos à un établissement public ! » « Sur mes 350 000 photos, toutes ne sont pas bonnes », ajoute Riboud. Il faut d’autant plus faire ce choix que ce travail est laborieux : il a fallu quatre ans à Jacques Windenberger et à son épouse – « sans qui rien n’était possible » – pour éditer et légender les 9 000 photos déposées à la BPI, à raison de 100 par semaine.
Dominique Rizzo se charge elle aussi de réunir le travail de son époux Willy Rizzo. Deux personnes la secondent dans cette tâche commencée il y a dix ans, consignant les anecdotes sur les clichés et renseignant leur technique. « Nous retrouvons parfois d’anciens négatifs dans des caisses que Willy doit identifier et légender. » Car seul le photographe peut renseigner le contexte de la prise de vues. Ce qu’il n’a pas toujours l’envie ni le temps de faire.
De son côté, Peter Lindbergh, dont le studio conserve près de 85 000 bandes négatifs, a mis au point un système performant d’archivage numérique qui lui a notamment permis de « relire », pour son exposition à Berlin, une série de photos de mode prises dans les rues de New York en 1999 et qu’il n’avait, à l’époque, pas retenues. Mais attention, prévient-il : « Je suis le seul qui puisse revoir mon travail. »
Ah ! le numérique, « la » solution aux maux des photographes… Faux ! rétorque François Cheval : « On sait aujourd’hui que la conservation numérique n’est pas la panacée. » Les standards évoluent tous les ans et chaque reconversion d’image dégrade le fichier natif, sans parler de la fragilité des supports de sauvegarde : CD, serveurs… Ainsi Annie Boulat, fondatrice de l’agence Cosmos, doit-elle déjà déplorer la perte d’un disque dur plein d’images de sa fille Alexandra, décédée en 2007. « Avec le numérique, j’ai finalement plus peur du trop peu, que du trop-plein », n’hésite pas à dire Quentin Bajac, conservateur au Mnam.
À la différence de Lindbergh, Stéphane Duroy, photographe à l’agence VU, a choisi de détruire « les parasites de son travail », pour ne garder qu’une œuvre très resserrée. « Cette discipline est importante, elle permet de se remettre sans cesse en question », argumente Stéphane Duroy qui avoue aussi ne pas supporter « que quelqu’un puisse fouiller dans les photographies à la mort d’un photographe ». 

La responsabilité des héritiers
La perspective de la mort, justement, n’est-elle pas l’un des éléments qui paralysent les photographes ? Car préparer la survie de son fonds revient à se confronter à sa propre disparition. Pour Robert Doisneau, « il n’y avait jamais d’après », remarque sa fille Annette. Lorsqu’il fut approché par le ministère, se souvient-elle, « mon père en a été très troublé ». Et même à l’hôpital, quelques jours avant son décès, le sujet était encore « tabou ». « Vous verrez avec mes filles ! » avait pour habitude de lancer Doisneau.
Pierre Jahan, lui non plus, n’avait pas donné suite à l’entrevue qu’il avait eue avec Pierre Bonhomme (ancien directeur de Patrimoine photographique) pour donner à l’État une partie de son fonds. C’était tout – soit à sa mort, en 2003, 100 000 négatifs, des collages, des peintures… – ou rien ! Cela ne fut rien. Pourtant, Jahan avait été confronté à la destruction de son œuvre lors de l’incendie de son atelier en novembre 1948, comme vient de l’être Philip Plisson, avec la disparition de ses archives dans un incendie en septembre 2010.
Du coup, Olivier Lacroix, petit-fils de Jahan, a pris la lourde responsabilité de faire vivre l’œuvre de son aïeul. Après un désaccord sur les termes d’une donation envisagée un temps à la Médiathèque, il a finalement déposé l’ensemble du fonds à l’Imec, qui a accepté de prendre en charge sa conservation et son inventaire. Et Olivier Lacroix de s’appuyer sur un triple dispositif pour l’heure efficace : l’Imec (la conservation), l’agence Roger-Viollet (la diffusion) et la galerie Michèle Chomette (la valorisation).
Peter Knapp a lui aussi choisi le dépôt pour ses 30 000 négatifs et positifs au musée Niépce qui lui a « sauvé la vie » en prenant en charge l’inventaire et la diffusion de ses images. Pour la suite, Knapp prévoit de scinder son travail en plusieurs donations dont une ira à Chalon-sur-Saône. D’autres ont fait le choix de gérer seuls l’œuvre de leurs proches, comme les sœurs Doisneau dans l’appartement familial transformé en atelier, ou Judith Hervé, veuve de Lucien Hervé (178 000 négatifs, dont 160 000 conservés par sa femme), qui a créé une association et un prix afin de préserver l’œuvre de son mari et celle de leur fils Rodolphe, à travers la recherche, la défense des droits, etc.
Annie Boulat conserve elle aussi chez elle les fonds de son époux Pierre et de leur fille Alexandra dans le cadre d’une association créée en 2008. Ce qui réclame beaucoup de temps, d’énergie… et un apport financier important que l’exploitation du fonds, puisse-t-il s’appeler Pierre Boulat, photographe de Life, ne permet pas toujours de couvrir. Les 150 photos scannées pour les besoins de l’exposition du Petit Palais lui ont ainsi coûté… 3 000 euros.
Mais une fois que les proches ou les héritiers viendront à leur tour à disparaître, que se passera-t-il ? « Créer une fondation », songe Rizzo. « Je n’ai pas encore trouvé la solution », admet Annie Boulat. « Nous sommes attentives », confie Annette Doisneau, en attendant un jour prochain, qui sait, de trouver « la » solution miracle…

La fondation, un parangon ?

Beaucoup voient dans la fondation Henri Cartier-Bresson, ouverte à Paris en 2003 et reconnue d’utilité publique, un modèle du genre pour la défense et la promotion d’une œuvre… et un rêve que peu de photographes peuvent s’offrir, y compris Doisneau, estime sa fille Annette. Car si la loi ne précise pas le montant de la dotation initiale, la pratique établit un seuil à… 1 million d’euros, en cash et en nature indique Julien Frydman, initiateur de la Magnum Heritage Foundation. C’est l’une des raisons qui a notamment poussé Louis Bachelot, gendre du reporter Gilles Caron, mort à 30 ans en 1970, à créer la fondation Caron à Genève, en Suisse, où la mise de départ n’a été que d’environ 20 000 euros. Monter une fondation en France coûte donc cher, d’autant plus que, pour être validé par le Conseil d’État, le projet – à but non lucratif – doit définir un budget de fonctionnement viable, de l’ordre de 500 000 euros/an pour la fondation HCB… Ajouter à cela les frais annexes, comme les plus de 200 000 euros nécessaires à la scannérisation du fonds Caron ou les frais de conservation de ses négatifs (500 euros/an chez Everial), et l’on comprendra que la fondation reste encore un luxe.

A LIRE
- Man Ray, portraits, éditions du Centre Pompidou, 320 p., 500 ill., 49,90 €
- André Kertész, catalogue de l’expo du Jeu de paume, éditions Hazan, 360 p., 49 €
- Marc Riboud éditions Gourcuff Gradenico, 60 p., 50 ill., 12 €
- La France de Depardon coéditions BnF/ Seuil, 336 p., 315 ill., 59 €
- Pierre Jahan, libre cours éditions Actes Sud, 133 p., 35 €

PROJECTION
- Gilles Caron Le musée de l’Élysée (Lausanne) projette jusqu’au 16 janvier les 144 tirages du photographe qu’il a reçus en donation de la fondation. Vente de tirage à la galerie Marlat (Paris).

EXPOSITIONS
- Lucien Hervé. En novembre, une sélection de ses photos est à voir à la galerie Vieille-du-Temple à Paris (IVe), ainsi qu’au Centre Pompidou (donation Hervé).
- Pierre et Alexandra Boulat au Petit Palais, Paris, jusqu’au 27 février 2011.
- Peter Lindbergh au musée C/O de Berlin, jusqu’au 9 janvier 2011 et à la galerie Polka à Paris jusqu’au 10 novembre.
- Willy Rizzo rétrospective du 4 au 8 novembre au Salon de la photo, Porte de Versailles à Paris.
- L’Indochine en guerre, des images sous contrôle au musée Niépce, jusqu’au 16 janvier 2011.
- Harry Callahan à la fondation Henri Cartier-Bresson à Paris, du jusqu’au 19 décembre 2010.
- Portraits d’écrivains à la maison de Victor Hugo, à partir du 5 novembre.
- Steidl, quand la photo devient livre à la Monnaie de Paris à partir du 9 novembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°629 du 1 novembre 2010, avec le titre suivant : Le casse-tête des photographes

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