Dimanche 20 septembre 2020

Rencontre

Laurent Stéfanini, ambassadeur de France auprès de l’Unesco

Par Carole Blumenfeld · Le Journal des Arts

Le 10 mai 2017 - 1220 mots

Le diplomate entend défendre auprès de l’organisation des Nations unies l’initiative française pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit.

Il y a quelque temps, le nom de Laurent Stéfanini avait fait les gros titres. Nommé ambassadeur de France auprès du Saint-Siège, l’un des postes les plus prestigieux de la diplomatie française, il n’avait pas reçu l’agrément du pape François. Le 9 avril 2015, Le Monde titrait : « Le pape bloque la nomination d’un ambassadeur de France gay » ; et Libération, « Refus d’un ambassadeur gay au Vatican : le pape écorne son image » ; deux jours plus tard, Le Point, « Gay ou ambassadeur : au Vatican, il faut choisir ». La presse anglo-saxonne s’en était aussi donné à cœur joie. « Cela a été une épreuve car j’ai toujours été discret sur ma vie privée. Cette espèce de déballage public où certains ont voulu faire de moi une icône d’un combat m’a peiné. » Le serviteur de l’État reprend : « L’histoire de ma nomination à Rome est une cabale compliquée où la Curie romaine et certains collègues jaloux ont une part de responsabilité, car ceux qui ont été à l’origine de cette lamentable affaire, ce sont bien des diplomates français, rivaux, qui ont été dire au Saint-Siège des malveillances sur moi. Par ailleurs, aucun milieu n’est homogène et celui de la curie romaine est traversé par de grandes divisions, entre traditionalistes et progressistes. Ces derniers m’ont beaucoup soutenu car je suis un catholique libéral. »

Il nous dit cela loin de la villa Paolina, dans les bureaux de la délégation française, au huitième étage de l’annexe de l’Unesco, rue Miollis à Paris, où il a pris ses fonctions il y a plus d’un an. Pour autant, Rome est très présente puisque le tableau d’un artiste russe, le représentant dans la capitale italienne, est accroché face à son bureau. « Il m’a peint devant la place des cavaliers de Malte décorée par Piranèse avec à droite, le grand prieuré de l’ordre de Malte, et derrière, Saint-Anselme, la maison mère des Bénédictins à Rome. J’attache une certaine valeur à cette œuvre qui m’a suivi de bureau en bureau. J’aime bien quand je travaille avoir cette ouverture sur Rome. » Lorsque nous lui demandons s’il est lui-même chevalier de l’ordre, il répond par l’affirmative en précisant que « c’est un mouvement associatif, une vieille tradition chrétienne. Chevalier de Malte, pour moi c’est comme être membre du Secours catholique ou de Médecins sans frontières ».

« Deux gros projets sur le feu »
C’est un homme heureux d’être là où il est. « J’aime la négociation multilatérale dans le système des Nations unies. Jusqu’à présent, je m’étais occupé de désarmement, de développement durable et de sciences, mais je suis heureux, si je peux dire à titre personnel, d’avoir rajouté le patrimoine. » Il fait part d’ailleurs de son plaisir à travailler avec Vincent Berjot, directeur général des Patrimoines, et ses équipes. « Nous avons deux gros projets sur le feu. » Le premier : « vendre » à l’Unesco le fonds mondial pour le patrimoine en danger, baptisé « Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit ». 75 millions de dollars ont été réunis lors de la conférence du 20 mars au Musée du Louvre. « Il faut encore mettre en place le mécanisme d’association de l’Unesco et du fonds mondial. Le deuxième projet, c’est la candidature d’Audrey Azoulay à la tête de l’Unesco, après deux mandats remarquables de la Bulgare Irina Bokova. Les votes auront lieu au mois d’octobre. » Donc « ce n’est pas business as usual, mais en réalité à l’Unesco rien n’est jamais business as usual ». Pendant six mois, la France va défendre son programme pour l’institution spécialisée de l’ONU. « La ministre, qui a beaucoup de talent, connaît très bien certains sujets, mais nous lui faisons également des fiches sur l’Agenda 2030 du développement durable ou les sciences humaines. N’oublions pas non plus que l’Unesco est aussi une grande agence d’éducation ! »

Ce n’est pas le Laurent Stefanini léger que nous avions croisé cet automne dans un dîner en ville, mais bien le diplomate qui a du mal à se départir du ton de l’énarque. Il rappelle que la culture n’est qu’un des champs de compétence et l’une des priorités de l’Unesco, aux côtés de la science, du développement durable, de l’éducation – pour beaucoup de pays, c’est avant tout une agence de développement. Parmi les grands dossiers en cours, outre « Nîmes, l’Antiquité au présent », la France soutient l’inscription au patrimoine mondial de la chaîne des Puys et la faille de Limagne en Auvergne. À ce jour, sur quarante-deux sites français inscrits, il y a seulement trois sites naturels : une partie de l’île de La Réunion, les lagons de la Nouvelle-Calédonie et le golfe de Porto en Corse. L’ambassadeur se montre également très attaché au Marae de Taputapuatea sur l’île de Raiatea en Polynésie française, site qui doit être proposé à l’examen du Comité du patrimoine mondial cette année. « Je connaissais l’endroit et son intérêt, j’y étais allé lorsque j’étais stagiaire de l’ENA et j’y suis retourné avec le président de la République. C’était l’un de mes derniers déplacements à ses côtés en février 2016 alors que la nomination à l’Unesco était décidée. Le dossier était en train d’être finalisé et il m’a dit : “Vous vous en occuperez et vous le mènerez à bien.” Que ce soit la France, au titre de la Polynésie française, qui pousse jusqu’au bout ce projet participe de la vocation universelle de notre pays. »

Un historien avant tout
Ancien élève de Bruno Neveu à l’École pratique des hautes études où il a travaillé sur l’histoire diplomatique du XVIIIe siècle, Laurent Stéfanini se définit « avant tout comme un historien ». « J’essaye d’avoir en toutes circonstances une approche de référence historique, d’approfondissement historique du problème d’aujourd’hui, et c’est pour cela que je suis très heureux d’être ambassadeur de l’Unesco, notamment sur les questions de mémoire du monde. » Précisant toutefois que son époque, c’est le XIXe siècle. Une grande affiche qui représente une tapisserie d’Aubusson des années 1840 trône d’ailleurs à l’entrée de son bureau : « J’essaye de la faire venir à la Cité internationale de la tapisserie. Ma mère est née à Aubusson et je m’intéresse à l’art de la tapisserie. » Sortant enfin un peu de sa réserve, il dit être « très collectionneur, à la fois bibliophile (des livres politiques ou de voyages du XIXe siècle surtout) et numismate (les médailles commémoratives des XVIIIe et XIXe siècles) ». « Je n’ai pas de spécialité car c’est un passe-temps. J’achète aussi des peintures et des gravures, des petites choses pour décorer mon intérieur. » Derrière lui trône le portrait du commandant de Kermorvant, officier de marine pendant l’expédition d’Espagne en 1823 : « Des amis me l’ont offert pour mes 50 ans en me disant : il a une belle figure, tiens c’est un peu toi. »

Parcours

1985 - Sortie de l’ENA, promotion « Léonard de Vinci ». Il rejoint la direction des affaires juridiques du Quai d’Orsay, avant d’être nommé quatre ans plus tard premier secrétaire à la mission permanente de la France auprès des Nations unies.

2001 - Ministre conseiller à l’ambassade de France près le Saint-Siège.

2010 - Nommé chef du protocole de la République française, introducteur des ambassadeurs, en charge de l’organisation des déplacements du président de la République et du gouvernement, et des sommets internationaux.

2015 - Sa nomination le 5 janvier, à l’ambassade de France près le Saint-Siège, n’est pas agréée par le Vatican.

2016 - Nommé ambassadeur, délégué permanent à l’Unesco.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°479 du 12 mai 2017, avec le titre suivant : Laurent Stéfanini, ambassadeur de France auprès de l’Unesco

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