L’art sur un plateau

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2012 - 1701 mots

En dehors des formats originaux qui font de la résistance, les arts plastiques peinent à exister à la télévision n Notre sélection des émissions les plus en vue.

 Dire que l’art à la télévision n’intéresse personne est un poncif qui a la peau dure. Les chiffres de fréquentation des musées, biennales, foires et grandes expositions attestent de l’attrait du public pour l’histoire de l’art et la création contemporaine. Pourquoi cet intérêt ne trouve-t-il pas plus écho sur le petit écran ? Tandis qu’Arte garde le cap de sa mission fondatrice, France Télévisions tente de renouveler le principe des émissions généralistes dans lesquelles l’art est abordé de manière superficielle et convenue. La situation n’est pas donc pas désespérée. Tout ne serait qu’une question de format, de curiosité et de ton.

Programme transversal
Selon sa charte, France Télévisions se doit de diffuser « nationalement au moins un programme culturel chaque jour en première partie de soirée », toutes disciplines et tous formats confondus. Les arts plastiques ne possèdent pas d’émission attitrée ; la tendance est au programme transversal, à l’image de la grande émission culturelle hebdomadaire que France 2 traîne comme un boulet, depuis l’arrêt en 2001 du « Bouillon de culture » par le très fédérateur Bernard Pivot. Tous s’y sont cassé les dents : Guillaume Durand (« Esprits libres », 2006-2008, 6-8 % de part d’audience) ; Franz-Olivier Giesbert (« Esprits critiques ! », 2010-2011 5-7 %) ; Elizabeth Tchoungi (« Avant-Premières », 2011-2012, 2 %).

Présentant depuis la rentrée « Grand public », Aïda Touihri s’est affranchie de la formule essorée de l’animateur passe-plat entouré de chroniqueurs spécialisés. Alternance déséquilibrée d’entretiens légers, voire creux, avec des artistes en promotion sur le plateau, et d’enquêtes fouillées sur une large palette culturelle, « Grand public » a du potentiel – le 29 novembre, elle a atteint un record avec 6,8 % de part d’audience contre 5 % en moyenne. Mais les arts plastiques n’y ont jusqu’à présent pas vraiment brillé. Sur France 3, « Des racines et des ailes » a longtemps vu défiler directeurs et conservateurs sur ses plateaux installés à grands frais dans les musées – le dernier en date étant Orsay, à l’occasion de l’ouverture du pavillon Hamon. Depuis, la chaîne a décidé de miser sur la régionalisation et la bimensuelle s’est recentrée sur le patrimoine. Sur France 5, l’insubmersible Laurence Piquet est passée en quelques années d’une grande « Soirée culture » en semaine, où s’enchaînaient documentaires et entretiens avec responsables de musée et commissaires d’exposition, à la case ingrate du dimanche matin avec « La Galerie France 5 ». Faut-il y voir une lassitude devant l’approche révérencieuse, dénuée d’esprit critique, qui fait foi dans ces rendez-vous aseptisés et ces grand-messes figées ? Oui, et c’est tant mieux.

« En donner tous les jours »
Plusieurs émissions démontrent qu’il est possible de parler d’art et de culture différemment. Pour Laurent Goumarre, qui présente la quotidienne « Entrée libre » (France 5, 0,4-0,7 % de part d’audience), il s’agit de se démarquer du discours promotionnel pour offrir une lecture originale du sujet. Battant en brèche toute tentative de sacralisation du sujet, « Entrée libre » se présente comme un journal, avec sa « Une » sous la forme de brèves suivies de reportages approfondis, le tout mû par une curiosité et une ouverture d’esprit inédites (et réjouissantes !) à une heure de grande écoute. « Entrée libre » révèle tout son talent lorsqu’elle parvient à rendre accessibles et intéressants les sujets les plus obscurs. « Si l’on veut décrisper le rapport des gens avec les émissions culturelles, si crispation il y a, il faut leur en donner tous les jours, à petites doses, et ne pas reproduire sans cesse le même dispositif d’entre-soi », explique-t-il, prenant pour exemple le succès foudroyant du « D’art d’art » de Frédéric Taddéï (France 2).

Chaque spectateur a un bagage culturel qui lui est propre, aussi est-il nécessaire de donner chair à la personne derrière l’artiste : « Dire qu’Annette Messager est une artiste très connue ne sert à rien. Les gens qui ne la connaîtraient pas se sentiraient exclus d’office. Il faut expliquer comment elle est devenue importante et en quoi ses œuvres sont intéressantes », poursuit-il. Idem lorsqu’il s’agit de faire parler les créateurs. Dans l’hebdomadaire « Arabelle » (Paris Première), les entretiens d’artistes et de collectionneurs font preuve du même didactisme enjoué. Issue du marché de l’art, Arabelle Reille aborde avec un égal entrain l’art contemporain sous l’angle commercial, à la faveur de visites en galeries ou dans les foires. Mais le montage effréné, les plans qui ne durent pas plus de deux secondes, et les commentaires débités à la mitraillette sont contre-productifs : à afficher un ton trop enlevé, l’émission visant un grand public en devient insaisissable, voire rédhibitoire. Signalons enfin la formule « entre-copains-dans-un-salon » du « Lab. Ô » (France Ô), qui chaque semaine accueille un « invité alternatif », autrement dit une performance d’artiste. La proposition de Sébastien Follin, certes bienveillante, ne parvient pourtant pas à masquer un cruel manque de réflexion.

C’est ici que la légitimité des présentateurs montre toute son importance. Le profil idéal serait un journaliste aussi spécialisé que partageur, maîtrisant suffisamment les sujets pour rebondir et souhaitant convaincre le plus grand nombre de leur intérêt. Guillaume Durand a beau avoir tenté d’introduire de l’art contemporain à une heure de grande écoute, en invitant par exemple Nan Goldin sur le plateau de feu « Nulle part ailleurs » (Canal Plus), la tonalité élitiste de ces rencontres tenait à l’écart les téléspectateurs. À l’inverse, Aïda Touihri (« Grand public ») dit ne pas porter « un regard de spécialiste sur la culture, mais un regard intéressé, curieux » (Le Monde, 4 octobre 2012). Ces compétences se révèlent d’autant plus nécessaires dans le cadre d’émissions de débats auxquelles les artistes et les spécialistes du monde de l’art sont parfois conviés pour livrer leur expertise, mais aussi pour leur regard averti. Citons « Ce soir ou jamais ! » (qui, on l’espère, résistera à son passage sur France 2 en mars 2013), « C dans l’air » (France 5), « Des mots de minuit » (France 2) ou encore « 28 minutes » (Arte). Cette dernière a d’ailleurs revu sa formule pour le meilleur : exit la succession de chroniqueurs s’exprimant sur le même sujet d’actualité sous un angle différent (dont l’art contemporain), le tout sans véritable liant. L’émission a gagné en longueur (de 28 à 40 minutes) et en profondeur en se concentrant sur sa thématique (1,3 % de part d’audience). Des personnalités tels Bernard Pivot ou Laure Adler ne courant pas les rues, les chaînes font appel, pour incarner la culture, à des journalistes de la radio qui ont fait leurs preuves. Outre Laurent Goumarre issu de France Culture, Vincent Josse (« Square »), Philippe Collin, Xavier Mauduit et Frédéric Bonnaud (« Personne ne bouge ! ») de France Inter ont été recrutés par Arte dans la grille « art » du dimanche.

Arte innovante
Cas à part dans le paysage audiovisuel français, la chaîne franco-allemande diversifie les propositions, comme autant de portes d’entrée sur la culture. Dans la lignée loufoque de « Downtown » (France Inter), « Personne ne bouge ! » aborde l’actualité artistique avec un regard décalé – la rétrospective « Dalí » au Centre Pompidou était vue par le biais d’un reportage sur la fascination du peintre pour le squelette de l’actrice Ursula Andress… Échange intimiste, « Square » part à la rencontre d’une personnalité de la culture plus ou moins connue du grand public (1,1 % de part d’audience), tandis que « Metropolis » explore les grandes villes à travers le regard des créateurs y résidant. Les grands événements et expositions passent par la case du documentaire, coproduit ou non avec les musées – les coproductions s’apparentent malheureusement à des services commandés (« Léonard de Vinci, la restauration du siècle », 2012). Mais Arte garde la liberté d’innover : « Hopper vu par… » invitait plusieurs artistes à réaliser un court-métrage sur le peintre à l’occasion de sa rétrospective parisienne.

Certains choix paraissent plus discutables : calqué sur une émission belge (« La Collection RTBF »), le concours « Tous pour l’art ! » suit en six épisodes sept jeunes artistes sélectionnés pour une master class organisée à Berlin (1,3 % de part d’audience). « Qu’est-ce que l’art contemporain ? » est le leitmotiv de l’émission dont le format « docu-réalité » est sauvé par la légitimité artistique de certains de ses participants. Selon Emelie de Jong, la directrice de l’unité de programmes Arts et Spectacles d’Arte France, l’essai est très concluant et a de fortes chances d’être reconduit. Quant à Palettes, d’Alain Jaubert, elle ne trouvera pas de successeur car la création contemporaine tient une place grandissante sur Arte – sur sa grille et sur Internet avec la plateforme ArteCreative. À l’heure où les musées peinent à trouver une vitrine pour leurs expositions sur France Télévisions (France 2 propose à défaut des écrans de publicité réalisés par leurs soins), Arte demeure la chaîne refuge sur laquelle l’art continue d’être pris au sérieux.

France 2 : « D’art d’art », durée 1 min 15 s, le lundi vers 21 h 15 ; « Grand public », durée 1 heure 30 min, le jeudi à 23 h 10

France 3 : « Des racines et des ailes », durée 1 heure 50 min, un mercredi sur deux à 20 h 45

France 5 : « Entrée libre », durée 20 min, en semaine, à 20 heures ; « La Galerie », France 5, durée 1 heure 10 min, le dimanche à 8 h 45

France Ô : « Le lab. Ô », durée une heure, le dimanche à 22 h 35

Arte : « 28 minutes », durée 40 min, en semaine à 20 h 05 ; « Metropolis », durée 50 min, le samedi à 14 h 30 ; « Personne ne bouge ! », durée 45 min, le dimanche à 17 h 45 ; « Square », durée 42 min, le dimanche à 11 h 45

Paris Première : « Arabelle », durée 20 min, le samedi à 9 h 40

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°381 du 14 décembre 2012, avec le titre suivant : L’art sur un plateau

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